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«Hollywood, le Pentagone, et Washington. Les trois acteurs d'une stratégie globale», Jean Michel Valantin, Autrement, 2003

«Hollywood, le Pentagone, et Washington. Les trois acteurs d'une stratégie globale», c'est par ce titre que Jean Michel Valantin, docteur en études stratégiques et sociologie de la défense, entend illustrer l'ambitieuse thèse qui veut qu'Hollywood serait devenu depuis la fin de la seconde guerre mondiale "l'un des vecteurs essentiels de l'hégémonie de la sécurité nationale américaine". A travers de nombreux exemples et une étude détaillée de la filmographie hollywoodienne, l'auteur livre une analyse passionnante des relations entre la stratégie de défense américaine et l'industrie du cinéma. C'est ainsi par la très percutante formule de " cinéma de sécurité nationale " que Jean Michel Valantin décrit l'entente existante entre l'industrie hollywoodienne et les autorités politiques et militaires. "C'est là que se situe la singularité américaine d'un pouvoir où le politique, le stratégique et l'industrie de l'image et de l'imagination s'entrelacent" écrit-t-il.

Déjà le western participait d'un processus de construction d'identité nationale, puis ce sont les films policiers ou films de guerre et d'espionnage qui " interrogent les chances de survie des Etats-Unis et la légitimité de leur puissance armée et de ses utilisations, aujourd'hui et dans le monde à venir ". Une véritable production de menaces à visée consensuelle. La mise en images dès les années 50 de la menace "soviéto communiste", l'arrivée de l'Asie sur le marché du spectacle militaire et enfin le terrorisme. Le tout participe de la création d'un univers mental qui répond au " problème de la protection d'une société imprégénée du sentiment de sa propre vulnérabilité et de sa finitude (…) qu'il faut défendre par la force quand le besoin s'en fait sentir ".
Les films L'empire contre attaque et Le retour du Jedi, par " l'alliance de la démocratie et de la spiritualité pour un usage mesuré de la technologie dans la guerre ", vont " largement contribuer à donner son niveau de pertinence symbolique et populaire à la proposition d'Initiative de défense stratégique au moment de l'action de Ronald Reagan ".

Le Pentagone n'a pas hésité à offrir ses services à Hollywood quand le besoin s'en faisait sentir. La Navy a ainsi prêté ses porte avions et ses pilotes pour le film Top Gun qui permit de résoudre sa crise de recrutement. Ou encore James Bond, dont les adversaires constituent une véritable " météo symbolique " de la menace anti-américaine. Dans Demain ne meurt jamais, c'est la montée en puissance des outils militaro-spatiaux et la mondialisation qui prédominent. James Bond doit
"combattre un magnat de la presse (visiblement inspiré de Rupert Murdoch) qui, grâce à ses satellites, brouille les systèmes de guidage de navires de guerre anglais et américains en mer de chine et transmet des ordres aux avions de guerre chinois afin de créer une série d'incidents censés déboucher sur une guerre sino américaine ".

Le Vietnam constitue un cas particulier, par l'émergence de films contestataires qui font alors échos aux critiques de la société civile quant à la stratégie suivie. Aux Bérets vets de John Wayne, film patriotique, apologie de la lutte anti communiste, répondra notamment Apolypse Now de Francis Ford Coppola qui ne reçut aucune aide logistique de l'armée américaine. Selon l'auteur, ce film est l'expression collective du mal au nom de la stratégie de lutte contre le communisme.

Autant d'éléments qui permettent de mieux appréhender l'importance symbolique de certains films, jugés insignifiants sur un plan critique, destinés à répondre à certains sentiments d'angoisse commun à la population américaine. Ce serait parce que la nation s'est construite contre des menaces extérieures et intérieures que le cinéma se serait approprié les fantasmes de la sécurité nationale. Pour autant, l'auteur ne s'interroge pas sur le succès des Blockbusters dans le reste du monde.

Les chapitres sur les années 90 s'avèrent plus faibles, prééminence de la télévision, manque d'inspiration des scénaristes ou incapacité des studios hollywoodiens et du Pentagone à formuler une réponse en images pertinente face à un adversaire insaisissable et maîtrisant parfaitement les outils de la communication de masse ? L'auteur estime simplement que la justification stratégique des interventions américaines mises en scène a disparu. Les GI interviennent partout, à tout moment, contre un ennemi non identifié, sans objectif proclamé. Une forme d'évacuation du politique que Valantin rapproche de la doctrine de la guerre contre le terrorisme formulée par Bush.

C'est ainsi une fonction de sublimation des outils de défense qu'exerce ce cinéma de " sécurité nationale ". S'il est impossible de mesurer la véritable influence de ce cinéma de sécurité nationale sur les peurs collectives américaines, dans quelle mesure ce cinéma " psychotise " ou tranquillise la foule, il n'en demeure pas moins que cette forme iconoclaste de relations publiques menée à bien par la plus grande industrie mondiale du spectacle à des fins de stratégies militaires rappelle par quelques aspects les méthodes de propagande de l'ex-URSS, qui dans sa bulle d'irréalité avait lancé sa population à la recherche d'un ennemi intérieur. Dans ce cas précis, ni complot, ni soumission d'Hollywood aux autorités militaires mais une coopération qui s'opère en temps de crise entre " deux pôles de puissance" afin d'aider à la mobilisation psychologique et à l'identification par l'opinion publique des menaces et dangers de l'époque. Que l'exercice sombre le plus souvent dans la caricature plutôt que dans la symbolisation cinématographique est une autre histoire…

Par Régis Soubrouillard - Janvier 2005
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