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«Un siècle pour rien. Le Moyen-Orient arabe de l'Empire ottoman à l'Empire américain», Jean Lacouture, Ghassan Tuéni, Gérard D. Khoury, Collection " Itinéraires du savoir ", Editions Albin Michel, septembre 2002, Paris

Aborder la question du Moyen-Orient est une tâche ardue et complexe. Entre nationalisme arabe et projet sioniste, l'histoire de cette partie du monde mélange d'une manière complexe le religieux et le politique. Une alchimie sur laquelle se sont penchés Jean Lacouture, Ghassan Tuéni et Gérard D. Khoury, à la recherche d'une explication sur les turbulences du monde arabe. Remontant le fil d'un siècle d'évènements politique et historique, sur fond de lutte d'indépendance et de conflit israélo-arabe, ces trois défenseurs de la paix apportent une vision neuve et critique sur cette Orient si proche et si lointain.

Byzance, Romain, Germanique. L'histoire ne compte plus les grands empires qui se sont crées, ont vécu avant de se désagréger. Le monde arabe, à l'exception des grandes heures de l'Empire ottoman, n'a pas encore pu franchir ce pas. Absence de maturité ? Incapacité de fructifier l'immense héritage de la décolonisation ? Jeu des grandes puissances, accrochées à des enjeux commerciaux ? Autant d'énigmes sur lesquelles se sont penchées trois personnalités, attachées à des degrés divers au monde proche-oriental. Ecrivain et journaliste, Jean Lacouture est connu pour ses écrits sur l'Extrême et le Proche-Orient, et plus particulièrement sur le monde arabe et les relations arabo-israélienne. Ghassan Tuéni, dirigeant politique libanais, représenta notamment son pays à l'ONU durant les années terribles de la guerre du Liban. Il dirige aujourd'hui An-Nahar, grand groupe de presse libanais. D'origine franco-libanaise, Gérard D. Khoury est un historien disciple de Georges Duby. Trois voix, pour un dialogue et une question : Où en est le monde arabe, après un siècle dominé par les luttes et les conflits ?

Déclin de l'Empire ottoman et renaissance arabe sont indiscutablement liés. Tel est le premier constat des auteurs. Avant la Première Guerre mondiale, cette renaissance arabe ou Nahda, se constitue, déjà, comme une lutte contre les Ottomans, "pour réformer l'Empire, pour libérer les Arabes, et pour faire prévaloir le principe de nationalité arabe" selon Ghassan Tuéni. Pourtant, c'est en Europe, où ont étudié ses premiers leaders, d'origines libanaises ou égyptienne, que la Nahda, comparable pour Gérard Khoury "à la Révolution française", plonge ses racines. Les grandes puissances européennes choisiront de faire le jeu de ce jeune mouvement contre Istanbul, alors que s'en développe parallèlement un autre : le sionisme. Ces deux courant "contradictoires et, pour l'instant encore incompatibles" ont donc "coïncidés temporellement et ont constitué l'idéologie du mouvement national arabe naissant et du sionisme" assure Gérard Khoury. Le soutien des puissances européennes, principalement la France et l'Angleterre, dont l'épisode le plus connu reste celui du colonel Lawrence d'Arabie, est une suite de manoeuvres parfois contradictoires. Si des promesses sont faites aux arabes, des accords secrets se passaient aussi entre Français, Anglais Russes et Italiens "pour le partage des zones d'influences entre ces grandes puissances en cas de démembrement de l'Empire ottoman après la guerre" selon Gérard Khoury. Révolution bolchevique aidant, "les Russes n'étaient plus partie prenante aux accords, mais les Américains, très renforcés compte tenu de leur rôle dans l'achèvement et le financement de la guerre, ont d'abord voulu peser sur les règlements de la paix". Le décor était planté. La révolte arabe se fera sous le contrôle de l'Angleterre toute puissante, et, dans une moindre mesure, de la France, dans la droite ligne des accords Sykes-Picot. Contre toute attente, les Britanniques feront pourtant le choix, vingt ans plus tard, du sionisme, en abandonnant la Palestine aux futurs israéliens.

La naissance d'Israël en 1948 est évidemment un évènement majeur pour le monde arabe. Pour la première fois, les deux mouvement, nées tout deux de la chute de l'Empire ottoman, s'affrontent. Et le combat tourne à l'avantage des Juifs, "peuple sans terre pour une terre sans peuple". Une évolution qui semble logique pour les contemporains européens pou qui "le sionisme, c'est le bien, le nécessaire correctif de la Shoah, alors que pour l'Orient, le sionisme, c'est le mal " décrypte Jean Lacouture. C'est un premier test pour l'unité arabe, qui montre vite ses limites : "[Les Arabes] ne savaient pas quoi faire. Ils se sont trouvés en présence de réalités nouvelles et inattendues, et ils ne sont parvenus ni à conceptualiser ni à créer des moyens de répliques" témoigne Ghassan Tuéni. L'ennemi israélien n'a pas servi "de catalyseur et de pôle de renaissance". Pour Jean Lacouture, ce catalyseur prendra l'apparence du "seul dirigeant du monde arabe qui paraissent à la hauteur des problèmes posés", c'est-à-dire Nasser. Ce qu'affirme également Ghassan Tuéni, c'est que "la phase de l'arabisme nassérien a été l'aboutissement de ce long courant de renaissance arabe".

La mort de Nasser, en 1973, vient stopper net l'élan de l'unité du monde arabe. Pourtant l'Egypte de Sadate, au terme d'une opération militaire audacieuse, signe une incroyable paix avec Israël à Camp David, rendant ainsi au monde arabe "une vraie dimension intellectuelle et morale", affirme Jean Lacouture. Mais déjà vient à émerger une autre cause, qui symbolise encore la lutte du monde arabe, il s'agit du nationalisme palestinien. Les auteurs nous montrent combien ce combat, existant mais ignoré depuis 1930, va paradoxalement mettre en exergue les dissensions du Proche-Orient, en porte-à-faux avec le nouveau leader, Yasser Arafat. Comme le raconte Ghassan Tuéni, "Chacun voulait assassiner Arafat moralement. On voulait lui enlever ce leadership, parce qu'on ne pouvait supporter qu'un Etat sans Etat soit le dépositaire de la cause sacrée". Une lutte d'intérêt s'engage alors entre Syriens, Egyptiens et Palestiniens. La résultante sera l'affreuse guerre qui secouera pendant plus de dix ans le Liban. Une guerre à laquelle le livre laisse une large place, ce qu'explique volontiers Jean Lacouture : "Indépendamment du fait que [le Liban] a été le plus constamment martyrisé par les guerres […] et que Beyrouth a été la plate-forme où se sont exprimés tous les courants de la Nahda, il se trouve aussi que deux des trois auteurs sont Libanais, et que le troisième a obtenu, à la fin de la période des troubles, la citoyenneté d'honneur libanaise".

Ultime réflexion sur le monde arabe, les auteurs ne pouvaient faire l'impasse sur les évènements du 11 septembre 2001. Du wahhabisme, "courant fondamentalement anti-ottomans" selon Ghassan Tuéni à Oussama Ben Laden, en passant par le mouvement des Frères musulmans, créé "en 1929, dans une Egypte accédant à une société moderne", l'ouvrage tente de trouver des réponses à l'émergence des fondamentalismes au Proche-Orient.

De ce dialogue à trois voix, passionné mais rigoureux, le lecteur ne pourra que se sentir plus au fait de juger de l'évolution du monde arabe. A l'issue de ce siècle de renaissance, le Proche-Orient reste un monde en gestation, où blessures et séquelles sont nombreuses, mais où, selon Jean Lacouture, "après cent trente ans de rêve et cinquante ans de combat", l'espoir demeure.

Vincent Fabre

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