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«La guerre israélienne de l'information. Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien», Joss Dray et Denis Sieffer, La Découverte, collection " Sur le vif ", Janvier 2003, Paris.

D'images chocs en déclarations fracassantes, l'information provenant du conflit israélo-palestinien semble enfermée dans un bien triste stéréotype. Une réalité manichéenne que remettent en cause deux spécialistes de l'actualité de la région. Denis Sieffer, directeur de l'hebdomadaire Politis, a réalisé plusieurs reportages au Proche-Orient. La photographe Joss Dray est, quant à elle, l'auteur de nombreuses expositions sur la mémoire du peuple palestinien. Dans une enquête pointue et sans complaisance, les auteurs mettent en lumière le spectre de la propagande, et la responsabilité des journalistes et intellectuels, israéliens comme occidentaux, dans un conflit où même les mots sont devenus meurtriers.

" Le propre de la désinformation, ce n'est pas d'exprimer une vérité, c'est de rendre vraie une affirmation à force de répétition ". C'est sur ce postulat de base que se sont appuyés Denis Sieffer et Joss Dray pour écrire " La guerre israélienne de l'information ". Depuis de longs mois, le Proche-Orient connaît une spirale infernale au centre duquel se trouve le conflit entre Israéliens et Palestiniens. Un conflit qui soulève passions et controverses jusqu'en en Europe et plus particulièrement en France. Titres de presse et intellectuels de l'Hexagone ont multiplié les tribunes sur cet affrontement à la fois idéologique et géopolitique. En décryptant le regard de la France sur ce conflit, les auteurs ont tenté de comprendre les mécanismes de fabrication de l'information et les processus d'altération par les prismes religieux, idéologiques ou politiques. Qu'est-ce qu'une opinion ? Comment réagit-elle face à un conflit qui, bien que lointain, touche plusieurs de ses composantes ? Dans quelle mesure et jusqu'à quel point la presse joue-t-elle un rôle dans la vision du conflit ? Où commence le fait, base de l'information et où finit la propagande ? Pour répondre à ces questions, les auteurs ont passé aux cribles la presse écrite, radiophonique et audiovisuelle, pour s'apercevoir que " le décalage entre la réalité […] et sa représentation dans la presse française (et occidentale) était évident ".

Joss Dray et Denis Sieffer ont choisi d'initier leur démonstration avec un exemple frappant : " L'histoire de cette manipulation de l'opinion internationale porte un nom jusqu'ici associé à une idée de paix : Camp David ". Symbole de cette déformation insidieuse de l'information, le traitement par la presse en juillet 2000 de cet événement clé du processus de paix est particulièrement parlant selon les auteurs. Considéré comme un échec, ce sommet laisse ainsi une image tronquée, axée sur une affirmation : " Yasser Arafat a refusé à Camp David l'offre généreuse d'Israël ". Une phrase reprise et répétée à l'excès par les médias, avec des conséquences dramatiques selon nos deux spécialistes : " Ces mots dépourvus de toute nuances, nous les avons entendus dans la bouche de nombreux intellectuels israéliens, français, nous les avons lus sous la plume d'éditorialistes ou de chroniqueurs, puis distillés de façon presque anodine, sur le ton de l'évidence, à la radio, à la télévision, et nous les avons retrouvés dans les discours de personnalités politiques. Les informations ainsi répandues auront permis en quelques semaines, […] de délégitimer Yasser Arafat comme partenaire pour négocier la paix ". Une thèse qui handicapera pour longtemps le camp de la paix : " Avec ces petites phrases répétés à l'envi dans tous les médias occidentaux […] c'est en fait la thèse de la droite israélienne qui triomphait. L'heure d'Ariel Sharon avait sonné. Devant l'évidence, une partie de l'opinion israélienne basculait du côté du général, massivement plébiscité le 6 février 2001. La suite est connue ".

Un évènement symptomatique qui révèle l'importance de l'image dans ce conflit selon les auteurs. Tout d'abord, il faut savoir qu'au Proche-Orient, "la bataille médiatique précède et accompagne celle des armes. Et comme celle des armes, elle est déséquilibrée ". Il s'agit d'un élément clé, puisque " plus que tout autre, ce conflit dépend de la perception que les opinions publiques- israélienne, occidentale, américaine - peuvent en avoir. Ici plus qu'ailleurs, la conquête de l'opinion publique est un enjeu ". Il faut donc maîtriser l'information. A Camp David, " les correspondants de presse en sont réduits à des impressions et à des observations d'ambiances. Curieusement, tout au long de ces treize jours de palabres, peu de choses ont filtré. Peu de chose en tout cas sur le contenu même des discussions ". Un tel silence ne peut que favoriser les approximations et les interprétations possiblement erronées :" Il laisse la place à des discours parallèles apparemment officieux, qui feront la part belle à la partie qui dispose des moyens les plus puissants pour diffuser sont interprétation ". Car la vérité est bien différente de la version officielle, comme l'affirme Joss Dray et Denis Sieffer : " Il n'y a en vérité ni rejet palestinien, ni offre de partage de Jérusalem par les Israéliens ". Pourtant, l'opinion sera convaincue de l'apparente duplicité du chef de l'Autorité palestinienne, en premier lieu à cause d'un manque de vigilance des médias selon les auteurs : " Privée de toute information sur la réalité des propositions israéliennes, mais se refusant à en faire l'aveu, la presse décerne implicitement les bons et les mauvais points, et commente un théâtre d'ombre ".

Si Camp David est un des exemples frappants de désinformation, il n'est malheureusement pas le seul. Du siège de la " Muquata ", le quartier général d'Arafat, aux incursions de l'armée israélienne dans les territoires occupés, en passant par l'arraisonnement du Karine A, un bateau chargé d'armes apparemment destinées à l'Autorité Palestinienne, le déséquilibre et une vision faussée des faits contre la cause Palestinienne sont toujours plus marqués. Une tendance que les attentats du 11 septembre ont considérablement accéléré, par une multitude d'assimilations malheureuses que dénoncent Joss Dray et Denis Sieffer : " Dans l'immense fracas de l'effondrement des tours jumelles de New-York, le combat des Palestiniens à perdu sa spécificité. Même si aucun Palestinien n'a été, que l'on sache, impliqué dans cet acte monstrueux, l'Intifada […] est devenue la partie d'un tout. […] Une simple bataille dans la grande guerre de l'Occident contre l'Islam ". Dans cet engrenage de violence, tout semble justifier l'action militaire du gouvernement israélien aux yeux des journalistes occidentaux, qui fonctionnent selon le modèle immuable de l'action-réaction, des représailles contre les attentats : " La violence dans les médias, c'est évidemment et d'abord les attentats anti-israéliens et les opérations militaires israéliennes dans les territoires palestiniens. C'est la violence de sang. C'est aussi celle qui peut être montrée dans une unité de lieu et de temps ". Cet " engrenage de la violence " prend la forme d'un schéma bien définie dans la presse audiovisuelle et radiophonique, pour qui, à quelque rares exceptions, chaque attentat constitue " un acte de provocation " ou " une rupture de la trêve " alors qu'à l'opposé, les opérations militaires israéliennes ne peuvent s'envisager que dans un cadre de " légitime défense " ou de " représailles ". Pourtant, un évènement va gripper la machine. Il s'agit de l'assaut donné contre la ville de Jénine, le 12 avril 2002. Pendant quatre jours, l'armée israélienne occupe la ville et détruit les maisons, tout en interdisant l'accès à la presse et aux organisations humanitaires : " Le refus de laisser pénétrer tout témoin étranger, y compris une " commission d'établissement des faits " constituée par les Nations Unies, comme l'ampleur des destructions, ont produit dans la presse un fort soupçon " assurent les auteurs. Preuve de cette prise de conscience, et surtout de l'impact des images, Israël lance dés le 17 avril une " contre-offensive médiatique ", censé enrayer le doute qui s'insinue alors dans les opinions occidentales. Car, selon Joss Dray et Denis Sieffer, le massacre de Jénine est encore une fois symbolique du fonctionnement de l'information, basée sur une définition tronquée de termes et d'images forts : " Les Palestiniens estiment que la violence initiale, fondatrice de toutes les autres, c'est évidemment la colonisation, et l'occupation militaire qui est son corollaire. De cette violence là, au contraire, les dirigeants israéliens ne veulent pas entendre parler. Pour eux, la seule violence estampillée est celle commise par les kamikazes palestiniens au cœur des villes israéliennes ". Postulat évidemment justifiée dans l'un ou l'autre camp, mais dont la transcription est encore une fois déséquilibrée comme ont pu le constater les auteurs : " C'est un fait que ces deux formes de violences ne peuvent avoir le même traitement dans les médias. La colonisation […] est une information à caractère économique, parfois ardue en ce qu'elle nécessite des références chiffrées. C'est aussi et surtout une information sans images. Nous sommes loin de la dramaturgie qui entoure un attentat ".

Par leur livre, Joss Dray et Denis Sieffer ne font à aucun moment le procès d'une profession, celle de journaliste, mais dénoncent un manque de réalisme. Une question est alors au centre de leur conclusion : " Doit-on, au nom de la sacralisation du fait, prendre le risque de laisser se diffuser un mensonge d'Etat ? " Les efforts doivent d'abord venir de la presse. Voilà pourquoi ce livre est d'abord un plaidoyer pour une plus grande vigilance. Pour autant, il ne s'agit pas de remettre en cause l'objectivité des journalistes français, ni de crier au complot, mais simplement d'un appel à la prudence. Le constat se veut d'abord un avertissement " à ceux qui manient la parole publique, pour leur rappeler que les mots et les images peuvent tuer ".

Par Vincent Fabre - Mars 2003

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