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«Politique du chaos. L'autre face de la mondialisation», Thérèse Delpech, Collection " La République des Idées ", Edition du Seuil, mai 2002

Spécialisée dans les questions nucléaires et de sécurité internationale, Thérèse Delpech dresse un tableau inquiétant du paysage géopolitique et géostratégique de l'après-11 septembre. Des turbulences asiatiques à la faillite des grandes puissances, elle s'interroge sur les nouveaux risques stratégiques du système international et met en garde contre les régions du monde les plus instables. L'auteur invite également dans son court essai à penser le désordre du monde comme une "politique du chaos".

Alors que le débat sur les conséquences stratégiques du 11 septembre continue à agiter la communauté scientifique et à diviser les experts, le nouveau livre de Thérèse Delpech a le mérite d'apporter un éclairage synthétique sur ces questions. Pour ce chercheur associé au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri), "le 11 septembre ne suffit pas à définir les risques du XXIème siècle mais l'événement exprime la violence et le désordre de notre temps avec un pouvoir symbolique exceptionnel". Partant de ce constat, l'auteur va s'attacher dans son essai à retracer avec talent l'évolution chaotique du système international depuis la fin de la guerre froide et à en dégager les principaux risques stratégiques.

Depuis la fin de la guerre froide, on assiste, selon Thérèse Delpech, à une perte de contrôle progressive des Etats au profit de forces chaotiques. "En Afrique, en Asie centrale, en Europe orientale, dans toute une partie de l'Amérique latine, des Etats ne contrôlent plus qu'une partie de leur territoire. Dans ces ensembles chaotiques, prémodernes, des trafics de toutes sortes, mélange le plus souvent de drogues et d'armements, entretiennent l'instabilité de façon chronique. Ils alimentent aussi le terrorisme international, qui peut y mener une existence parasitaire." Une tendance qui a ainsi permis, on en conviendra, à l'organisation de Ben Laden de prospérer en Afghanistan avant l'intervention militaire américaine décisive.

Poursuivant sa réflexion sur les signes avants-coureurs du 11 septembre, la spécialiste du Ceri, qui est également directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l'énergie atomique (CEA), se demande si la mondialisation n'a pas aussi favorisé l'expansion du terrorisme international. Elle précise que "les nouvelles formes de terrorisme, plus étendues dans leur couverture géographique et plus brutales dans leur moyens d'exécutions, sont apparues à peu près en même temps que le triomphe de la mondialisation". Autre caractéristique du monde de l'après-guerre froide : les populations civiles sont de plus en plus les victimes des conflits armés. Cette tendance, à l'œuvre en Afrique et dans les Balkans dans les années 90, touche maintenant le monde occidental à travers les attentats terroristes. "Ce que le 11 septembre enseigne, c'est la vulnérabilité des civils dans les pays les plus développés, ceux dont les soldats sont trop puissants pour être la cible des attaques", fait remarquer, à juste titre, l'auteur.

La prolifération des armes de destruction massive et la menace biologique constituent également des tendances lourdes depuis la fin de la guerre froide. Thérèse Delpech tire la sonnette d'alarme sur le risque d'usage des armes balistiques qui augmente d'année en année et souligne que les armes biologiques ne cessent de proliférer dans le monde. "Dans le seul Moyen-Orient, une région de conflit larvé permanent, l'Egypte, la Syrie, la Libye, l'Iran, l'Irak et Israël sont tous soupçonnés de détenir des capacités biologiques offensives", s'inquiète-t-elle. Elle rappelle que des pays comme la Corée du Nord et l'Irak sont "prêts à risquer une mise au ban durable des nations pour conserver leurs programmes clandestins d'armes de destruction massive ". L'auteur signale que des groupes terroristes comme le réseau Al-Qaida ou la secte Aum au Japon s'intéressent de plus en plus aux armes chimiques et biologiques au risque de devenir des "ONG de la prolifération".

Thérèse Delpech s'inquiète également de l'évolution du terrorisme international. "Des structures en réseau, amorphes, très mobiles, font leur apparition dans de nombreux pays (…) Ces structures bénéficient de la révolution de l'information, et donnent forme à un nouveau type de conflits, que la littérature stratégique a déjà baptisé netwar", souligne-t-elle. Les groupes terroristes seraient ainsi devenus des
« nébuleuses » imprévisibles et déroutantes, organisées en réseau, capables ainsi de rivaliser avec les services secrets occidentaux, à l'image du réseau Al-Qaida. L'auteur souligne également que les terroristes ont de plus en plus recours aux « tactiques asymétriques », qui reposent sur la capacité des groupes criminels à défier les Etats les plus puissants avec des stratégies inattendues et surprenantes. Face à ces nébuleuses terroristes d'un nouveau genre, Thérèse Delpech estime que "les sociétés développées sont de plus en plus vulnérables en raison de leur organisation, de leurs concentrations urbaines, et de la gestion de leurs ressources essentielles (alimentation électrique, eau…)".

A côté de la poudrière du Moyen-Orient, l'Asie figure en bonne place parmi les régions les plus instables de la planète. Après avoir évoqué les troubles du monde musulman, l'auteur s'intéresse aux turbulences asiatiques. Les tensions entre l'Inde et le Pakistan à propos du Cachemire, le programme balistique nord-coréen, la question de la récupération de Taïwan par la Chine ou encore l'émancipation militaire du Japon constituent, selon l'auteur, quelques uns des risques majeurs en Asie. Concernant les risques d'escalade dans le sous-continent indien, Thèrèse Delpech estime qu'un conflit indo-pakistanais devrait pouvoir être évité en raison de l'attention internationale permanente sur cette région du monde. Néanmoins, pour l'auteur, "le grand problème que pose la sécurité asiatique, c'est la convergence de nombreuses rivalités régionales, de programmes d'armes de destruction massives en expansion, d'incertitude sur l'avenir de pays majeurs, dont la Chine et l'Indonésie, et d'absence de garanties autres que la présence américain".

Le monde chaotique décrit par Thérèse Delpech est marqué par ce qu'elle appelle " la faillite des grandes puissances ". Selon l'auteur, les Etats-Unis, la Russie, la Chine ou encore l'Europe semblent incapables de faire face aux grands défis stratégiques du XXIème siècle. Concernant l'hyperpuissance américaine, Thérèse Delpech estime qu'elle devrait davantage resserrer ses alliances et compter sur le reste du monde plutôt que de privilégier le tout sécuritaire et l'unilatéralisme face aux risques terroristes. Quant à la Russie de Vladimir Poutine, elle considère que le pays constitue " une force déstructurante " en raison du niveau de ses activités criminelles, de ses trafics illicites ou de l'état de déliquescence de son armée. Le devenir de la Chine est aussi une source d'inquiétude pour l'auteur. Les conséquences stratégiques du 11 septembre ont provoqué un recul d'influence de la Chine dans la région. Selon Thérèse Delpech, « l'Empire du milieu » risque à l'avenir de privilégier la fuite en avant militaire en augmentant considérablement son budget de défense au lieu de chercher à jouer la coopération internationale. Enfin, l'Union européenne ne pèse pas suffisamment sur la scène internationale et se cherche encore une politique étrangère et de sécurité commune.

Décrivant un monde à la dérive, plus dangereux et plus imprévisible que celui de la guerre froide, Thérèse Delpech conclut son ouvrage sur la nécessité de penser « une politique du chaos ». «Etats en faillite », «guerre asymétrique» et «réseaux amorphes», voilà quelques uns des nouveaux concepts à prendre en compte pour appréhender l'effervescence du monde. Mais à côté de le montée de la violence, ce qui l'inquiète aussi, c'est " la déliquescence du politique ". Elle estime que "l'une des plus graves menaces auxquelles le monde est confronté à l'aube de ce siècle résulte du décalage croissant entre les progrès de destruction et la médiocre qualité des hommes et des idées politiques". En quelque sorte, pour faire face au désordre du monde, un sursaut du politique est devenu un impératif absolu. Une réflexion à méditer.

Julien Nessi