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«La géopolitique d'Internet», Solveig Godeluck, La Découverte, août 2002, Paris

Pierre angulaire du XXIème siècle, Internet ne cesse de se développer. En 2005, un milliard de personnes, soit un sixième de la population mondiale, accéderont au Net. Une situation qui fait d'Internet le terreau de la géopolitique moderne selon Solveig Godeluck. Cette journaliste spécialisée a étudié de manière sérieuse les acteurs et les enjeux du web. Entre royaume d'une élite technicienne et domaine ouvert sans restriction à toutes les paroles, la "Toile" est un phénomène complexe que l'auteur nous aide à comprendre en appliquant une grille de lecture géopolitique originale.

Internet est aujourd'hui un univers à part entière. Gadget devenu système incontournable, le " réseau des réseaux " est le point de convergence des échanges culturels, économiques et stratégiques. Un constat qui n'a pas échappé à Solveig Godeluck. L'auteur du " Boom de la netéconomie " (La Découverte, 2000) s'est replongé avec ferveur dans les arcanes numériques où se croisent " surfeurs ", " hackers ", chercheurs, espions et néophytes. Une plongée en profondeur dans laquelle cette spécialiste n'a négligé aucun aspect, remontant à l'origine de ce qui fut, il y a 40 ans, un projet d'universitaires avides de communications et d'échanges et qui est devenu un territoire gigantesque où se déroulent une variante des guerres géopolitiques. Quel est le véritable enjeu d'Internet ? La démocratie et la libre parole virtuelles y sont-elles des utopies ? Solveig Godeluck nous indique ici quelques pistes pour croire aux promesses du Web.

Si, dans son précédent ouvrage, Solveig Godeluck s'était penché sur le phénomène de la Net économie, ce n'était que pour en ressortir un constat : il ne s'agit là que d'une partie émergée d'un iceberg monumentale. Qu'on se le dise une bonne fois pour toute : " Assurément, la révolution Internet n'est pas le gadget que les médias présentent souvent, ni le simple véhicule d'une " nouvelle économie " bien bousculée depuis 2000. Et la vie en ligne elle-même est d'une richesse telle que l'on peut l'étudier comme s'il s'agissait d'un pays nouveau, traversé de réminiscence du monde ancien ". Destination somme toute logique de ce raisonnement, l'affirmation qui suit constitue le postulat de base de l'auteur : " Le réseau Internet se prête sans conteste à l'étude géopolitique ". Chose étonnante, ce monde virtuel, donc sans territoire palpable, peut être l'objet d'une telle étude : " Grâce à sa dimension horizontale, Internet s'érige en territoire autonome - mais jamais entièrement coupé du monde physique. Les individus y produisent des communautés, des représentations originales, et, bien sûr, des conflits". C'est cette spécificité qui fait du " réseau des réseaux " un territoire à part entière en même temps qu'une évolution majeure dans la définition de la géopolitique selon l'auteur : " Ce qui compte, ce ne sont pas les frontières prétendument " naturelles " comme les Etats savent en tracer, parce que ce paysage est mouvant. L'essentiel est au contraire la géographie des points de passages, la connectivité ".

Solveig Godeluck se lance donc en premier lieu dans une définition de "la carte d'état-major des territoires d'Internet". Définition qui se veut exhaustive, tant la tâche paraît insurmontable. Néanmoins, cet exercice permet au lecteur de découvrir les origines et l'architecture des réseaux, "moins décentralisé qu'il n'y paraît" et largement influencé par la culture américaine. Un détail qui ne surprend pas lorsque l'on sait que ce sont les Etats-Unis qui ont vu la naissance du réseau originel, à partir de trois composantes distinctes, " animées par des groupes sociaux aux objectifs divergents " rappelle l'auteur. Il s'agit d'Arpanet, le pionner financé par le Département de la Défense, de Usenet, produit de la collaboration d'universitaires et de grands groupes comme AT & T, et de CSnet, lancé par la très officielle National Science Foundation. Des origines différentes, mais des acteurs qui se ressemblent et ont une même passion, celle du bricolage informatique et de la mise au point de logiciels et de systèmes d'échange qui sont les bases de l'Internet moderne. Car peu à peu, ces réseaux vont s'unifier, dans le courant des années soixante-dix et quatre-vingt, pour ne faire qu'une seule et même passerelle, le " backbone " ou colonne vertébrale principale d'Internet, dont les racines sont indissociables de l'Amérique. Une quête qui s'apparente à la conquête de l'Ouest dans l'imaginaire de ces " pionniers " du Web selon Solveig Godeluck : " Le lent mûrissement d'Internet porte l'empreinte de ses terres d'origines. Malgré sa grande diversité, c'est d'abord une histoire d'initiés et une histoire d'Américains ". Une histoire à laquelle l'Europe va vouloir participer malheureusement de manière maladroite, alors que toute les conditions se prêtaient à une extension rapide de l'autre côté de l'Atlantique. D'abord, parce que les Européens ont " contribué à construire [le réseau] dés les années soixante-dix, d'abord par des consultations entre universitaires, puis par la construction de " backbones " académiques continentaux ", mais aussi parce que le Vieux Continent " partage les valeurs fondatrices d'Internet : coopération, savoir universel, liberté d'expression ".

Contre tout attente, toute à sa volonté de donner une " couleur européenne " à Internet, l'Europe subira une série d'échec cuisant, dont le plus retentissant sera le projet de réseau mobile UMTS. Finalement, ce n'est qu'aux milieux des années quatre-vingt dix que les internautes européens profiteront pleinement du Web.

Réseau devenu mondial, Internet se caractérise bien sûr par ses acteurs. Solveig Godeluck les a étudié avec grand intérêt et fait découvrir au lecteur cette population aux origines et aux cultures diverses. Un melting-pot d'où l'auteur à pu tirer les principaux modèles: " Trois catégories de joueurs, régulateurs, marchands et colons, plus un trublion qui les traversent toutes les trois : le technopouvoir ", sorte d'élite numérique. Les plus influents des régulateurs d'Internet sont bien évidemment les Etats, soucieux de garder une mainmise sur le potentiel de la vie en ligne. " Ils interviennent […] dans les conflits qui se jouent à la croisé du cyberespace et de l'espace physique " démontre Solveig Godeluck. Les marchands quant à eux, sont présent d'un bout à l'autre de la chaîne d'Internet : " Ce sont les entreprises qui maîtrisent la quasi-totalité des infrastructures physiques. Tuyaux, câbles, satellites, répéteurs, routeurs, serveurs, hubs, micro-ordinateurs, téléphones, modems et téléviseurs sont construits et, le cas échéants, gérés par [eux] ". Une présence indiscutable, qui permet à cette catégorie de modeler une partie du Net à leur convenance : " S'il ne peuvent débrancher tout l'Internet, ils ont la capacité de déconnecter temporairement un internaute, où de l'exclure d'une zone du cyberespace ". Balisage du Web pour garder le contrôle des internautes ou protection farouche de la propriété font partie des principales activités de ces " cyber-commerçants ", pour qui Internet représente une manne indéniable. Solveig Godeluck s'attarde enfin sur la catégorie qui " fait " le Web : "Internet, structure en devenir permanent, se façonne selon le tour que lui donne ses utilisateurs. Aspirant à l'autodétermination dans le cyberespace, le colon défend les libertés acquises en ligne : liberté d'expression, la première de toutes les libertés, liberté de circuler sur le réseau, liberté d'entreprendre et de créer". La défense d'un idéal qui est à l'origine des affrontements entre ces catégories, car ces mêmes libertés que revendiquent les " colons " " sont constamment menacées par l'immixtion en ligne des marchands puis des régulateurs, qui tentent depuis les années quatre-vingt dix d'instaurer un contrôle des identités et des flux numérisés ". Du piratage en ligne au partage de données, en passant par l'acquisition des noms de domaines (les fameux point com), les " zones de frictions " sont multiples. Mais l'une des plus représentative reste la lutte contre la cyberterrorisme, qui a retrouvé sa vigueur après les attentats du 11 septembre 2001. Selon Solveig Godeluck, ce retour en force du tout répressif n'augure rien de bon pour Internet : " Partout les Etats s'engagent dans la surveillance des communications, à défaut de mener une vraie politique dans le virtuel. Si cela freine la construction démocratique dans les pays libres, ailleurs, les conséquences sont bien plus graves. D'abord indifférents, puis hostiles et inquiets, les régimes autoritaires commencent à apprécier les avantages du réseau et à l'intégrer dans leur arsenal répressif ".

Même si le paysage en ligne que nous décrit Solveig Godeluck peut parfois apparaître contrasté, il n'en reste pas moins qu'elle nous apporte une nouvelle preuve du fantastique potentiel du Web. Monde virtuel partagé entre ombre et lumière, numérique et physique, répressif et rêveurs, Internet ne fait que commencer son épanouissement en tant que ligne de force de la civilisation du nouveau millénaire. Reste que le processus sera long, selon Solveig Godeluck : " La clé, comme dans tout processus de démocratisation, c'est la prise de conscience individuelle. Alors seulement la société s'épanouira sur sa nouvelle fondation de liberté, de partage et de créativité ".

Par Vincent Fabre - Mars 2003

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