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«Le commerce de la faim. La sécurité alimentaire sacrifiée à l'autel du libre-échange », John Madeley, Les Editions de l'Atelier, Collection Enjeux Planète, août 2002

A l'heure où 800 millions d'individus souffrent encore de malnutrition dans le monde, et alors que la communauté internationale s'est engagée lors du Sommet mondial de l'alimentation en novembre 1996 à réduire ce nombre de moitié d'ici à 2015, John Madeley dénonce ouvertement dans cet ouvrage certaines instances internationales, et en premier lieu l'OMC, l'Organisation mondiale du commerce. Il les accuse en effet d'avoir subordonné aux froides règles du libre-échange un des besoins les plus essentiels de l'humanité : celui de se nourrir.

Les causes de l'insécurité alimentaire

L'alimentation est un droit reconnu dans la Charte des Nations Unies. Pourtant, la famine continue de faire des victimes dans le monde. L'insécurité alimentaire n'est pas due, comme on pourrait l'imaginer, à une production de nourriture insuffisante à l'échelle mondiale. En effet, selon l'avis même de la FAO, organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, notre planète produit désormais assez de nourriture pour subvenir aux besoins de ses habitants. Si la famine persiste dans le monde, et surtout dans le Tiers-Monde, c'est à cause des échecs en matière de développement et tout particulièrement la persistance de la pauvreté et de l'inégalité d'accès à des ressources telles que les terres, l'eau, le crédit ou encore les marchés. Or, selon J. Madeley, ni la communauté internationale ni les gouvernements des pays concernés ne font les efforts politiques et financiers nécessaires pour résoudre ces problèmes. Le seul remède proposé est la libéralisation du commerce. Les partisans du libre-échange mettent en avant que celui-ci favorise l'utilisation optimale des ressources et qu'il contribue à la croissance économique. La libéralisation des échanges entraîne donc, selon eux, une prospérité qui profite à tous, aux riches comme aux pauvres. Elle favorise également l'accès au marché ce qui accroît les recettes d'exportation des pays en développement qui peuvent, par conséquent, mieux nourrir leur population. Mais pour J. Madeley, le postulat selon lequel le libre-échange profite à tous est totalement faux. Pour lui, les vrais gagnants de la libéralisation du commerce sont les sociétés transnationales. D'ailleurs de plus en plus de dirigeants des pays du Sud et d'ONG font de la libéralisation des échanges commerciaux la source même des problèmes de nutrition.

Le rôle des grandes organisations internationales

J. Madeley dénonce ouvertement le rôle des grandes organisations internationales dans la tragédie de la faim dans le monde. Une tragédie à laquelle la Banque Mondiale et le FMI, Fonds monétaire international, ne sont pas étrangers selon lui. Ces deux instances soumettent en effet les pays en développement qui souhaitent obtenir une aide financière, l'allègement de leur dette extérieure et des investissements, aux PAS, Programmes d'ajustements structurels. En quoi consistent exactement ces programmes qui concernaient plus de 80 pays à la fin des années 1990 ? Afin de redresser leur économie, il leur est demandé de libéraliser leurs échanges commerciaux, de réduire leurs dépenses liées aux programmes sociaux (en particulier les services médicaux et l'éducation), d'éliminer les subventions à l'agriculture vivrière et d'augmenter les prix accordés aux producteurs de denrées destinées à l'exportation. Or cette politique qui consiste à axer l'agriculture des pays en développement sur l'exportation plutôt que sur l'autosuffisance alimentaire afin d'acquérir des devises étrangères (essentiellement pour payer la dette extérieure, elle-même un des facteurs les plus importants de pauvreté et de malnutrition) est un échec. Elle se fait souvent au détriment des politiques agricoles et de la sécurité alimentaire et, en définitive, ne fait qu'aggraver le sort des affamés. Les grandes firmes ont en effet tendance à monopoliser les bonnes terres pour les cultures d'exportation, repoussant les petits agriculteurs vers les terres les moins fertiles ou bien en les contraignant à devenir ouvriers agricoles voir même à s'exiler en ville. Il s'agit donc plus pour J. Madeley d'un asservissement que d'une libération. Mais la principale accusée est l'OMC, organisme chargé de définir les règles de la libéralisation du commerce. L'auteur revient longuement sur l'échec du Sommet de Seattle de novembre-décembre 1999, réunion au cours de laquelle les Etats-Unis et l'Union européenne souhaitaient lancer un nouveau cycle de négociations pour intensifier la libéralisation du commerce. Pour lui, l'OMC, dont le pouvoir est énorme, est le principal promoteur de la libéralisation du commerce. Son but serait " une économie mondiale sans frontières, un nouveau gouvernement mondial fondé sur le commerce ".

Or J. Madeley dénonce précisément cette préséance du commerce sur l'alimentation ainsi que l'influence considérable des sociétés transnationales sur les programmes de l'OMC, le but de ces dernières n'étant pas d'éradiquer la pauvreté dans le monde mais d'accroître toujours plus leurs profits. Au banc des accusés on trouve également l'Union européenne et en particulier la PAC, Politique agricole commune. Celle-ci est en effet selon l'auteur un des mécanismes les plus protectionnistes au monde et nuit considérablement à la sécurité alimentaire des pays du Sud en permettant aux producteurs européens, notamment grâce aux subventions à l'exportation, de concurrencer les agriculteurs des pays en développement alors même que ces derniers connaissent des difficultés pour exporter vers l'UE à cause des barrières à l'importation que celle-ci impose. J. Madeley dénonce encore le brevetage des espèces végétales ainsi que les OGM, commerce très lucratif qui permet aux firmes transnationales de contrôler les semences et par conséquent la production alimentaire.

L'auteur semble ainsi rejoindre le point de vue de certaines ONG qui réclament un système de commerce international plus équitable et qui s'opposent aux méthodes et aux règles de l'OMC. Certaines souhaitent même que l'on retire l'agriculture du mandat de l'OMC, la nourriture n'étant pas une marchandise comme les autres. L'utilité de l'instance et son existence même sont clairement remises en cause. Pour J. Madeley, ses objectifs, ses principes et ses méthodes sont fondamentalement injustes puisqu'elle protège systématiquement les avantages commerciaux et économiques des pays riches et tout particulièrement ceux des Etats-Unis. Il plaide donc pour une réduction de la " toute puissance de l'OMC " sur les politiques agricoles et alimentaires.

Les alternatives proposées

J. Madeley ne se contente pas cependant de critiquer la libéralisation du commerce. Il donne des exemples concrets de solutions alternatives afin de réduire le nombre d'affamés sur terre. Celles-ci ont été expérimentées, souvent avec réussite, dans certaines régions du monde. Parmi ces propositions, on peut retenir la " permaculture " qui a pour principal souci d'utiliser des énergies renouvelables et de rejeter l'emploi d'intrants extérieurs, la réduction de l'utilisation de pesticides, en apportant la preuve que cela ne réduit pas nécessairement les rendements, les réformes agraires qui permettraient une meilleure répartition des terres en faveur des plus démunis, ou encore le commerce équitable qui assure aux producteurs un revenu plus élevé et donc une plus grande sécurité alimentaire. Bref un ouvrage intéressant, bien documenté et à l'image de la collection, c'est-à-dire résolument engagé….

A propos de l'auteur


John Madeley est un spécialiste des questions d'environnement et de développement. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le commerce, la finance et le développement. Durant 15 ans, il a été rédacteur en chef du International Agricultural development et a collaboré à de nombreux magazines tels que The Observer, Financial Times et The Independent on Sunday.

Par Sabine Rougeron - Mars 2003

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