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«La guerre du foot et autres guerres et aventures», Ryszard Kapuscinski, Editions Plon, collection "feux croisés", 2003

Ryszard Kapuscinski n'est jamais doctrinaire. Non qu'il n'ait pas de convictions - c'est un humaniste militant, toujours situé du côté des faibles. Mais la réalité, celle des détails quotidiens, ne se plie pas à l'interprétation facile. Or Kapuscinski est un observateur passionné. Il en a fait son métier, reporter, d'une manière si achevée que John Le Carré, autre amoureux du réel, lui a rendu hommage : «Ryszard Kapuscinski est le sorcier suprême du reportage. Et La guerre du foot est un exemple splendide de ses pouvoirs magiques».

Ce livre, dont la traduction française a été publiée chez Plon, est un recueil de textes écrits entre 1958 et 1980. Durant toute cette époque, Kapuscinski est le correspondant de l'agence de presse polonaise à l'étranger, en Afrique d'abord, continent auquel il a consacré bien d'autres livres (Ebène…), en Amérique latine ensuite, où règne «le baroque sous toutes ses formes». Il couvre 27 révolutions et coups d'Etat sur trois continents : Congo, Angola, Algérie, Nigeria, Ethiopie, Chypre, Bolivie, Chili…

D'un style simple, alerte, cet ouvrage constitue une vibrante introduction au continent africain, à un moment où, écrit Kapuscinski, «(il) était une énigme (…) ; on s'interrogeait sur ce qui se passerait quand trois cents millions d'hommes redresseraient la tête et réclameraient voix au chapitre». Pas facile d'approcher l'Afrique, pourtant, pour un Blanc : «La peau vous démange», vous place «toujours ou plus haut, ou plus bas, ou de côté, jamais à (votre) place», regrette Kapuscinski.

Ces textes sont très divers. Dans le registre humoristique, un chapitre est consacré aux graves débats ayant présidé au vote, par le Parlement du Tanganyika, d'une loi sur les pensions alimentaires, à la fin 1963. Les quelques pages consacrées à l'homme «derrière son bureau»- le bureaucrate - et aux transformations ontologiques que cela induit chez lui sont inénarrables. Plus didactique, un long passage s'attache à la description de la tribu africaine des Yoroubas, citadine et fière de tous ses rois. Certains récits sont aussi des leçons politiques, tel celui consacré au Salvador, pays détenu par une poignée de familles, ou le passage sur les Nankani, tribu du Nord du Ghana qui mutile le visage de ses nouveau-nés. Habitude barbare ? A l'origine, il s'agissait, pour les Nankani, d'échapper à l'asservissement aux Blancs, avec la complicité active des tribus du Sud du pays.

Les explications et les rappels historiques abondent, ainsi que les personnages hauts en couleurs ou célèbres : Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Ben Bella… Quant au titre du livre, il est fourni par l'épisode du match de qualification pour la Coupe du monde entre Honduras et Salvador, à l'origine de 6 000 morts et 15 000 blessés, en 1969.

Faisant le lien entre ces récits, l'auteur a inséré un "plan du livre" qu'il aurait développé… s'il avait opté pour l'autobiographie. Il fournit ainsi quelques clés de compréhension historiques et géographiques, parsème ses récits d'anecdotes professionnelles, drôles, tragiques ou critiques (envers les collègues). Kapuscinski, qui a risqué sa peau à de nombreuses reprises, n'épargne pas au lecteur le récit de «la haine tribale», «obsession monstrueuse et démoniaque de l'Afrique». Mais traversant tout l'ouvrage, son ironie tendre vis-à-vis de ses semblables, noirs ou indiens, est la marque la plus attachante d'un humanisme nourri d'une longue expérience..

Par Barbara Vera - Décembre 2003
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