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«Lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan», suivi de "Une envie de hurler", Christophe de Ponfilly, Bibliophane, mars 2002,

Après le succès (tardif !) de Massoud, l’Afghan, le cinéaste-reporter Christophe de Ponfilly revient sur ses vingt années afghanes dans Lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan. Un témoignage vif et intime qui parle du peuple afghan sous un autre jour, loin des images d’Epinal des combattants " sanguinaires et loqueteux ". Ce livre est tout à la fois le coup de cœur du lauréat du Prix Albert-Londres pour un pays méconnu et complexe, mais aussi son coup de gueule avec une critique acerbe du monde des médias.

Lorsque les vivants deviennent sourds, faut-il se taire ? Y-a-t-il un sens à parler dans le désert du silence des autres ? Ce sont les questions que je me posais car depuis vingt ans, en vain, j’essayais de faire entendre les voix des Afghans. " C’est en réponse à ces questions que le cinéaste-reporter Christophe de Ponfilly a écrit Lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan.. Mais pourquoi Joseph Kessel ? Pour ceux qui ne le sauraient pas ou qui l’auraient oublié, ce célèbre écrivain-journaliste est l’auteur de ce " roman au souffle épique ", Les Cavaliers, paru en 1967 (Editions Gallimard). De ce roman, Christophe de Ponfilly en a conservé des images d’aventures épiques. " Les Afghans furent des héros de papier avant d’être de chair et de sang. Joseph Kessel jeta ses cavaliers dans ma tête, lancés, par delà de violentes mêlées, dans les galops d’un bozkachi sans pitié, jeu afghan, lointain cousin d’un rugby à cheval où le ballon est remplacé par une dépouille de bouc. Ainsi, l’immensité de cette contrée lointaine occupa d’abord mes rêves. Sans doute est-ce pourquoi j’ai abordé ce pays mythique comme on entre dans un conte, un peu à la manière d’un enfant qui veut continuer à rêver d’un monde intense où tout est aventure ; continuer à défendre la folie grisante de la vie. Enfin, pour moi, tout devint réalité dans l’intensité si particulière de la clandestinité lors d’un flirt ambigu avec les dangers de la guerre. J’ignorais alors, en me lançant dans cette aventure, qu’elle occuperait tant de place dans ma vie. Je ne pensais pas qu’elle m’entraînerait si loin et qu’il y aurait une telle urgence à jeter ces souvenirs sur le papier " (Passage à lire également dans le préambule de Massoud, l’Afghan).

Cinéaste-reporter en herbe

Cela fait plus de vingt ans que Christophe de Ponfilly parcourt l’Afghanistan. Vingt années pendant lesquelles le pays n’a connu que guerres et violences. Aujourd’hui, en 2002, l’Afghanistan sort à peine du chaos avec au bout du tunnel un fragile espoir de paix. Ce sont ces vingt années que Christophe de Ponfilly relate dans sa Lettre ouverte… en s’adressant à l’auteur des Cavaliers. Il y parle de sa relation intime avec ce pays méconnu, mystérieux et complexe. Un vrai coup de cœur…

Tout a commencé en juillet 1981. De Ponfilly est alors un jeune " cinéaste-reporter en herbe " parti avec son ami Jérôme Bony (aujourd’hui journaliste sur la chaîne France 2) accompagné d’un journaliste américain, Edward Girardet, pour leur premier voyage clandestin en terre afghane. Une aventure de jeunes reporters pleins d’énergie et d’ambition qui avaient pour objectif de " rapporter en France quelques images de la guerre " en Afghanistan.

Massoud, l’Afghan

Bref rappel historique. Les troupes soviétiques avaient envahi l’Afghanistan le 26 décembre 1979. Très rapidement, elles prenaient le contrôle d’une grande partie du pays. Face à eux, la résistance semblait anarchique et de faible envergure. Mais c’était sans compter la résistance et l’opiniâtreté dans la vallée de Panjshir d’un jeune chef charismatique, Ahmad Shah Massoud, qui devint par la suite le symbole de la résistance afghane contre les Soviétiques puis plus tard des talibans. C’est dans ce contexte que Christophe de Ponfilly crapahute dans les montagnes afghanes pour saisir ses premières images à l’aide de caméras super-huit bruyantes dont les " chargeurs n’excédaient pas deux minutes quarante " et une pellicule si peu sensible qu’elle " ne nous permettait pas de filmer lorsque la lumière du jour diminuait ". Dans les montagnes afghanes, tout devient une épreuve. Le voyage en soit était déjà une aventure hors du commun. " C’est à pied, avec des caravanes transportant armes et munitions, que nous avons parcouru les chemins. Lors de chaque périple clandestin, c’était près de mille kilomètres qu’il nous fallait franchir, faisant d’innombrables détours pour éviter les postes soviétiques, passant des cols à quatre et cinq milles mètres d’altitude ".

Au mépris du danger

Christophe de Ponfilly raconte ses aventures périlleuses mais aussi ses moments passés au côté de ces combattants courageux sous lesquels il est tombé sous le charme. " Des hommes d’une race rude, habitués à la souffrance de l’effort, exigeants avec eux-mêmes " ; pourtant " toujours prêts à blaguer, comme des enfants, méprisant le danger ". Et " entre chaque bataille, il y a la paix, le temps qui passe, lent et ses instants magiques passés avec les Afghans. Leur humour, leur courage. " Toutes ses rencontres, pleines de sincérité, ne pouvaient pas le laisser indifférent. " Témoigner, porter cette réalité à la connaissance de ceux qui vivaient loin de ce théâtre de violence et d’injustice, comme un cri de révolte. Encore un. Un de plus. Peut-être de trop ? En l’occurrence, ce vœu ne se réalisa pas. Il faudrait attendre bien des années pour que les choses changent, un lointain jour de septembre 2001, à l’occasion d’un événement autrement plus spectaculaire que la main arrachée de cet enfant afghan, sur la terrasse d’une maison, dans un village dont l’existence n’était signalée sur aucune carte. " Ses années afghanes, Christophe de Ponfilly les a en partie partagées avec d’autres Français venus apporter clandestinement leur soutien aux Afghans, tout au long des années 80. C’est d’ailleurs le thème de son dernier film, passionnant, sur l’Afghanistan : Vies clandestines. Nos années afghanes.

«J’avais peur»

L’engagement en Afghanistan a confronté de Ponfilly à ses propres peurs. " Revenir dans ce pays en guerre me donnait des frissons. J’avais peur. Ce n’est pas un jeu, ça n’était pas ma guerre, je n’avais pas envie de rentrer dans une chaise d’infirme. Et puis mes enfants étaient là, je voulais les voir grandir. Mais l’appel d’Afghanistan fut plus fort que la peur d’y trouver la mort ou d’en revenir handicapé. "

Au début du conflit contre l’armée Rouge personne n’aurait misé un kopeck sur la résistance du commandant Massoud et de ses hommes. " Impossible de prévoir que la résistance tiendrait dix années (…), en infligeant des revers cuisants à la puissance soviétique, jusqu’à l’ébranler dans ses soubassements. Incroyable illustration de la fable du pot de terre contre le pot de fer, du combat de David contre Goliath. " Un combat que l’on est tenté d’extrapoler et de mettre en parallèle avec le travail fournit pendant ces 20 ans dernières années par Christophe de Ponfilly sur l’Afghanistan. Avec peu de moyens et beaucoup de ténacité, le lauréat du Prix Albert-Londres a ramené de nombreux reportages et fondé sa propre agence de presse, Interscoop, à une époque où les magnats des médias n’ont d’yeux que pour CNN. Encore la fable du pot de terre contre le pot de fer… Il faut croire que Massoud et de Ponfilly étaient fait pour se rencontrer. Et la première rencontre marque le grand reporter : " Son allure nous frappe, son sourire nous séduit, la franchise de sa poignée de main nous réconforte.. " Et ne cache pas son admiration pour celui dont le portrait est devenu par la suite une icône pleine de symboles : " Son sourire illumine son visage. Ce jeune homme aux allures de Che Guevara ou de Bob Dylan, à la fois charismatique et attentif à autrui, a toujours réussi à se faire aimer. C’est sa plus grande force, le secret de son étonnante longévité. " Jusqu’à cet attentat-suicide du 9 septembre 2001 qui lui coûta la vie.

«Une envie de hurler»

Au-delà de son coup de cœur pour un pays et son peuple, Christophe de Ponfilly pousse aussi son coup de gueule. " Un cri dans les montagnes afghanes, un cri dans la cacophonie et l’impressionnante masse d’informations qui submerge les Français ". Tout au long du livre, il n’hésite pas à critiquer toute une presse. " Rares sont ceux qui ont brillé par leur rigueur et leur sensibilité. Beaucoup ont considéré avec arrogance et mépris les Afghans " loqueteux " qui étaient pourtant, en dépit des apparences, plus civilisés qu’eux à bien des égards. " De Ponfilly ne mâche pas ses mots : " Rien ne remplace l’expérience du terrain lorsqu’il s’agit de mesurer l’exacte réalité d’un conflit. C’est autre chose que d’écrire un éditorial confortablement assis dans son fauteuil. " Les clichés véhiculés très souvent par les médias le révoltent. Sans parler bien sur de la désinformation. L’Afghanistan ne se résume pas uniquement à l’ennemi n°1 des Etats-Unis, Oussama Ben Laden, aux talibans ou encore au port du tchadri, ce voile qui recouvre les femmes afghanes de la tête au pied.

«Un succès au goût amer…»

Lettre ouverte… n’est pas juste un livre de plus sorti dans le feu de l’actualité sur l’Afghanistan. Pour ceux qui le ne connaissent pas ou peu, de Ponfilly est un grand reporter qui a un ton à part, un regard très personnel sur ce qu’il filme et ce qu’il écrit. Il se met en marge des documents d’actualité en proposant une lecture perspicace du pays et de ses habitants. Son objectif : montrer les gens, comme ils sont et non comme souvent le journaliste veut qu’ils soient. De Ponfilly milite pour " le temps d’approcher, de connaître, de comprendre une culture différente ". Bien loin de l’info-spectacle, présentée parfois comme une sorte de divertissement annoncé par un slogan presque publicitaire, " la guerre, comme vous ne l’avez jamais vu auparavant ! " Ce qui amène l’auteur du livre à souligner que le plus dur dans son métier, n’est pas forcément là où nous le pensons. " Il faut reconnaître que ce ne sont pas vraiment les tempêtes qui nous font peur, mais la fantastique indifférence dont font parfois preuve ceux qui se retrouvent à la tête des chaînes de télévision. " Toujours la même fable du pot de terre…

Actualité afghane oblige, Christophe de Ponfilly est sorti de l’anonymat pour le grand public, presque d’un seul coup et par hasard, à la fin de 2001. Ses reportages, réalisés déjà depuis longtemps, sont alors (enfin !) devenus incontournables et des références sur l’histoire contemporaine du pays. Mais avant que la projection de ses films fasse salle comble, la traversée du désert a été longue… trop longue. " Le film Massoud, l’Afghan connut ce que certains appellent un " succès d’estime ". (...) Le livre qui en prolongea l’écho n’a pas touché avant les événements de septembre 2001. Cinq mille exemplaires vendus alors. Cent mille après septembre 2001. Un succès au goût amer… ".

Ses onze films et ses quatre livres ont chacun été pour lui " l’occasion d’un acharnement, d’une obstination sans borne ". " J’ai tant de fois eu l’espoir de servir la cause afghane et tant de fois eu l’impression de crier dans le désert " confie t-il dans son dernier livre. Chaque film et chaque livre sont un moyen d’" explorer autre chose " ; " sinon à quoi bon tenir encore une caméra dans un monde où les images et les sons se bousculent et se superposent. "

Dimitri Beck

A propose de l'auteur

Fondateur de l’agence de presse Interscoop (1983) qu’il dirige avec Frédéric Laffont, Christophe de Ponfilly a réalisé plus de trente films documentaires pour les télévisions françaises et étrangères autant sur les drames des hommes que sur leur intelligence à vivre. Il a reçu le Prix Albert-Londres et de nombreux prix internationaux.

Ecrivain, il est l’auteur d’un roman satirique sur le journalisme, Les gobeurs de lune.

Bibliographie :

Massoud, l’Afghan – Celui que l’Occident n’a pas écouté - Paris, Editions du Félin et Arte Editions, 1998

Un livre incontournable pour se familiariser avec le chef charismatique Massoud, assassiné lors d’un attentat-suicide le 9 septembre 2001. Christophe de Ponfilly offre ici un regard intelligent et intime sur un homme qui a passé 20 ans de sa vie à se battre pour la liberté de son pays. Son combat est devenu indissociable de l’histoire contemporaine de l’Afghanistan.

Poussières de guerre, avec Frédéric Laffont, Robert Laffont, 1990

Les Gobeurs de lune, Robert Laffont, 1987

Le Clandestin dans la guerre des résistants afghans, Robert Laffont, 1984

Filmographie sur l’Afghanistan :

Vies clandestines, Nos années afghanes

Massoud, portrait d’un chef afghan

Les combattants de l’insolence

Kaboul au bout du monde

Poussières de guerre

Une vallée contre un empire