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«Sois riche et tais-toi ! Portrait de la Chine d'aujourd'hui», Eric Meyer, Robert Laffont, septembre 2002

Dans les années 80, la Chine a fait un grand bond en avant vers le capitalisme. Depuis, l'empire du milieu est en pleine mutation. Sois riche et Tais-toi ! est une plongée dans cette Chine contemporaine bouleversée et bouleversante. C'est la Chine traditionnelle versus la Chine moderne naissante que le journaliste Eric Meyer nous raconte dans un livre passionnant, fouillé et précis. Economie, politique, triades, vie quotidienne, urbanisme, environnement… autant de sujets qui font un état des lieux complet d'un pays au bord du gouffre, en proie à de profondes contradictions. Le regard averti du fin observateur itinérant qu'est Eric Meyer permet de mieux appréhender ce vaste pays à la croisée des chemins.

" Telle est la Chine du XXIe siècle, polymorphe et sans complexes. A force de mutations, elle est méconnaissable si on la compare à celle dans laquelle je débarquai en septembre 1987. A l'époque, pour vivre heureux, il fallait vivre caché et savoir se contenter de peu, ajustant ses demandes aux limites étroites des disponibilités. On rêvait beaucoup, dans un environnement immuable de police et d'indicateurs, de brique sale et d'asphalte défoncé. Aujourd'hui, la spéculation est reine. Pris d'une frénésie de rattrapage de décennies d'hibernation, le pays tout entier met les bouchées triples, dans la rage de construire et de créer, d'entreprendre, de se réaliser. " Dès les premières pages du livre Sois riche et tais-toi ! Eric Meyer plonge le lecteur dans une Chine ahurissante, souvent au bord du gouffre qui, pourtant, n'en fini pas d'avancer. La Chine est en pleine mutation. Une mue bouleversante, souvent violente qui passe par de fortes contradictions. Si la société chinoise change depuis le courant des années 80, les villes connaissent une transformation titanesque. La politique de grands travaux menée tambour battant par le Parti depuis les années 90 fait souvent table rase de quartiers historiques comme il avait déjà été le cas sous Mao. Tout autour de Pékin naissent de nouveaux quartiers satellites, des villes neuves, des villes dortoirs dans lesquelles certaines tours d'habitation veillent à conserver l'anonymat et semblent nier l'individu, son identité et sa personnalité. " C'est à un avenir de capitale mondiale et cosmopolite que Pékin se prépare. " Une Chine nouvelle pour le XXIe siècle. Une Chine où les travailleurs migrants " indésirables " se tassent par millions autour des grandes villes, corvéables à merci pour la réalisation des nouveaux chantiers.

Etat d'urgence

Depuis Deng Xiaoping et l'ouverture de la Chine au capitalisme, le pays a certes fait un bond vers la modernité, mais pour autant, d'après les témoignages accablants d'Eric Meyer, la santé des Chinois est une bombe à retardement. Par exemple, le scandale du Sida lié à la vente anarchique de sang non sécurisée et que le gouvernement cherche à étouffer. Dans un seul village du Hunan, 80% de sa population était porteur du virus mortel. Le taux de progression du sida est de 40% par an. Le chiffre du nombre de personnes infectées serait de l'ordre de plusieurs millions selon Eric Meyer. Autre danger, le trafic et la consommation de drogues qui charrient leur lot de misère. Question santé, la Chine est incontestablement à placer aux urgences. " Une épidémie galopante de gonorrhée, syphilis et hépatite se développe, due en partie à la drogue, au sexe vénal et à la transfusion sanguine." Autres données éloquentes du terrible état de santé général des
Chinois : " La Chine reconnaît 250 000 cas de suicides par an, soit un taux de 22‰, supérieur à la plupart des autres pays, et 16 millions de malades nerveux. Enfin rançon du stress, plus de la moitié des hommes de plus de quarante ans souffrent d'impuissance. " Le rapport de l'Organisation mondiale de la Santé " OMS 2000 ", " place la Chine en 177e position sur 191, en termes d'égalité d'accès aux soins de santé.. "

Galerie de portraits

Un milliard trois cents millions d'individus… Grâce à ses multiples rencontres itinérantes, le journaliste n'avait que l'embarras du choix pour dresser le portrait de la Chine d'aujourd'hui. Toute une galerie de portraits serrés aux milles facettes à l'instar du pays. Il y a Bo Tao, styliste en vogue. " Son design est en quête permanente d'une synthèse, entre le modernisme, l'ergonomie des lignes occidentales et la part du rêve chinois. ". Il y également ces femmes aux personnalités et tranches de vie si diverses voire opposées. Wang Lin, la femme libérée et fashion victim, Màma la révolutionnaire née en 1943 [la République populaire de Chine a été proclamée en 1949], et Xiao'E, 39 ans, la femme d'affaires en guerre sur tous les fronts. Eric Meyer concentre une attention toute particulière aux femmes chinoises. Si certaines s'émancipent peu à peu et ne songent qu'à leur bonheur personnel, la plupart, en revanche, vivent un quotidien nettement moins enviable. Statut de la femme actuel dans la société chinoise oblige. Il existe une " avalanche d'inégalités entre homme et femme ". La Chine compte " 30% de femmes battues et plus de la moitié des suicides féminins du monde ". La société chinoise est une société phallocratique où les garçons sont favorisés dès l'école par rapport aux jeunes filles. Pourtant, on constate une nette progression de la réussite des femmes dans les études et les entreprises économiques. Ainsi, " elles pourraient bientôt assumer de hautes responsabilités et le pays pourrait évoluer vers une société matriarcale dirigée par des femmes juges, ingénieurs, générales ou ministres ". Mais la route est encore longue…

Le péril jeune

La jeunesse chinoise, elle, est en conflit avec la génération précédente et " paie le passé de ses aînés ". " Les parents ne peuvent, le plus souvent, assister leurs enfants dans leurs difficultés scolaires car ils n'ont pas eu droit eux-mêmes à l'enseignement fondamental (mathématiques, écriture des idéogrammes, histoire). Surtout, ils se taisent parce qu'ils se sont tus pendant la Révolution culturelle. " Une génération victime qui a perdu " toute légitimité parentale ". Résultat, " les innombrables parenticides expriment le plus souvent la tentative d'échapper à cette névrose ". Pour résumer l'ensemble des chapitres du livre d'Eric Meyer, la jeunesse chinoise est en mal d'amour, livrée à elle-même et névrosée. Un terreau favorable à l'émergence d'une " pègre juvénile ", faisant preuve " d'une discipline et d'une cruauté sans pareil", à l'errance de millions de gamins SDF ainsi qu'à l'augmentation des suicides, qui " constituent la première cause de mortalité des 15 à 35 ans ". Et l'école dans tout cela ? Même si " le taux de scolarisation est de 97% et progresse ", " la Chine investit 17 fois moins dans ses écoles que dans son armée ". L'école reste donc depuis la destructrice Révolution culturelle [1966-1976] le parent pauvre de la Chine. L'école forme avant tout des " bêtes à concours ", boostées " aux vitamines, toniques et stimulantes " payées au prix fort, pour les préparer au Gaokao, le grand examen, jour de gloire pour certains mais aussi d'échec pour beaucoup. " A l'annonce du verdict, on recense chaque année des centaines de tentatives de suicide. " (…) " La culture chinoise ne prépare pas à l'échec.. " Là aussi, la réforme du système devra passer… Mais avant tout, " la réforme primordiale est politique ".

" Un mal prolixe et vivace "

La Chine est souvent secouée de l'intérieur. Comme par le Falungong, ce club de gymnastique matinal et de méditation aux apparences sectaires qui a pris une ampleur déstabilisante pour le Parti. S'en est suivi une forte répression commandée par le gouvernement dans le plus pur style stalinien malgré la pénétration du Falungong au sein des structures étatiques chinoises. " Reste qu'en réprimant le Falungong, le Parti (…) admettait l'existence d'une lutte pour la transformation de la société civile et du cadre légal chinois ainsi que l'émergence d'un besoin de liberté de pensée et de liberté religieuse. " Si ce n'est que la Chine dans l'ensemble est plus superstitieuse que religieuse. Parmi les forces intérieures qui sont capables de déstabiliser le gouvernement, Eric Meyer relate le pouvoir et l'infiltration des triades. Héritage de la communauté des moines du monastère de Shaolin en 1676, elles resurgirent après une parenthèse pendant les années Mao et prirent une grande ampleur à la fin des années 80. " Ces organisations sont structurées sur une base ethnique et clanique " dont Eric Meyer nous retrace quelques anecdotes pittoresques comme la guerre des casinos à Macao, et des personnages emblématiques comme Koi les dents cassées et Cheung le flambeur. " Un mal prolixe et vivace " qui n'a pas fini de faire parler de lui. Autres acteurs contrariant le pouvoir central pékinois, les mouvements irrédentistes et séparatistes. Ils ne sont catégoriquement pas les bienvenus dans la Chine mono-politique. Le Parti ne tolère pas bien longtemps toute forme d'opposition. Le cas des provinces irréductibles, Xinjiang et le Tibet, le prouve. La Chine est une et indivisible, qu'on se le dise. Au Xinjiang, la guerre s'éternise et au Tibet, la persécution des autorités chinoises a été brutale. Pourtant, il semblerait que l'on assiste ces derniers temps à une sorte de " New Deal tibétain ". Grâce au " travail incantatoire des lamas " ? Loin d'être juste une idée saugrenue, l'auteur fait part de sa réflexion sur le pouvoir de méditation des lamas tibétains.

Rentabilité oblige

Mais la Chine ne se résume pas à ces tristement célèbres triades. La Chine est un vaste pays agricole, " premier producteur mondial de fruits et légumes ". La Chine est avant tout rurale avec 900 millions de paysans qui gagnent péniblement 30 euros par an. Des paysans poussés vers l'agriculture intensive, dans une course effrénée de rendements sur des parcelles réduites, seulement 7% des terres étant cultivables en Chine. Du stakhanovisme pur et dur à la sauce chinoise. " Il suffit de rappeler à quel point la Chine, avec un milliard trois cent millions d'âmes, soit 22% de la population du globe, est dépendante de son agriculture pour comprendre combien est déterminant le rendement des terres. " Eric Meyer décrypte cette quête incroyable de rentabilité. " L'aménagement des terres a toujours été soumis, de main de fer, à cet impératif. On en trouve l'origine dans le confucianisme. L'idée fondamentale de cette philosophie est d'augmenter les rendements afin de réinvestir le produit du travail de chacun non dans l'établissement individuel, ce qui aurait donné naissance, comme en Europe, à des richesses, à des villes et à une classe bourgeoise, mais dans la croissance aussi rapide que possible de la population afin de subjuguer la nature. "

Sauvez la Chine !

La nature. Un thème qui tient à cœur les Chinois depuis quelques années. " La protection de l'environnement s'est développée pour devenir la première préoccupation du pays, du législateur comme de l'homme de la rue ". Pourquoi ? " C'est simplement parce que si la Chine, dans sa course à la croissance, a oublié la nature, celle-ci s'est rappelé à son bon souvenir. Plus concrètement, l'air, l'eau et le sol chinois sont dans un état de dégradation parmi les plus avancés du globe, et, sauf à prendre des mesures draconiennes, la Chine s'achemine droit à la catastrophe. " Une fois de plus, l'auteur ne tarit pas d'exemples pour nous faire un état des lieux des catastrophes écologiques de ce pays, 17,5 fois plus grand que la France. Villes sacrifiées, avancée du désert, déficit en eau de certaines villes, le reboisement -une urgence tardivement reconnue-, le problème de l'utilisation exacerbée d'engrais et le monumental barrage des Trois-Gorges… autant de sujets pour découvrir une Chine " verte " et " bleue " aux contrastes violents, loin de l'image urbaine d'une mégalopole moderne comme Hong Kong.

Péril jaune ou péril blanc ?

La Chine impressionne par toutes ses caractéristiques qui sortent souvent du cadre de repères occidentaux. Mais faut-il avoir peur de la Chine et agiter le chiffon rouge du péril jaune ? A ce propos, Meyer reprend une formule célèbre de Napoléon : " Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera ". Au-delà du risque de raz de marée migratoire chinois qui déferle sur le monde occidental, le fonds du problème réside avant tout dans l'état économique mondial mal en point. Du point de vue de l'auteur journaliste, ce contexte contribue à déstabiliser de vastes régions du monde, à créer des zones de tensions et à entretenir les courants migratoires de populations dont les Chinois font parti. Cependant, il avance que la corruption et le cynisme politique du monde occidental, pour l'instant riche et soucieux de faire fructifier ses intérêts, est également responsable de cette situation. Ceci étant dit, la corruption en Chine même est une véritable pandémie. Elle a connu une renaissance incroyable depuis les années 80, souvent liée au dénuement. En particulier au sein de son administration tentaculaire nous raconte Eric Meyer. " On pratique la vente des charges administratives, y compris celle de secrétaire du Parti ou de directeur d'un bureau public. L'achat se fait pour une durée limitée, étant entendu que l'acheteur convertit cette prébende en territoire de chasse afin de rentabiliser son investissement. " Cette corruption a un coût bien-sûr. Un professeur chinois " estime entre 13 et 16% du produit intérieur brut les montants détournés par la corruption des fonctionnaires et des cadres du Parti, qu'il s'agisse de malversations, de cadeaux ou d'abus de pouvoir. " Léger bémol, la corruption peut avoir aussi quelques effets positifs. Des milliards de dollars qui reviennent " par la grande porte " et des dizaines de milliers de jeunes sont formés en Occident " grâce à la corruption à laquelle s'adonnaient leurs parents. " Pour mettre fin à ce cercle vicieux qui " détourne l'essentiel de la prospérité économique ", il est indispensable de conduire " à l'indépendance de la justice, c'est-à-dire par la fin du dogme canonique de la dictature du prolétariat." Les résultats du XVIe Congrès du Parti communiste chinois sont peut-être une avancée dans ce sens… Mais il est toujours important de conserver en tête le proverbe favori du Grand Timonier comme de son successeur Deng Xiaoping pour mieux appréhender cette Chine mutante : " Peu importe qu'un chat soit blanc ou noir, pourvu qu'il attrape la souris ".

Un état des lieux fouillé

Eric Meyer réussit à travers cet ouvrage fouillé, précis et étayé, un véritable tour de force dans un pays où il est difficile d'obtenir des chiffres cohérents d'autant plus pour un journaliste occidental. Le livre doit, outre la qualité du travail de l'auteur, beaucoup au concours de multiples personnalités, individuelles, personnelles et professionnelles qu'Eric Meyer n'oublie pas de remercier à la fin de son ouvrage. Sois riche et tais-toi ! est un ouvrage extrêmement complet, dense, passionnant qui offre le grand avantage d'être à la fois une entrée en matière particulièrement réussie sur la Chine mais aussi une mine d'informations pour un public averti et les fins connaisseurs de la région. Très didactique, Meyer a procédé à un découpage serré de son ouvrage en multiples parties qui pourraient presque se lire de façon indépendante. A la fin de Sois riche et tais-toi !, le lecteur peut retrouver un index exhaustif sur différents thèmes traités dans le livre. Très pratique, il contribue à tout un chacun de plonger sur un thème particulier, un lieu ou encore une personnalité chinoise. Ce livre est à recommander à tous ceux qui s'intéressent à l'Empire du milieu, ce vaste pays aux mille facettes, aux contrastes saisissants parfois violents, qui ne peuvent laisser indifférents l'Occident.

Dimitri Beck

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