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«Cachemire. Au péril de la guerre», Jean-Luc Racine, Collection Ceri-Autrement, Editions Autrement, octobre 2002

Spécialiste de l'Asie du Sud, Jean-Luc Racine, directeur de recherche au CNRS, offre au lecteur un livre de référence sur la question du Cachemire. Publié en octobre 2002, dans la nouvelle collection Ceri-Autrement, «Cachemire. Au péril de la guerre» est un ouvrage pédagogique, qui fournit de nombreuses données géographiques, historiques et sociales sur le pays depuis l'Antiquité. Le plus intéressant est sans doute l'analyse des ambitions et arrières-pensées de New Delhi, Islamabad ou Pékin sur le royaume himalayen. Un décryptage brillant des enjeux géopolitiques du Cachemire, devenu après 1947 un point de contentieux majeur entre l'Inde et le Pakistan.

"L'inextricable question du Cachemire sort aujourd'hui de l'ombre" indique en introduction Jean-Luc Racine. Membre associé du centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud de l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), il travaille sur les dynamiques sociales, économiques, politiques et territoriales de l'Inde contemporaine, et plus largement sur la géopolitique de l'Asie du Sud. Le Cachemire est devenu, au fil des années, le cœur du triangle nucléaire de l'Asie. Son territoire est un "point de contact ou point d'affrontement" entre l'Inde, le Pakistan et la Chine.

Pourtant, pendant des années, le Cachemire n'a pas fait la Une de nos journaux. Les médias ne couvraient pas ce conflit car "les grandes puissances n'étaient guère impliquées" explique l'auteur. "On percevait mal les enjeux d'un conflit himalayen se jouant en partie sur les hauteurs glacées du Siachen" estime t-il en signalant que "contrairement au Moyen-Orient ou à la Tchétchénie, il n'y a ni pétrole, ni oléoducs au Cachemire…". Mais les essais nucléaires de l'Inde et du Pakistan en 1998 et les conséquences de la politique anti-terroriste après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis ont changé la donne en Asie, affirme le géopoliticien.

Un premier conflit riche de conséquences

Le Cachemire ou le Jammu et Cachemire, selon la définition administrative de l'Etat utilisée par l'Inde, déploie ses 220 000 km2 sur toute la largeur de l'Himalaya occidental. En 1947, à l'heure de l'indépendance des Etats princiers, qui étaient auparavant sous tutelle britannique, le Cachemire est dirigé par Hari Singh, un maharadjah hindou. Le Pakistan et l'Inde entrèrent rapidement en compétition pour le contrôle de ces terres.

Contrairement à d'autres Etats, le Cachemire n'avait pas décidé de rejoindre le Pakistan ou l'Inde. Mais l'insurrection du Poonch, une région musulmane du Cachemire, aggravée par la répression des insurgés, menée par les troupes sikhs et hindoues du maharadjah, va changer la donne. Des troupes extérieures entrent au Cachemire pour porter secours à leurs "frères musulmans" et prennent d'assaut plusieurs villes. L'insurrection se transforme en révolte puis en guerre.

Hari Singh n'arrive pas à mettre fin à une situation devenue explosive. Il demande de l'aide à New Delhi. L'Inde envoie des troupes en échange de la signature par le maharadjah d'un acte d'accession du royaume à son avantage. Après des mois de guerre sur un front élargi, l'ONU obtient un cessez-le-feu mis en œuvre le 1er janvier 1949. L'acte d'accession et les résolutions onusiennes indiquaient que le peuple du Cachemire devrait se prononcer sur l'accession, une fois l'ordre revenu dans le royaume. Aucun référendum n'a eu lieu sur la question.

Le géopoliticien Jean-Luc Racine explique que le premier conflit au Cachemire "donne d'emblée la plupart des composantes d'un imbroglio qui reste aujourd'hui insoluble : les divergences sur l'accession, le sens de celle-ci, l'usage par le Pakistan de forces irrégulières, l'échec des entretiens bilatéraux, l'entrée en lice de l'Onu".

Instrumentalisation islamiste et répression de l'insurrection anti-indienne

Après avoir rappelé les faits marquants de l'histoire du Cachemire, depuis l'Antiquité, et expliqué en quoi consiste l'identité cachemirie (Kashmyryat) "où dans la vie quotidienne et sociale, islam et hindouisme se sont fécondés pendant des siècles", l'auteur analyse avec précision la question du Cachemire de 1947 à nos jours. Il décrit et explique les causes et conséquences de toutes les opérations militaires menées au Cachemire, toutes les menaces qui touchent le pays et tous les échecs des négociations sur la question.

L'ISI (Inter Services Intelligence), les services secrets pakistanais ont utilisé des groupes armés islamistes pour maintenir la pression au Cachemire. Le rôle du Pakistan est bien analysé dans l'ouvrage. L'auteur explique qu'après le 11 septembre 2001, Islamabad "ne peut prétendre combattre le terrorisme en Afghanistan et ignorer les groupes conduisant le jihad au Cachemire, voire en Inde". La "guerre par procuration" pakistanaise et "le terrorisme transfrontalier" sont décryptés. De la même façon la répression indienne qui s'abat sur le Cachemire à partir de 1989 et les douze dernières années de "la sale guerre" sont analysées.

Jean-Luc Racine revient également sur la frustration des Cachemiris. Elle est liée notamment aux interventions répétées de New Delhi dans le jeu politique du Jammu et cachemire, alors que l'Etat devait bénéficier d'une autonomie très importante dans la confédération indienne, à l'origine. "Pris entre l'enclume indienne et le marteau pakistanais […]les Cachemiris invitent à leurs corps défendant à s'interroger sur les frontières mentales autant que politiques, sur la collision des intérêts stratégiques légitimes des Etats-nations et des instrumentalisations mortifères des extrémistes, sur les mythologies de l'altérité et de l'identité qui écrasent autant qu'elles émancipent" conclut l'auteur.

Les racines du conflit indo-pakistanais

Jean-Luc Racine n'est pas optimiste sur les perspectives d'avenir de la région. Depuis plus d'un demi-siècle, New Delhi et Islamabad ne peuvent s'entendre sur le Cachemire. Le Cachemire en 1947 était à 80% musulman. Pour le Pakistan, il représente "l'absence", "l'inachèvement de la Partition". Le Jammu et Cachemire à majorité musulmane est très important pour une nation indienne qui s'est toujours définie comme un Etat multiculturel et multireligieux.

Un sentiment réciproque de la mauvaise foi de l'autre s'est enraciné et il "demeure sans doute aujourd'hui l'obstacle majeur, quasi psychologique, à la normalisation des relations bilatérales" constate l'auteur. Ce dernier rappelle les versions antagonistes de l'Inde et du Pakistan par rapport à un territoire, jugé nécessaire aux deux nations.

Pour Jean-Luc Racine, le Cachemire est "le crible où apparaît l'enlisement de la démocratie indienne dans une sale guerre. Et le révélateur des stratégies risquées du Pakistan, qui hésite à répondre, depuis sa naissance, à la question fondatrice : quel islam pour quelle nation ?".

Syndrome de Partition et choc des civilisations ?

La question du Cachemire ne se résume pas à un conflit territorial indo-pakistanais où s'affronteraient des intérêts étatiques opposés. Elle a selon le géopoliticien "pour source ce qu'il faut appeler le syndrome de la Partition, et ses immédiats antécédents : l'antagonisme croissant, dans les années 30, entre les communautés hindoue et musulmane, aiguisé par l'activisme des radicaux hindous, et instrumentalisé par la Ligue musulmane" de Mohammed Ali Jinnah.

La vallée du Cachemire, célèbre pour son islam tolérant, est ensuite devenue "un champ d'action des combattants du jihad, portant le fer contre les ennemis de l'islam". Le conflit ne peut se comprendre sans sa dimension religieuse, mais l'auteur estime qu' "appliqué au Cachemire, le concept du choc des civilisations [cf Samuel Huttington] trouve cependant très vite ses limites". Il met donc en garde le lecteur contre toute "généralisation simplificatrice".

Les deux frères ennemis du sous-continent indien partagent "un même héritage, et parfois jusqu'à la même langue maternelle. Le punjabi, qu'on parle aussi dans certains districts du Cachemire, s'écrit désormais différemment des deux côtés de la frontière indo-pakistanaise, mais c'est bien le même vocable dont pouvaient user, dans leurs rencontres, Nawaz Sharif, Premier ministre musulman du Pakistan, et Inder Kumar Gurjal, Premier ministre hindou de l'Inde ". L'ourdou et l'hindi, les langues officielles de ces deux Etats, sont "plus que cousines" et Jean-Luc Racine doute que l'Inde et le Pakistan appartiennent à des civilisations différentes…

Agnès Bouchaud

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