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«Arabie Saoudite : la menace», Stéphane Marchand, Editions Fayard, Avril 2003

Après les attentats de Riyad de mai dernier, qui ont frappé les intérêts américains en plein cœur de la capitale saoudienne, l'Arabie Saoudite est à nouveau dans le collimateur de Washington. Depuis le 11 septembre 2001, l'allié traditionnel de la Maison-Blanche dans la région, est sous pression et sous haute surveillance. La monarchie saoudienne, berceau du wahhabisme et pays d'origine de Ben Laden, est soupçonnée par les Etats-Unis de mener un jeu trouble en raison de son soutien financier tous azimuts aux mouvements et aux organisations islamistes dans le monde. Cette thèse, largement répandue dans l'opinion publique internationale et les médias occidentaux, est-elle crédible ? La monarchie saoudienne joue-t-elle vraiment un double jeu ? Quelle est la réalité de la menace terroriste en Arabie Saoudite ? Autant de questions auxquelles tente de répondre l'ouvrage de Stéphane Marchand, rédacteur en chef adjoint du Figaro et ancien correspondant du quotidien au Proche-Orient. Même si son livre ne contient pas de révélations fracassantes ni d'informations inédites sur le pays de l'or noir, il apporte un éclairage vivant sur les contradictions, les zones d'ombre et les jeux de palais du royaume.

Le premier intérêt de l'ouvrage, c'est de montrer la diversité, les contradictions internes et les différents visages de l'Arabie Saoudite, tantôt obscurantiste à l'image de sa police religieuse, " la mouttawa ", tantôt moderne à l'image de sa bourgeoisie éclairée et éduquée. Selon le journaliste français, il existe plusieurs Arabie Saoudite, bien loin de certains clichés véhiculés par les médias ou les cercles de réflexion américains néo-conservateurs.

"Aucun pays ne possède à sa tête une élite aussi américanisée qu'elle", précise-t-il. La bourgeoisie saoudienne et les princes de la famille royale appartenant à la nouvelle génération sont éduqués, modernes et rompus à la culture occidentale. Quant à Riyad, la capitale, elle est " visuellement bien plus américaine qu'orientale ".

Cependant, le pays souffre et repose sur un volcan. La crise économique, la croissance démographique galopante, la hausse du chômage tendent à radicaliser une large partie de la population, déjà frustrée par la nature absolutiste du régime, les privilèges princiers et exaspérée par l'arrogance américaine. Le Royaume est en quelque sorte déchiré et sa nation devenue schizophrénique. " Tel est le dilemme de l'Arabie saoudite. Entre des privilégiés, tenants d'un islam ouvert, et l'immense cohorte des petit-bourgeois conservateurs, repliés sur leur version vengeresse de l'islam, entre l'embryon d'une classe technocratique et les bédouins sans instruction, entre les élites occidentalisées et les populations aveuglées par une haine sourde envers l'Amérique et son allié israélien, le pays parvient de moins en moins à faire la synthèse ", prévient Stéphane Marchand.

L'auteur aborde également dans son ouvrage l'influence de l'Arabie saoudite sur le monde arabo-musulman. Berceau historique du wahhabisme, hôte des Lieux saints de l'Islam, animateur de la Ligue islamique mondiale et de l'Organisation de la Conférence islamique (OCI), le royaume princier est aussi le principal bailleur de fonds des organisations wahhabites dans le monde. Autant de leviers d'action et d'influence sur le monde arabo-musulman. Cependant, pour Stéphane Marchand, " cette aura est due plus à ses dollars et à son rôle de gardienne des Mosquées qu'à la doctrine wahhabite elle-même ". Quant aux liens supposés ou réels entre des groupes terroristes islamistes et des organisations caritatives saoudiennes dénoncés avec force au lendemain du 11 septembre, le problème repose davantage sur " l'absence de contrôle sérieux de l'argent saoudien " que dans un soutien inconditionnel à la cause djihadiste.

L'Arabie Saoudite, c'est aussi les inconnues de la succession royale et la famille aux cinq milles princes. Le reporter du Figaro nous fait pénétrer dans les jeux de pouvoir à Riyad et décrypte les intrigues de la succession royale. " Comme dans la plupart des affaires du royaume, c'est autour du roi Fahd, du prince héritier Abdallah, du ministre de la Défense Sultan, que continuent de se dérouler les parties les plus serrées. C'est au sein de ce triangle monarchique que se joue l'avenir du pays. Les fils des trois hommes sont tous en position ", précise-t-il, avant d'évaluer les chances de succès des plus jeunes prétendants au trône - comme Abdelaziz Ben Fahd, le dernier fils du roi Fahd, ou encore, Bandar Ben Sultan, l'un des sept fils de Sultan et ambassadeur permanent de l'Arabie Saoudite aux Etats-Unis.

Stéphane Marchand n'oublie pas non plus de dévoiler quelques unes des sombres réalités de la société saoudienne. Il consacre ainsi plusieurs chapitres au système éducatif saoudien, " laboratoire de l'intolérance ", à la police religieuse, " les escadrons de la charia ", ou encore à la condition féminine dans le royaume. Il revient également sur les enjeux pétroliers, plus connus, la forte croissance démographique ou encore le sort actuel de la minorité chiite saoudienne, persécutée depuis de longues années. Autant d'éléments constitutifs de l'identité saoudienne. Une identité en crise et déchirée par ses contradictions. La survie de ce régime, estime l'auteur, est encore dans les mains de la famille royale, mais pour combien de temps encore ?

Par Julien Nessi- Juillet 2003
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