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«La Guerre des Bush : les secrets inavouables d'un conflit», Eric Laurent, Éditions Plon. Février 2003

Dans son nouvel ouvrage, Eric Laurent, spécialiste du Moyen-Orient et grand reporter au Figaro, s'est intéressé à une véritable
"dynastie guerrière": celle des Bush. Il revient sur les parcours respectifs des " n°41 et 43 " pour démontrer comment leur réussite dans le monde des affaires, sans doute décisive à leur entrée en politique, résulte de bien étranges alliances. Fruit d'une véritable enquête conduite au cœur des rapports industriels et politiques et des réseaux financiers tissés par les Bush, "La Guerre des Bush" révèle l'impensable. Si leur appartenance au monde des affaires, leurs amitiés, leurs complicités et leurs intérêts les ont souvent menés du côté de l'Iraq et de l'Arabie Saoudite, les Bush sont aussi étroitement liés à la famille Bin Laden et ce depuis plus de vingt ans. À la lumière des faits racontés, la lutte contre le terrorisme et la guerre en Iraq revêtent une autre dimension. Éclairage.

"En Amérique, selon un adage, on accède au pouvoir politique par l'argent ", indique Eric Laurent dans les premières pages de son ouvrage. Les Bush n'ont ni dérogé à ce principe, ni à l'un des usages caractéristiques du monde des affaires capitalistes et parfois même de ses dirigeants, celui de "commercer avec des régimes qui leur sont totalement hostiles". Le ton fut sans doute donné par Prescott Bush, grand père de l'actuel président, sénateur du parti républicain dans les années 50. Banquier à Wall Street pour qui un certain nombre d'affaires avec l'Allemagne nazie s'étaient révélées hautement profitables, l'homme a sans doute "transmis quelque chose". Comme lui, en effet, George Bush et George W. Bush ont d'abord commencé par se tailler une solide réputation dans le monde des affaires avant d'entrer en politique (le père davantage que le fils, qui bénéficiera néanmoins de ses nombreux appuis). Et, comme lui, " ils ont non seulement souvent dîné avec le diable, mais se sont souvent invités à sa table ". Fort de rappeler que "les événements réellement importants correspondent rarement aux chronologies officielles", Eric Laurent consacre la première partie de son ouvrage à démêler les liens existant entre les Bush, Jim Bath, ami de la famille et homme d'affaire de Houston, et un financier saoudien, Khalid Bin Mahfouz. C'est principalement à travers ces trois hommes que les Bush et les Bin Laden se trouvent étonnement liés depuis plus de vingt ans.

À l'origine de ce " secret inavouable " se trouve une initiative prise en 1976 par George Bush, alors fraîchement nommé directeur de la CIA : la vente d'appareils de la flotte d'aviation de l'organisation, Air America. L'événement, qui semble secondaire, n'en est pas moins révélateur. Les appareils furent en effet achetés par Jim Bath qui administrait alors une compagnie de charters contrôlée par des intérêts saoudiens, domiciliée aux Caraïbes. " Le principal actionnaire était Khalid Bin Mahfouz, directeur exécutif et principal propriétaire de la National Commercial Bank, le plus important établissement bancaire d'Arabie Saoudite, étroitement lié à la famille royale. Il avait également pris le contrôle de l'une des plus importantes banques de Houston ". Cet homme n'était autre que l'un des proches de Salem Bin Laden, gérant du puissant groupe de construction du même nom implanté à travers tout le Proche et Moyen-Orient, évalué à 5 milliards de dollars. Le tableau qui s'esquisse alors révèle "de bien étranges détails ". Peu après le rachat des avions de la CIA, Salem Bin Laden charge Jim Bath de sélectionner et faciliter d'éventuels investissements sur le sol américain. Comme Khalid Bin Mahfouz, qui deviendra dans les années 80 l'un des principaux actionnaires de la BCCI -La banque de Crédit et de Commerce International-, Jim Bath choisira d'investir…au Texas, le fief des Bush. L'une des premières opérations portera sur l'achat de l'aéroport de Houston Golf. " Il est surprenant d'imaginer qu'un des plus importants aéroports du Texas, le fief des Bush, était la propriété de la famille du futur chef terroriste ", avance l'auteur. Il est tout aussi surprenant d'apprendre qu'au cours des années 70, 80 et 90, Jim Bath et Khalid Bin Mahfouz, qui n'étaient sans doute que des prête-noms, allaient directement contribuer à la fortune des Bush. En 1978, Bath investit dans la première société créée par George W. après sa défaite aux sénatoriales, Arbusto Energy. En 1987, lui et Mahfouz, qui misent en réalité sur Bush père, iront même jusqu'à le sauver de la faillite. Alors que la société de George W., devenue Harken, négocie une restructuration de sa dette, "quelques investisseurs bienveillants viennent se pencher à son chevet. Tous ont des liens avec la BCCI". Chose plus surprenante encore : comme Arbusto, la société de Bush père, Harken, "mystérieuse et déroutante création de l'univers de l'exploration pétrolière", obtiendra dans les années 90 de la part de l'émirat de Bahreïn d'étranges concessions pour l'exploitation du pétrole off shore, domaine dans lequel la société était relativement peu expérimentée.

Le fait dévoile clairement tous les enjeux d'intérêts croisés : le Premier Ministre de Bahreïn était un actionnaire de la BCCI et l'ambassadeur en poste dans l'émirat, un ancien collaborateur de George Bush à la CIA, l'associé d'un chiite libanais ayant effectué de nombreuses opérations pour la BCCI aux États-Unis. Ces " faveurs " firent grimper en flèche les actions de Harken. George W. réalisa une plus value de 850.000 dollars puis vendit la société, deux mois avant que l'Iraq n'attaque le Koweït…et quelques années avant que les liens entre Mahfouz, la BCCI et Al Quaeda ne soient établis. À la fin des années 90, la BCCI, " conçue comme le premier établissement d'envergure crée dans un pays en développement, le Pakistan, pour favoriser la croissance des pays du Sud ", fut identifiée comme l'une "des plus stupéfiantes entreprises criminelles du XX siècle. Opérant dans 73 pays, contrôlant plus de 30 milliards de dollars et de dépôts, elle allait accueillir l'argent de la drogue et du terrorisme, violer les lois et soutenir les pires dictateurs ". Et la nébuleuse terroriste Al Quaeda. Eric Laurent rappelle qu'il fut établi en 1999 que la BCCI avait été utilisée par de riches saoudiens pour transférer de l'argent sur des comptes liés à Al Quaeda et Bin Laden.

Révélation plus gênante encore : en octobre 2001, une enquête révéla que Mahfouz, alors banquier de la famille royale saoudienne et interlocuteur privilégié des Bush, avait généreusement financé un fond d'investissement qui servait de relais financier à Al Quaeda. L'une des sœurs de Mahfouz, qui vit aujourd'hui en résidence surveillée en Arabie Saoudite, serait même l'une des épouses d'Oussama Bin Laden. Les propres affaires des Bush se trouvent ainsi liées à des personnalités qui, en Arabie Saoudite, soutenaient le terrorisme. Face à cette mise en évidence, l'auteur souligne l'ambivalence de l'offensive lancée par George W. en octobre 2001 contre les réseaux financiers soutenant le terrorisme et ceux qui les appuient. " Traquer l'argent de Bin Laden ramène à Midland, le quartier de Houston où George W. a grandi", ironise t-il, pour en venir plus loin à la relation entre les États-Unis et l'Arabie Saoudite.

Chargée de tensions depuis le 11 septembre, elle ne serait pas sans avoir pesé dans la décision d'une nouvelle guerre en Iraq, déjà en marche lorsque l'auteur achève l'écriture de son ouvrage, en décembre 2002. Pourquoi les États-Unis ne se sont-ils pas attaqués à l'Arabie Saoudite ? La raison en est sans doute une nouvelle fois celle des affaires. Encore aujourd'hui, les intérêts américains, ceux de la famille royale saoudienne et du groupe Bin Laden se fédéreraient au sein d'un même groupe, le groupe Carlyle. Au moins jusqu'en 2001, Carlyle, dont l'un des piliers n'était autre que George Bush père qui opérait comme conseiller financier du gouvernement saoudien, avait pour partenaire financier le groupe Bin Laden. En dépit des dires de Carlyle qui affirmait en 2001 que le groupe Bin Laden s'était retiré du fond d'investissement, le fait laissa les enquêteurs suspects. Et, si le groupe Bin Laden était toujours partenaire du groupe, il pourrait bénéficier de la guerre en Iraq. Eric Laurent explique que l'un des plus importants fabricants d'armes, United Industies, qui fabrique les chars et les missiles alors déjà stationnés dans le Golfe, appartient au groupe Carlyle. En plus d'un conflit d'intérêts évident (confusion entre les intérêts de groupe et ceux de l'administration américaine), " si les États-Unis renforcent leur défense militaire pour tenter de stopper les actions terroristes de Bin Laden, leur initiative pourrait avoir un bénéficiaire inattendu : la famille Bin Laden ". Un véritable paradoxe ? Au-delà d'un déplacement du problème qui consiste à ne plus s'attaquer à des organisations terroristes et aux nations qui les abritent mais aux nations qui produisent des armes pouvant être vendues à des terroristes, le "choix " de l'Iraq est peut-être également stratégique.

Si l'administration américaine se trouve toujours très liée à l'Arabie Saoudite, le spécialiste rappelle que de nombreuses déceptions et incompréhensions caractérisent la relation entre les deux pays. Le poids prépondérant pris par les Saoudiens dans l'élaboration des attentats du 11 septembre, les divisions entre les deux pays quant à la résolution du conflit israélo-palestinien, les difficiles négociations liées, durant la dernière guerre, à l'utilisation des bases militaires en Arabie Saoudite, "ont entamé une crise profonde qu'officiellement tout le monde s'employait à masquer" . Bush aurait ainsi un plan: "la conquête du monde arabe par une idée : la démocratie. Et il n'y a rien de formidablement généreux, dans la mesure où ce qu'il en coûte à l'Amérique sera ridicule en comparaison des bienfaits qu'elle lui rapporterait ensuite, en termes de marchés, d'influences diplomatiques (…). Il lui faut une cible initiale. Il est décidé que ce sera l'Iraq. Dans l'esprit de George W. Bush, Saddam Hussein constitue une cible parfaite : un régime implanté au cœur du monde arabe. Une nation qui, en devenant un modèle diplomatique, pourra créer une sorte d'effet domino et inspirer d'autres changements parmi les régimes sclérosés de la région. Un pays modèle qui jouera alors un rôle de premier plan dans la résolution du conflit israélo-palestinien, en devenant un interlocuteur responsable pour toute proposition de paix. Enfin, une manne pétrolière qui, un jour prochain, pourra peut-être remplacer celle de l'Arabie Saoudite et de son double jeu permanent, de moins en moins bien toléré par Washington ". L'Arabie Saoudite serait alors convertie en ennemi, comme le fut Saddam Hussein. Il y a quelques mois, l'auteur rappelle que l'administration américaine cherchait -en vain- à établir des liens entre Al Quaeda et Bagdad. Mais qu'en est-il de ceux avec les Etats-Unis ? " Comme Bin Laden lorsqu'il combat les Soviétiques en Afghanistan, Saddam Hussein n'a pu prospérer que par la volonté des Etats-Unis ".

Dans la deuxième partie de son ouvrage, Eric Laurent éclaircit cet argument. Tout en retraçant les négociations qui se tenaient alors à l'ONU en vue de la nouvelle guerre, il revient sur la première guerre du Golfe et raconte comment George Bush père a armé, financé et soutenu Saddam Hussein avant que celui-ci ne devienne l'ennemi à abattre. Si l'Iraq a pu utiliser des armes de destruction massive contre l'Iran et contre les Kurdes en 1988, c'est que les États-Unis lui avaient fourni les moyens, les fonds nécessaires à s'en procurer.

L'auteur démontre comment, à travers des transferts de fonds non autorisés et orchestrés par Bush père, l'Irak reçut dans les années 80 plus d'un milliard de dollars d'aides en provenance des États-Unis. Ces prêts, dont l'origine était le souhait de Saddam Hussein de construire un pipe-line qui allait permettre d'acheminer le pétrole iraquien vers les marchés mondiaux en toute quiétude, allaient tout d'abord être financés par l'Export Import Bank. Il est à noter que son directeur, très lié à la BCCI, était un proche de George Bush. Ils furent ensuite garantis par le Ministère de l'Agriculture au travers du programme américain de crédits aux exportations alimentaires. " L'Iraq devient alors le plus gros bénéficiaire à travers le monde du programme de crédits aux exportations alimentaires ". Cet argent fut évidemment utilisé à acheter des armes, en partie aux États-Unis. Une enquête menée par le Sénat révéla en 1992 que des centaines de licences à l'exportation furent élaborées par le Ministère du Commerce pour des ventes portant sur 600 millions de dollars de technologie : agents biologiques, hélicoptères à "usage civil " etc…que l'Iraq utilisera contre l'Iran et à l'attaque chimique menée contre le village de Halabaya en 1998.

Eric Laurent ne manque pas d'indiquer que George W. faisait référence à cette attaque en octobre 2002, afin de justifier de la nécessité de renverser le régime de Saddam Hussein. Son père n'avait, à l'époque, fait aucun commentaire sur le sujet. Ni Donald Rumsfeld qui, émissaire spécial en l'Iraq, plaidait alors la cause du dictateur. La complaisance du père n'a d'égal que l'acharnement du fils. Un mois avant l'invasion du Koweït, George Bush octroyait encore à Saddam Hussein un prêt d'un milliard de dollars…Il avait pourtant été averti du danger. Un rapport, rédigé par les banquiers les plus influents du Moyen-Orient et transmis au gouvernement américain, prévenait alors que l'énorme dette accumulée, dont Bagdad ne pouvait pas payer les intérêts, allait conduire à une politique téméraire, dangereuse, d'emprunts à des taux effectifs excédents 30% l'an. "Saddam Hussein est maintenant tout à fait au courant de sa situation financière. Quelles sont les options qui s'offrent à lui en Iraq même? Elles sont peu nombreuses. Mais il y a toujours le Koweït, situé à quelques kilomètres de son armée oisive. L'Iraq a besoin d'un accès aux eaux ouvertes du Golfe ". Face à la menace, alors réelle, représentée par Saddam Hussein et ses armes de destruction massive, George Bush prêchait l'oubli. " 12 ans plus tard, son fils développera le raisonnement inverse, alors que la plupart des rapports confirment que Bagdad n'est plus en mesure de produire, du moins sur grande échelle, des armes de destruction massive ".

L'attitude du père n'allait changer qu'au moment de l'invasion, qu'il alla jusqu'à comparer à la montée du nazisme en Europe. Il comprit alors, et le dit à ses collaborateurs, que Dieu avait pour lui " une mission ". Ses mots furent de nombreuses fois repris par son fils, dont la mission pourrait être celle de s'en aller en guerre contre tous ceux qui ont contribué à constituer la fortune de son père.

" La Guerre des Bush " est un passage de l'autre côté du miroir. " Les Bush n'accrochent pas le regard, ne retiennent guère l'attention et suscitent peu la controverse. On les imagine lisses, l'image faite homme", dit Eric Laurent dans l'introduction. "À tort". L'enquête est une mise en lumière de l'affairisme et de l'amoralité qui caractérisent leurs affaires. Les révélations y sont étonnantes et le tableau des relations à l'intérieur de l'administration de George W. éclairant. Si la structure de l'ouvrage qui s'articule autour de va et vient entre la présidence du père et celle du fils rend sa lecture quelque peu ardue, elle ne fait que refléter la complexité du fond, des réseaux tissés par les Bush et des étranges vérités qui en résultent.

Par Karen Loquet - Juillet 2003

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