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«A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire», Sous la direction de Fabrice Weissman, Editions Flammarion, série "populations en danger", 2003

Publié sous la direction de Médecins Sans Frontières (MSF), A l'ombre des guerres justes est un ouvrage collectif qui plonge au coeur de la complexité des interventions humanitaires lors des grandes crises internationales. Les chercheurs et les journalistes de MSF tentent de remettre en perspective les limites et les contradictions des opérations de secours menées ces dernières années dans les pays en guerre. Un livre essentiel pour mieux saisir le dessous des cartes de l'action humanitaire...

Ce livre est opportuniste et fondamental. Opportuniste : il paraît sur fond d'opérations militaro-humanitaires en Irak et en Afghanistan, de séparation entre " bonnes " et " mauvaises " victimes, de prises de positions tranchées de certaines organisations non-gouvernementales (ONG) contre la guerre en Irak, aux arguments politiques peu étayés. Il dénonce vigoureusement l'hypocrisie de l'ordre international actuel : l'enrôlement des valeurs de morale universelle et de sécurité nationale au service d'une realpolitik souvent unilatérale. Le " droit d'ingérence ", en effet, n'est trop souvent que « l'habillage moral de la défense des intérêts les plus puissants », écrit Jean-Hervé Bradol, président de Médecins sans frontières. Phase ultime de ce mélange des genres : « la position du missionnaire » dénoncée par Rony Brauman et Pierre Salignon, qui a trouvé une illustration éclatante avec l'autosatisfaction de la plupart des agences de l'Onu et de certaines ONG en Irak.

Cet ouvrage procède ainsi d'une autocritique sans doute douloureuse. C'est en catimini que Jean-Hervé Bradol rappelle, pour clore son introduction, que la volonté de « résister à l'élimination d'une partie de l'humanité » a permis à MSF, à l'été 2002, de sauver 20 000 enfants angolais de la famine.

La démonstration de MSF est d'autant plus convaincante qu'elle est l'œuvre croisée de théoriciens et de praticiens. Le livre est divisé en trois grandes parties : l'intervention (Timor, Sierra-Leone, Afghanistan), ou la volonté de secourir les civils ; l'implication (Corée du Nord, Angola, Soudan), ou l'asservissement à la loi du plus fort ; l'abstention (Liberia, Tchétchénie, République démocratique du Congo, Colombie, Algérie) ou l'abandon de populations entières par la communauté internationale. Chacun de ces exemples sert de point d'appui à la démonstration de l'ensemble. Le succès de l'intervention au Timor, en 1999, par exemple, prouve qu'une force d'intervention internationale dotée d'un mandat clair, respectueuse du partage des rôles entre militaires et humanitaires, peut permettre de sauver de nombreuses vies. Le retour de la paix en Sierra-Leone, au contraire, s'est soldé par l'abandon de milliers de civils, le déclenchement de la guerre dans le Liberia voisin et une propagande pro-gouvernementale très partisane.

Les Nations unies ne sont pas épargnées : à un moment ou un autre, toutes ses agences se sont résolument rangées dans le camp des vainqueurs. Alors que 3 millions de personnes mouraient de faim en Corée du Nord, la directrice du Programme alimentaire de l'époque, Catherine Bertini, estimait que l'opération d'aide montée par son agence était « une réussite totale ». Au même moment, MSF, comme Action contre la faim (ACF), décidaient de quitter le pays.

Opportuniste, ce livre est aussi fondamental : nourris d'une expérience concrète, les collaborateurs de MSF, les journalistes et les chercheurs qui l'ont écrit, martèlent les règles sacrées de l'action humanitaire. On est loin de l'humanitarisme béat : « la construction d'un "monde meilleur" se paie toujours du prix de la vie des autres », remarque Jean-Hervé Bradol, dans son texte introductif. Avant d'énoncer un principe clair : « secourir toutes les victimes, quel que soit leur camp ». C'est la seule posture qui reconnaisse aux êtres humains une dignité égale, et qui assure aux ONG de rester fidèles à leur vocation.

Par Barbara Vera - Décembre 2003
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