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«L'Arabie Saoudite en question. Du wahhabisme à Bin Laden, aux origines de la tourmente», Antoine Basbous, Editions Perrin

L'Arabie Saoudite n'est pas seulement le premier exportateur mondial de pétrole et le royaume de l'or noir. C'est aussi le berceau historique du wahhabisme, une interprétation radicale et belliqueuse du Coran. Voilà ce que nous rappelle avec justesse Antoine Basbous dans son livre sur la monarchie du Golfe. Directeur de l'Observatoire des pays arabes, il retrace la genèse de l'Arabie Saoudite, fruit d'une alliance entre la famille Al-Saoud et les oulémas wahhabites, avant de faire une autopsie sans complaisance du pouvoir wahhabite et de son idéologie rétrograde. Un essai instructif sur la nature du régime saoudien et ses contradictions internes.

Les relations entre les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite restent tendues depuis les attentats terroristes du 11 septembre et la croisade américaine contre le terrorisme. La monarchie saoudienne a perdu son statut d'allié inconditionnel de Washington dans la région du Golfe. Même si l'alliance militaire et pétrolière n'est pas rompue entre les deux pays, leurs relations ont pris un sérieux coup de froid. Pas un jour ne s'est écoulé depuis cet événement tragique sans que le rôle ambigu de l'Arabie Saoudite dans l'émergence du phénomène Bin Laden et le financement du terrorisme islamiste ne soit évoqué dans les médias, les milieux du renseignement et les cercles de diplomates. Car, comme le rappelle justement Antoine Basbous dans son nouvel ouvrage, l'Arabie Saoudite pose problème en raison de l'existence d'un fort courant islamique conservateur dans le pays, représenté par les oulémas wahhabites.

Les oulémas wahhabites, une "dynastie parallèle"

L'Arabie Saoudite n'est pas seulement la patrie d'Oussama Bin Laden, mais c'est aussi et surtout le foyer historique du wahhabisme. C'est ce que montre Antoine Basbous dans son livre. "Le pays est né en 1744, de la rencontre entre l'épée de Mohammed Bin Saoud et le verbe d'un imam inspiré, Mohammed Bin Abdelwahab, qu'une lecture littérale du Coran conduisit à élaborer une version radicale de la religion connue aujourd'hui sous le nom de wahhabisme", indique l'auteur au début de l'ouvrage. Aujourd'hui encore, l'influence des oulémas wahhabites sur la société saoudienne est toujours aussi importante. L'auteur n'hésite pas à comparer le pouvoir des autorités wahhabites à une "dynastie parallèle", jouissant de privilèges et subventionnée avec générosité avec les pétrodollars de la famille royale. En observateur attentif des us et coutumes du royaume, Antoine Basbous estime que le pouvoir des défenseurs du wahhabisme est déterminant à l'intérieur du pays. Selon lui, "le Vatican wahhabite exerce son pouvoir par le biais d'une trentaine d'institutions". Avec, au premier rang de la hiérarchie, "le Comité des grands oulémas", autorité spirituelle suprême composée de 17 membres, qui édicte chaque année des fatwas très suivies. Selon l'auteur, "la hiérarchie wahhabite organise l'endoctrinement et l'embrigadement de la société, notamment à travers le réseau dense des 35 000 mosquées que possède ce pays de 15 millions d'habitants". Cette emprise des oulémas wahhabites sur la société saoudienne explique en partie les contradictions et les ambiguïtés de Riyad face à la guerre mondiale contre le terrorisme.

Le wahhabisme, une conception rétrograde de l'Islam

L'une des forces du livre d'Antoine Basbous, c'est de démontrer, documents à l'appui, que le wahhabisme est une interprétation belliqueuse de l'Islam. L'auteur plonge ainsi dans l'œuvre de Bin Baz qui fut jusqu'en 1999 "l'autorité spirituelle suprême et Grand Mufti d'Arabie" pour connaître dans ses détails la pensée wahhabite contemporaine. Une analyse sans complaisance qui a le mérite de rétablir quelques vérités sur l'idéologie véhiculée par les tenants du wahhabisme. Ainsi, pour les défenseurs de ce courant : la terre n'est pas ronde ; les femmes souffrent d'un manque d'intelligence et seront toujours inférieures à l'homme ; la philosophie, la science et l'Art sont à rejeter. Pire encore, les oulémas wahhabites considèrent que les Juifs et les Chrétiens sont des impies qu'il convient de haïr. Bref, ces quelques exemples donnés par l'auteur sont bien loin d'un islam modéré et tolérant, à l'image du Coran. Le directeur de l'Observatoire des pays arabes met également en garde contre l'exportation du wahhabisme dans les pays musulmans modérés, comme le Maroc, dont les valeurs sont incompatibles avec celles véhiculées par cette doctrine radicale. "Par nature, l'idéologie wahhabite est conquérante et missionnaire. Quiconque consacre son activité à un islam militant et offensif trouve bourse ouverte à Riyad", rappelle-t-il. Cette générosité financière tous azimuts et sans contrôle constitue à ses yeux une source d'inquiétude. Afin d'étayer sa thèse, il prend le cas du Maroc qui serait le théâtre d'une influence grandissante du wahhabisme dans les mosquées. Il dévoile notamment un rapport confidentiel alarmiste, adressé aux autorités marocaines fin 2000, portant sur "le wahhabisme, sa formation, ses menaces et son introduction au Maroc". Un document qui fait état de l'emprise grandissante du wahhabisme sur l'islam marocain. "Imaginons un instant que la doctrine wahhabite s'étende à tous les autres pays d'Islam et y devienne religion d'Etat. Le désastre ne frapperait pas seulement les musulmans dans leur vie quotidienne : il infligerait à la culture islamique des dommages irréparables", s'inquiète Antoine Basbous. Comment faire face à l'expansion du wahhabisme dans le monde ? A cette question difficile, l'auteur préconise, à l'instar du chercheur sri-lankais Rohan Gunaratna, spécialisé dans le terrorisme et auteur d'un ouvrage récent sur Al-Qaida, de "désarmer idéologiquement le wahhabisme et ses variantes islamiques agressives et intolérantes".

Vers un divorce saoudo-américain ?

La dernière partie de l'ouvrage est consacrée à l'analyse des relations entre l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Selon le spécialiste du monde arabe et musulman, le divorce saoudo-américain semble inéluctable. En dépit des tentatives des responsables saoudiens pour amadouer Washington au lendemain du 11 septembre (rupture avec les talibans, plan de paix du prince héritier Abdallah pour le Proche-Orient, condamnation du terrorisme), la rupture entre Riyad et Washington est définitivement entamée. Sur fond de lutte contre le terrorisme et dans un contexte de montée des tensions liées à la perspective d'une deuxième guerre américaine en Irak, l'Arabie Saoudite apparaît aux yeux de l'administration américaine comme un partenaire de moins en moins fiable. Cependant, pour des raisons stratégiques et pétrolières, l'auteur estime que "les Etats-Unis sont contraints, du moins à court et moyen termes, de maintenir la relation contre nature qui les lie à Riyad". En politologue avisé, Antoine Basbous fait également état dans son livre des hypothèses actuellement à l'étude dans les cercles dirigeants américains concernant l'Arabie Saoudite. A en croire l'auteur, une option stratégique inspirée de la doctrine Kissinger serait envisagée par certains faucons de l'administration américaine. Elle consisterait à séparer l'Islam et le pétrole de l'Arabie Saoudite : "dissocier géographiquement la région pétrolifère du reste du royaume". Une autre hypothèse, plus classique, dont l'auteur se fait l'écho, porte sur une stratégie américaine de diversification des approvisionnements pétroliers, notamment vers la Russie, l'Afrique de l'Ouest et la région prometteuse de la Caspienne. Objectif des Américains : réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de l'Arabie Saoudite.

Le livre d'Antoine Basbous fait partie des rares ouvrages d'actualité qui auscultent aussi méticuleusement et sérieusement le pouvoir et l'idéologie du wahhabisme en Arabie Saoudite. C'est aussi un essai instructif et stimulant sur les enjeux de l'après-11 septembre au royaume de l'Or noir. A lire de toute urgence.

Par Julien Nessi - Janvier 2003

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