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«Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle», Frances Stonor Saunders, Editions Denoël, collection Impacts, 2003, Paris

A l'heure où l'on parle tant de nouvel ordre mondial, comme il paraît loin le temps où s'affrontaient les deux blocs américain et soviétique. Cette fameuse Guerre Froide n'a pas fini de révéler ses secrets. C'est en tout cas la conviction qui nous apparaît à la lecture de l'ouvrage de Frances Stonor Sauders, journaliste de la BBC. Avec une rigueur toute britannique, cette spécialiste du documentaire historique jette la lumière sur le programme secret de propagande mis au point par la CIA pour contrer le bloc soviétique.

Depuis quelques années, la période de la Guerre Froide semble de moins en moins tabou. Autorisation d'accéder aux archives, mais surtout révélations de personnages-clés se font soudainement plus nombreuses. Dans la droite ligne de la tendance actuelle, faite de documentaires et d'ouvrage très complets sur la question, la journaliste anglaise nous offre ici une vaste et riche enquête sur un sujet longtemps sensible : le programme culturel américain de l'immédiate après-guerre à la fin des années soixante-dix. En fait de culture, la journaliste de la BBC met à jour un véritable programme de propagande, un « théâtre d'ombre peuplé de personnages brillants, de fins manipulateurs et d'espions sans vergogne », imaginé, conçu et utilisé dans un seul but : réduire à néant le modèle culturel soviétique.

Transformer la culture en machine de guerre, telle était la volonté d'une grande partie des responsables du renseignement américain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C'est donc tout naturellement la toute récente CIA, « bras armé de l'espionnage américain » qui a pris en charge ce projet vital. En son sein vont se croiser des espions bien sûr, mais aussi des scientifiques, des intellectuels, des musiciens, des écrivains, des cinéastes, des journalistes, américains, mais aussi européens, asiatiques. Autant d'atouts pour la propagande américaine et sa « guerre psychologique ", aspect moins connu de la guerre froide,
« définie comme l'utilisation planifiée par une nation de la propagande et d'activités autres que le combat et communiquant idées et informations destinées à influencer les opinions […] ».


L'auteur présente donc les hommes, mais aussi les réseaux, les entités, les instruments de couverture, journaux ou publications scientifiques. Tout un arsenal qui se met en branle dès 1947 et la création de la CIA, qui marque « une refonte dramatique des donnés traditionnelles de la politique américaine ». Avec pour nerf de la guerre les dollars du plan Marshall, l'Agence va coordonner la collecte de renseignement, mais bien au-delà, appuyer et façonner quarante ans de propagande culturelle. Pendant cette période, Américains et Soviétiques vont donc se rendre coup pour coup. Pour chaque exposition ou concert organisé par l'URSS, il y aura un équivalent estampillé " monde libre ". Pour chaque journal défendant les théories marxistes, une parution est crée partout où cela est possible. Tout est réalisé et financé par le biais de fondations «philanthropiques», « moyen le plus pratique pour passer de grosses sommes d'argent et financer les projets de la CIA sans alerter les bénéficiaires sur leur source ».

Frances Stonor Saunders poursuit son enquête en énumérant un grand nombre d'exemples, parfois incroyables, des initiatives américaines en matière de propagande. Tournées mondiales d'orchestres philharmoniques, tel que celui de Boston en 1956, financées par la CIA, tout comme de nombreuses expositions itinérantes de « peintures américaines modernes ». Le cinéma ne sera pas non plus épargné, puisque l'Agence usera de son pouvoir pour tenter de gommer, à travers des films tels que Amour, délices et Golf l'image liée aux conflits raciaux au Etats-Unis, « que les Soviétiques ne perdaient jamais une occasion de souligner ». De même, elle influencera toute une génération de cinéastes tel que John Ford, lui-même ancien réalisateur de documentaire militaire. « Ford était en complet accord avec l'idée que les agences de renseignements gouvernementales devaient suggérer des thèmes destinées au public […] ». Avec John Wayne, autre chantre de l'anticommunisme, ils constitueront les fers de lance d'une Amérique
« de la chasse aux rouges et des préjugés ethniques »
. La CIA ira même jusqu'à détourner le message de La ferme des animaux de Georges Orwell, certes anti-stalinien convaincu mais d'abord anti-totalitariste.

A travers une des enquêtes les plus complètes, Frances Stonor Saunders met ainsi à jour le plus vaste et le plus abouti système de propagande culturelle qui n'est jamais existé. Le constat est forcément étonnant pour celui qui n'imaginait pas un tel acharnement de la part des deux super-puissances, en particulier dans le domaine culturel. De la musique aux médias, en passant par la peinture ou le cinéma, c'est tout un ordre de pensée culturelle qu'ont façonné les stratèges de la CIA. Mais le jeu en valait-il la chandelle, comme s'interroge finalement l'auteur : «Il n'y avait sûrement aucune sorte de liberté dans le programme de l'Union soviétique ». Mais « jusqu'à quel point était-il admissible qu'un autre Etat intervienne secrètement dans les processus fondamentaux du développement intellectuel ? Ne risquait-on pas de produire […] une sorte de sur-liberté, où les gens pensent qu'ils agissent librement alors qu'en réalité ils sont liés à des forces sur lesquelles ils n'ont aucun contrôle ? ». Le bilan de cette face de la guerre froide se veut donc mitigé, à l'image de l'écrivain Norman Mailer, cité par Frances Stonor Saunders : « La plus grande maladie de l'Amérique est que c'est une nation sûre de détenir la vérité ».

Par Vincent Fabre - Décembre 2003
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