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«La citadelle endormie. Faillite de l'espionnage américain»,
Jean Guisnel, Fayard, mai 2002, Paris

Alors que le débat public s'intensifie aux Etats-Unis sur les défaillances de l'espionnage américain avant le 11 septembre 2001, Jean Guisnel, journaliste français spécialisé dans les affaires de défense et de renseignement, publie un nouveau livre sur les services secrets de l'Oncle Sam. Entre enquête fouillée sur les "coups tordus" qui ont jalonné l'histoire de la CIA et du FBI pendant la guerre froide et plongée sans complaisance dans la communauté du renseignement américain des années 90, l'auteur tente d'expliquer les raisons de l'échec historique que les attaques terroristes du 11 septembre ont représenté pour les agences américaines d'espionnage. Un document utile pour saisir les enjeux du débat.

Au lendemain des attentats tragiques du 11 septembre 2001, les critiques se sont aussitôt abattues sur les services secrets américains. Hommes politiques, experts du renseignement, universitaires et journalistes ont reproché à la CIA, l’agence d’espionnage américaine la plus célèbre dans le monde, et au FBI, le service de contre-espionnage, de ne pas avoir su prévenir ces attaques tragiques. De nombreuses raisons ont alors été avancées pour expliquer cet échec historique : faiblesse du renseignement humain, rivalités entre la CIA et le FBI, méfaits de la bureaucratisation ou encore législation trop contraignante sur les services secrets (interdiction d’assassiner des dirigeants étrangers, arrêt du recrutement d’informateurs aux mains sales)…

Dix mois après le drame de New York et de Washington, le débat sur les failles du système d’espionnage américain est toujours très vif aux Etats-Unis, alimenté par les investigations de la presse et les auditions du Congrès américain. C’est dans ce contexte d’une actualité brûlante que sort le nouveau livre du journaliste français Jean Guisnel très justement intitulé " La citadelle endormie ". En fin connaisseur des questions de renseignement, il livre sa réflexion pour tenter de mieux comprendre cette surprenante faillite de l’espionnage américain. " Mais qu’a-t-il pu se passer pour que les services de renseignement américains n’aient pas vu venir les attentats du 11 septembre ? " se demande-t-il au début de l’ouvrage, avant de poursuivre : "Question à l’énoncé simple mais aux réponses à tiroirs. (…) Un aussi formidable ratage ne peut être que le résultat d’une longue chaîne de problèmes, certains identifiés, d’autres pas, qui puisent leurs racines il y a bien longtemps, dès les prolégomènes de la Guerre froide, quand s’est mise en place cette " culture du renseignement " si particulière. (…) C’est en partie là, au cœur de cette histoire tumultueuse et passionnée, faite d’innombrables " coups tordus ", qu’il faut trouver une des raisons qui ont abouti au désastre du 11 septembre ".

Le passé peu glorieux des grandes agences

Pour mesurer l’ampleur de l’échec des services secrets américains, l’auteur revient sur les dérapages, les coups tordus et les scandales qui ont jalonné l’histoire de la CIA, du FBI et de la NSA. S’appuyant sur des documents déclassifiés de l’administration américaine, épluchant des travaux d’enquêtes parlementaires, l’auteur décrit ainsi les opérations clandestines les plus controversées des grandes agences américaines d’espionnage durant la Guerre froide. Parmi les méthodes anti-démocratiques et illégales utilisées par la CIA ou le FBI pour parvenir à leurs fins, citons pêle-mêle : surveillance de citoyens et de groupes politiques américains (opération CHAOS pour la CIA, opération COINTELPRO pour le FBI…), des tentatives d’assassinats et des meurtres de dirigeants étrangers (Patrice Lumumba, Rafael Trujillo, Salvador Allende, Fidel Castro…), des plans de soutien à des dictateurs latino-américains sanguinaires (Nicaragua, Guatemala…), des essais de drogues hallucinogènes sur des agents (expériences sur le LSD de Sydney Gottlieb, surnommé le docteur de la mort) ou encore la traque de leaders politiques gênants (Martin Luther King). Quant à la NSA, l’agence américaine de la sécurité nationale, créée en 1952 et chargée du renseignement électronique, elle est à l’origine du célèbre et controversé système d’écoute des communications mondiales, baptisé " Echelon ". Cette plongée sans complaisance dans les multiples faux pas des services secrets constitue sans aucun doute l’un des points forts de l’ouvrage. Et si Jean Guisnel s’attache à les détailler, c’est pour rappeler que la crise du renseignement américain ne date pas du 11 septembre 2001.

La CIA et le FBI sous surveillance

Après les dérapages antidémocratiques des grandes agences d’espionnage, l’auteur rappelle que le Congrès américain a cherché, à partir du milieu des années 70, a exercé un contrôle sur la CIA et le FBI, qui s’est notamment traduit par la création de commissions spécialisées au Sénat et à la Chambre des représentants. Un amendement sera même voté pour obliger les agences à transmettre d’avantage d’informations sur leurs actions aux membres du Congrès. Jean Guisnel rappelle également que le scandale des pratiques de la CIA au Guatemala, révélé en 1995, a conduit les autorités américaines à moraliser les activités des agents de la CIA à l’étranger en décidant l’interdiction de l’assassinat de dirigeants étrangers et la limitation dans le recrutement d’ " informateurs répugnants ". Au lendemain du 11 septembre, certains experts n’hésiteront pas à invoquer ces différentes mesures de réglementation pour expliquer l’échec de la CIA. Une mauvaise analyse pour Jean Guisnel. Selon le journaliste, elles n’ont en aucun cas empêché la CIA de faire son travail d’espionnage. Pour étayer son point de vue, il cite le cas de Vladimiro Montesinos, le chef des services secrets péruviens, " un pur produit de l’informateur répugnant ". La CIA l’a utilisé de 1990 à 2000 pour obtenir des informations précieuses sur le trafic de drogue en Colombie et au Pérou. Or, Vladimiro Montesinos, arrêté en juin 2001, était loin d’être un agent aux mains propres entretenant une connivence avec les narcotrafiquants tout en s’enrichissant avec la CIA. Pour l’auteur de " La citadelle endormie ", cet exemple montre bien que la CIA a continué à recruter des hommes aux pratiques contraires aux droits de l’homme et ceci à l’encontre de la réglementation en vigueur dans les années 90. Quant à l’interdiction d’assassiner des dirigeants étrangers, il estime que la CIA a cherché à assassiner Ben Laden mais sans y parvenir. " En réalité, ces assassinats de personnes considérées comme une menace pour la sécurité des Etats-Unis sont admis, même si les services officiels ont tenu cette interprétation secrète pendant plus d’un quart de siècle ".

Les raisons de la faillite de l’espionnage américain

Alors que le débat public sur l’échec de la CIA et du FBI vient de connaître un nouveau rebondissement aux Etats-Unis, Jean Guisnel s’intéresse, dans la dernière partie de son ouvrage, aux causes de la faillite de l’espionnage américain. Tout d’abord, il pointe du doigt les rivalités entre la CIA et le FBI, qui ne partagent pas toujours leurs informations, collaborent difficilement et se marchent parfois sur les pieds. Pour le journaliste, cette guerre entre les deux services américains s’est notamment illustrée dans le cadre de la traque des membres du réseau Ben Laden. " Entre les deux services, le fossé n’est pas seulement d’ordre opérationnel, administratif ou bureaucratique. Il est avant tout politique au sens fort du terme, et l’enjeu de cette concurrence n’est autre que le pouvoir d’influence et d’action sur la politique de sécurité du pays. FBI et CIA constituent ainsi deux approches, deux cultures, deux ambitions, deux modes d’action différents, et, au bout du compte, leur collaboration est faible " explique l’auteur. Ensuite, Jean Guisnel souligne la faiblesse du renseignement humain et l’absence de diversité culturelle au sein des agences américaines d’espionnage. Une explication partagée par de nombreux experts américains du renseignement et largement répandue au lendemain du 11 septembre 2001. Pour le spécialiste français, l’infiltration des milieux islamistes, le recrutement d’agents locaux et les activités sur le terrain auraient du être privilégiés par la CIA. Conséquence pour le journaliste : " La CIA n’a plus compté sur ses propres ressources pour accéder au cœur des systèmes terroristes et s’est tournée, pour ce qui est d’Al-Qaida et de ses amis talibans, vers les services saoudiens et surtout pakistanais. Au risque de se retrouver bien souvent prise entre le marteau et l’enclume, l’ISI ayant été en réalité l’inspiratrice de la prise de pouvoir, puis la principale protectrice des talibans ". La surabondance d’information à analyser et à traiter en raison du renseignement tout-technologique ainsi que les méfaits de la bureaucratie ont aussi été l’origine de l’inefficacité des services américains du renseignement. Mais ce qui semble être l’un des principaux points faibles de l’espionnage aux Etats-Unis, selon l’enquêteur français, c’est la culture américaine de refus du risque qui affecte l’ensemble du personnel des agences : " L’allergie au risque est une constante des services américains qui ne saurait cependant leur être exclusivement imputée : elle est en réalité celle de toute la société et se traduit dans la fameuse théorie du " zéro mort ", chère à Colin Powell, interdisant qu’une opération militaire soit engagée si elle doit entraîner des morts américaines", écrit-il. Les révélations inquiétantes de Coleen Rowley, l’agent spécial du FBI de Minneapolis, devant la commission judiciaire du Sénat sur le contre-terrorisme en juin 2002, ont confirmé le constat dressé par Jean Guisnel dans son livre. Selon cet agent spécial du FBI, la bureaucratisation croissante constitue l’un des problèmes les plus importants pour le fonctionnement de l’appareil de surveillance américain. Coleen Rowley a aussi dénoncé publiquement " le carriérisme et la peur du risque " des agents du FBI, la hiérarchie omniprésente dans l’administration (" sept et neuf niveaux de direction au quartier général ") et " la paperasserie ". Elle parle même pour améliorer le renseignement américain de " faire évoluer les mentalités " et de " passer de la peur du risque à l’action "

Vers une réforme en profondeur du réseau d’espionnage ?

Dans le dernier chapitre de " La Citadelle endormie ", Jean Guisnel passe en revue les différents chantiers, évoqués par tous les spécialistes américains du renseignement (hommes politiques, fonctionnaires, universitaires, journalistes, anciens responsables d’agences…), pour résoudre les problèmes actuels des services secrets de l’Oncle Sam. Réformes structurelles, réorganisation interne, mesures législatives, création de nouveaux départements… Certains experts optent pour la réforme en profondeur du réseau d’espionnage américain tandis que d’autres préconisent tout simplement une hausse des budgets. L’échec cuisant du 11 septembre 2001 a en tout cas convaincu la plupart des spécialistes de la nécessité d’une nouvelle ère pour les agences américaines du renseignement et de la sécurité du territoire. Il n’aura pas fallu attendre bien longtemps. Début juin 2002, George W. Bush a annoncé notamment la création d’un super-ministère de la Sécurité, chargé de la surveillance des frontières et des transports, de l’exploitation du renseignement, de la prévention des attaques chimiques, biologiques ou nucléaires et de la protection des infrastructures. Ce super-ministère de la Sécurité regroupera sous son autorité toutes les agences chargées de la surveillance des frontières (gardes-côtes, police, douane et services d’immigration) et absorbera également le service de sécurité du ministère des Transports. Quant à la CIA et au FBI, ils restent indépendants mais des mesures devraient être rapidement prises. Cette décision du président américain est considérée comme la plus importante réforme des institutions gouvernementales depuis 1947.

En tout cas, l’enquête de Jean Guisnel, à la fois complète et documentée, fournit des éléments de compréhension et d’analyse bien utiles pour qui souhaite suivre de plus près le débat passionné sur les services secrets américains, au moment où la citadelle Amérique traverse l’une des plus graves crises de son histoire.

Julien Nessi