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«Boire la mer à Gaza, chronique 1993-1996», Amira Hass, La Fabrique éditions, décembre 2001, Paris

Il faut commencer Boire la mer à Gaza par son dernier chapitre : quelques pages écrites en septembre 2001 par l'auteur, l'Israélienne Amira Hass, alors qu'elle était correspondante du journal Haaretz à Ramallah, en Cisjordanie, et ajoutées à la précédente édition de son livre en guise de codicille. Elle y décrit un processus qui selon elle débute en 1991, date à laquelle Israël retire aux Palestiniens l'autorisation d'aller et venir librement dans le pays, et qui aboutit à la situation que nous connaissons aujourd'hui, depuis le déclenchement de la deuxième intifada en septembre 2000.

Un processus qu'elle dénonce comme l'élaboration d' «un nouveau modèle de domination sur les Palestiniens», reposant sur des procédés plus administratifs et bureaucratiques que proprement militaires : interdictions, contrôles abusifs, tracasseries en tout genre… Et dont l'un des effets fut de conduire à l'exaspération du peuple palestinien. «Dans l'attente d'un permis, ou d'une réponse, écrit Amira Hass, dans la tentative d'attendrir le soldat au barrage, dans l'impossibilité de prévoir une visite, un voyage, un rendez-vous de travail, quelque chose se perd, dont la valeur est immense et qui, contrairement à la terre, ne peut se restituer : le temps du travail et le temps des loisirs, le temps pour les enfants ou pour les petits enfants, le temps pour aimer, pour lire, pour penser, pour l'oisiveté choisie, pour jouer au football ou pour bavarder dans la cour. Le temps de l'anticipation et de l'organisation, privée et politique.»

Le reste du livre est une plongée au cœur de ce qu'il est resté de ce temps confisqué et de ce que les gaziotes ont choisi d'en faire entre 1993 et 1996, alors qu'Amira Hass vivait et travaillait à Gaza, envoyée par son journal pour couvrir la fin de l'occupation israélienne et le transfert d'autorité à la Palestine après les accords d'Oslo. Cette «chronique» est l'occasion pour elle d'exprimer tout le ressentiment qu'elle éprouve envers le gouvernement israélien. «J'avais besoin de comprendre, explique-t-elle, jusque dans ses moindres détails, une réalité dont, pour autant que je sache, Israël est responsable de bout en bout. Gaza incarne pour moi toute la saga du conflit israélo-palestinien. Elle représente la contradiction essentielle de l'Etat d'Israël - démocratie pour certains, dépossession pour d'autres.» L'occasion aussi de critiquer, certes moins violemment, l'attitude de l'Autorité palestinienne, qui «bénéficiait d'un certain nombre de privilèges et s'était accordé des droits exorbitants, conformément à une longue tradition de corruption au sein de l'OLP».

Mais si le livre d'Amira Hass a surtout le mérite de servir le "petit peuple" palestinien, il a aussi l'intérêt de proposer des éclairages nouveaux sur certains épisodes de l'histoire politique palestinienne. Il revient par exemple, à travers le témoignage de certains de ses acteurs, sur l'origine de la première intifada, la décrivant comme la concomitance d'une soudaine politisation des syndicats de travailleurs palestiniens et d'une réaction populaire spontanée, assez mal contrôlée par les cadres des grandes organisations (Fatah, FPLP, FDLP).

On peut regretter que le parti pris affiché d'Amira Hass la conduise parfois à certains raccourcis et à certaines omissions. On peut regretter certaines analyses, trop peu nuancées (notamment sur les raisons de la création de l'Etat d'Israël). On peut regretter certains passages un peu difficiles, car fourmillants de noms, de détails et de digressions. Mais on ne peut que se réjouir du témoignage vivant qu'elle nous livre sur la vie quotidienne des gaziotes, entremêlée de petits combats politiques et de préoccupations vitales. On y découvre un peuple déterminé et intelligent, qui a su développer face à l'ennemi une "culture" de la ruse et de l'entraide. Et on approuve son désir d'exister.

David TAÏEB