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«Négrologie, pourquoi l'Afrique meurt», Stephen Smith, Edition Calmann-Lévy, 2003

Le titre du livre donne le ton : Négrologie, pourquoi l'Afrique meurt, voilà qui n'annonce pas une déclaration optimiste sur "la renaissance africaine" ni sur "l'Afrique qui bouge". Mais le réduire à un cri d'amoureux transi de l'Afrique ou aux invectives d'un journaliste raciste serait un contresens.

D'abord, ce livre s'efforce de démonter une ribambelle de préjugés sur le continent africain, comme la résistance supposée de l'Afrique à la mondialisation marchande (chiffres à l'appui) ou l'effacement de l'idée nationale. Correspondant en Afrique pour Libération puis Le Monde, Smith connaît bien cette partie du monde. Il s'attaque avec bonheur à un des principaux mensonges sur l'Afrique - la responsabilité exclusive des Blancs dans les maux des Noirs - en rappelant, par exemple, que la civilisation occidentale n'a eu ni le monopole, ni même l'initiative historique, de l'esclavage. Derrière les ambiguïtés à l'œuvre dans les relations entre pays donateurs et pays bénéficiaires, Smith dévoile aussi le sens réel de l'aide humanitaire : le maintien de relations de dépendance, quitte à ce que, corruption aidant, les peuples concernés ne reçoivent pas un sou des millions dépensés. Au catalogue des idées reçues, Smith règle aussi leur sort à "l'ethnisme" et ses guerres (il n'est d'ailleurs pas le premier à le faire), en montrant que, bien souvent, l'ethnie est en réalité une variable instrumentalisée au profit d'intérêts politiques bien précis, y compris au Rwanda.

Ce n'est pas un hasard si Négrologie est paru en 2003. Cette année-là, la Côte d'Ivoire, après bien d'autres, a sombré dans la violence, quelques semaines après le soulèvement dans l'Ouest du pays. Il s'agissait justement d'un des pays d'Afrique auquel le sens commun promettait un des avenirs les plus engageants. Dix ans après le génocide rwandais, le bilan de l'après-guerre froide est sinistre : plusieurs conflits, en Somalie ou au Liberia, en République démocratique du Congo ou au Soudan, ont fait des millions de morts. La fin de la rivalité entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, en privant l'Afrique de son attrait stratégique, se traduit par une indifférence croissante au sort du continent le plus infortuné de la planète. Abrités derrière notre bonne conscience de donateurs, nous avons, Occidentaux, une responsabilité dans la désagrégation récente de ce continent. Elle n'est pas absolue.

On pourra reprocher à Smith ses formules à l'emporte-pièce. On pourra le juger excessivement dur avec des pays qui, pour la plupart, ne sont devenus indépendants qu'il y a une quarantaine d'années - au prix du maintien de relations troubles avec la France notamment. Les remarques positives sont rares. Citons-en une : le succès de la campagne volontariste anti-sida conduite en Ouganda, qui aurait fait reculer le taux de prévalence de 30 à 6 % en 15 ans. On devra saluer la richesse de la documentation de ce journaliste, réputé travailleur forcené, et l'abondance des informations (malheureusement peu sourcées).

L'indignation parcourt le livre : la manière dont les Etats africains sont - ou plutôt, ne sont pas - organisés, pénalise, encore et toujours, les plus faibles. Ce point de vue présente l'avantage d'une efficacité concrète. Renvoyer les Africains à leurs propres responsabilités - sans nier, naturellement, la part qui nous revient et dont, somme toute, nous évitons de dresser un bilan honnête - devrait encourager les réactions comme celle de Thabo Mbeki, le président sud-africain : "Ce qui adviendra au cours des vingt et quelques prochaines années dépendra de ce que nous, Africains, ferons". Conscient, peut-être, d'avoir pu être mal compris, Smith le répète en conclusion : "Notre propos le plus dur ne s'adresse pas aux Africains, qui se débattent dans l'adversité, mais à leurs "amis" occidentaux, qui perçoivent le continent noir comme un parc naturel et leurs habitants - immuables "depuis la nuit des temps" comme hantés de "vieux démons". (…) Ils entretiennent [ainsi] un rêve fou qui tue".

Par Barbara Vignaux - Mars 2004
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