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«L'ombre des talibans», Ahmed Rashid, postface de Olivier Roy, Editions Autrement, Collection Frontières, octobre 2001

Ahmed Rashid est un journaliste pakistanais, spécialiste reconnu de l'Afghanistan. Il dissèque dans «L'ombre des talibans» l'histoire récente de l'Asie centrale jusqu'à la situation actuelle. Présent dans la région depuis 1978, l'auteur retrace avec minutie la montée du phénomène taliban et décrypte l'extrême complexité de la géopolitique régionale. Il s'attarde également sur l'importance primordiale des enjeux énergétiques en Asie centrale.

A la fin de la guerre contre l'URSS en 1989, la lutte contre le régime du Président Najibullah s'achève par le coup d'Etat de 1992, laissant Kaboul aux factions tadjiks de Burhannuddin Rabbani et de son chef militaire, Ahmad Shah Massoud. Pour les Pachtounes, dont la branche Dourrani avait fondée le pays depuis trois cent ans plus tôt, l'affront était inacceptable. Ainsi commença un nouveau conflit, fait d'alliances et de trahisons multiples entre des dizaines de clans afghans opposés. Situation inextricable qu'Ahmed Rashid décortique tout au long de son récit.

En 1993, le pays est divisé en «fiefs dépendants de seigneurs de la guerre, d'authentiques bandits qui rançonnent à loisirs la population». La mafia des transports contrôle les routes à coup de droits de passages exorbitants. Pour les moudjahidin pachtounes impliqués dans la prise de Kaboul en 1992, la situation devient intenable. Ces érudits des madrasas - parmi eux figure le mollah Omar- rédigent un programme simple : «ramener la paix, désarmer la population, appliquer la charia et défendre l'intégrité de l'Afghanistan».

Rashid insiste sur l'ascension-éclair des hommes du mollah Omar. Ces nouveaux combattants reçoivent vite le soutien du Pakistan et du Président Rabanni, prêts à aider toute nouvelle force pachtoune dans le conflit. Entre novembre 1994 et septembre 1996, Kandahar, Hérat puis Kaboul tombent aux mains des talibans.

En deux ans, une force inconnue jusqu'alors contrôle 80 % du pays ; les voisins de l'Afghanistan sont en ébullition. L'Iran chiite, furieux des massacres de Hérat, la Russie, soucieuse de garder son emprise sur les républiques d'Asie centrale et l'Inde, en conflit contre le Pakistan au Cachemire, s'opposent aux talibans. Mais le Pakistan, berceau des talibans, et l'Arabie Saoudite wahabbite soutiennent le mollah Omar, intronisé entre temps «commandeur des croyants». L'auteur confirme l'implication (jusqu'en 1998) des Etats-Unis aux côtés des talibans, anti-iraniens et stabilisateurs futurs d'un pays idéal pour accueillir les pipelines en provenance d'Asie centrale.

De l'émergence à l'exposition mondiale, l'histoire des talibans

Après la prise de Mazar-e-Charif en août 1998, les talibans contrôlent la majeure partie du pays. D'après Ahmed Rashid, «les minorités ethniques considèrent que les talibans se servent de l'islam comme couverture pour exterminer les non-Pachtounes». Issus des camps de réfugiés établis au Pakistan durant le conflit contre l'URSS, «les talibans connaissent mal l'histoire de l'islam et de l'Afghanistan, la charia et le Coran ou l'évolution politique et théorique du monde musulman au cours du XXème siècle. Tous ces éléments ont créé un obscurantisme qui ne laisse aucune place au débat, même avec leurs frères musulmans».

Ahmed Rashid a eu l'occasion de rencontrer les principaux dirigeants talibans à plusieurs reprises ; il décrypte l'organisation opaque du mouvement articulée autour de la shura suprême de Kandahar. Dans les faits, les talibans n'ont aucune idée de la façon de gouverner un pays. Ils ne présentent d'ailleurs pas de programme. Pour le journaliste pakistanais, le mécontentement de la population oppressée et certains courants contestataires augurent «d'une explosion finale à l'intérieur du mouvement, une guerre civile interne qui ne pourra que diviser à nouveau les Pachtounes». Cependant, la suprématie du mollah Omar lui permet de garder encore aisément la main-mise sur son mouvement.

La culture du pavot est une autre composante essentielle dans l'avènement des talibans. Source de financement importante, le commerce de l'opium est autorisé car la substance est «consommée par les infidèles de l'Occident et non par les Afghans et les musulmans» comme l'expliquait à l'auteur le chef de l'unité antidrogue de Kandahar, Abdul Rashid. En 1998, l'économie de la drogue concerne tous les pays frontaliers de l'Afghanistan. Parallèlement, l'éradication du haschich, consommé par les populations locales, connaît un franc succès.

Ahmed Rashid lève également le voile sur la politique appliquée par la CIA et les services secrets pakistanais. Celle-ci consiste à recruter des extrémistes musulmans du monde entier pour combattre l'assaillant russe. Parmi eux figure Oussama ben Laden dont les moyens familiaux colossaux permettent de s'imposer comme le leader des Arabo-afghans dans la zone frontalière pakistanaise. Après la fondation d'Al Qaeda en 1989 et l'installation définitive du Saoudien déchu en Afghanistan en 1996, le déploiement du djihad contre les Américains pouvait commencer.

Le rôle primordial du «nouveau Grand Jeu»

Elément capital pour comprendre le bourbier afghan, la maîtrise du transport des matières premières en Asie centrale fait l'objet d'une analyse détaillée dans «L'ombre des talibans». Le «nouveau Grand Jeu» décrit par Rashid met aux prises toutes les grandes puissances de la planète impliquées dans la future exploitation des ressources énergétiques de la région : «des puissances comme la Russie, la Chine et les Etats-Unis, les voisins comme l'Iran, le Pakistan, l'Afghanistan et la Turquie, les Etats d'Asie centrale et surtout les compagnies pétrolières, protagonistes essentiels, rivalisent au sein de ce que j'ai baptisé en 1997 le nouveau Grand Jeu».

En effet, l'argentin Bridas, les américains Unocal, Chevron, Mobil et d'autres bouleversent l'équilibre géopolitique de la région. A la tête de moyens colossaux, ces compagnies traitent d'égal à égal avec les chefs d'Etats locaux. En 1997, «une délégation de talibans était attendue à Buenos Aires» dans les locaux de la Bridas. Dans le même temps, «une autre délégation de talibans était à Washington pour rencontrer des responsables du ministère des Affaires étrangères et d'Unocal». Finances et politique sont donc plus qu'étroitement liés dans une région où chaque projet de tracé modifie les rapports fragiles entre pays voisins. Ainsi, Boris Eltsine, hostile à toute influence américaine dans les anciennes républiques soviétiques, déclarait en 1998 que «la guerre des pipelines dans cette région fait partie du jeu».

Pessimiste, Ahmed Rashid précise qu' «aucun groupe, aucun leader n'a plus la légitimité pour ressouder le pays». Les projets de pipelines les plus avancés sont repoussés jusqu'à 2005 au moins : «aucun oléoduc ne pourra être construit en Asie centrale sans un réel engagement des Etats-Unis et de la communauté internationale pour mettre fin aux conflits en Afghanistan, au Tadjikistan, au Nagorny-Karabakh, en Tchétchénie, en Géorgie ou avec les Kurdes. Cette zone est une véritable poudrière».

Plus inquiétant, Rashid voit le Pakistan prêt à accueillir une révolution islamique identique à celle menée par les talibans. C'est toute la sécurité de l'Asie centrale et du Moyen Orient qui serait alors sérieusement menacée. C'est bien là le seul reproche que l'on puisse faire à cet ouvrage : le récit s'arrête fin 1999, en pleine actualité.

Xavier Frison