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«Asie centrale, champ de guerres», Ahmed Rashid, Editions Autrement, Collection Frontières, mars 2002, Paris

Après «L'Ombre des taliban», le journaliste pakistanais Ahmed Rashid signe avec «Asie centrale, champ de guerres» un ouvrage de référence sur l'islam radical dans les cinq républiques d'ex-URSS. L'auteur, qui parcourt et analyse la région depuis plus de vingt ans, décrypte les principaux mouvements islamistes extrémistes et les personnalités qui déstabilisent l'Asie centrale depuis la chute de l'Union soviétique. Un livre essentiel pour comprendre et éclaircir l'actualité politique de cette région tourmentée dont on n'a pas fini d'entendre parler.

Plus dure sera la chute… C’est ce qui s’est produit, en 1991, pour les cinq républiques d’Asie centrale lors du démantèlement de l’Union soviétique. Depuis, dix ans après une indépendance gagnée sans heurts, aucun de ces pays ne s’apparente à un pays de cocagne. Bien au contraire. Dans Asie centrale, champ de guerres, l’auteur Ahmed Rashid nous dresse le tableau de cinq pays, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, aujourd’hui en plein chaos. Crise économique, corruption, autocratie, répression politique, censures, trafics de drogues, d’armes et d’êtres humains conduisent à l’extrémisme religieux Les présidents, purs et durs ex-apparatchiks soviétiques (à l’exception du leader kirghize), s’accrochent à leur fauteuil de leader comme des empereurs à leur trône. Toute forme d’opposition se retrouve alors coincée entre le marteau et l’enclume. La répression, politique et religieuse, est brutale et ne permet pas le dialogue. Résultat, les ennemis se comptent par légion et ne travaillent qu’à une chose, faire sauter les présidents-monarque Au-delà des portraits-robot de présidents centrasiatiques, caricatures d’eux-mêmes et dont Ahmed Rashid rappelle les traits les plus saillants, c’est l’ensemble de la situation politico-économique de toute la région qui est au bord du gouffre. Mais qu’en pense-t-on en Occident ? Pas grand chose à vrai dire. L’Asie centrale est si loin et surtout si méconnue. Mais les attentats meurtriers du 11 septembre aux Etats-Unis ont brusquement changé la donne. Actualité oblige, le grand public a " redécouvert " cette région, alors mise sous les feux de l’actualité internationale et des bombardements américains. Pour autant, si le quidam occidental a vu le portrait de Ben Laden partout, au point qu’il est presque devenu une image subliminale, et mangé du " terroriste Al Qaida " à toutes les sauces, il ne mesure pas toute la complexité des tensions politiques et religieuses centrasiatiques. Et c’est là tout le propos et le grand intérêt du livre Asie centrale, champ de guerres de Ahmed Rashid.

Carrefour des guerres, des empires, des cultures et du commerce

Avant de se lancer dans la singulière histoire contemporaine de la région, le journaliste s’emploie à définir ses contours géographiques et à dépoussiérer son histoire avec un grand H. Dans ce tour d’horizon, Ahmed Rashid souligne " l’importance de la géographie ", faite de steppes infinies mais aussi de déserts et rehaussée par ses " montagnes célestes ", le Tian Shan, et son " toit du monde ", le Pamir. Un espace 7 fois plus grand que la France pour une population moindre (55 millions d’habitants), formant une véritable mosaïque d’une centaine de peuples. " Ce paysage rude, à la population clairsemée, faisait de l’Asie centrale une proie idéale pour les conquérants, mais difficile à gouverner : les empires surgirent et s’effondrèrent tout au long de son histoire. " Des conquérants ? L’Asie centrale a vu parmi les " plus grands " et surtout les plus sanguinaires envahisseurs  de toute l’histoire de l’humanité, fouler et meurtrir ses steppes arides à perte de vue. Alexandre le Grand, Genghis Khan, Tamerlan… Sans oublier les civilisations des Huns, des Sassanides et autres Turcs. Avec un fait majeur : " une importante vague d’incursions commença vers 650, quand arrivèrent les premiers Arabes, apportant avec eux une nouvelle foi, l’islam. " D’aucuns savent que les mythiques Routes de la soie empruntaient ces confins eurasiatiques jusqu’à l’essor du commerce maritime. " L’Asie centrale a toujours été le point névralgique des guerres et des empires, un lieu d’art et de culture, de religion et de commerce. " Soixante-dix ans de pouvoir soviétique l’ont coupée du reste du monde. Et sa renaissance depuis 1991 ne s’effectue pas sans heurts.

Le chaos, terreau de l'islamisme militant

Depuis les années 80, on assiste à travers le monde à l’émergence d’un islam radical prônant le prosélytisme, grandement appuyé par les pétrodollars venus d’Arabie Saoudite. Au cours des années 90, ce fut au tour de l’Asie centrale d’être en prise directe avec les prêches des fondamentalistes. Ainsi, au lendemain de la chute de l’empire soviétique, différents mouvements islamistes ont vu dans les nouvelles républiques centrasiatiques, un lieu adéquat, pour développer leurs thèses extrémistes. Même si, comme le mentionne l’auteur, l’ensemble de la région a toujours connu un islam pluriel, plutôt emprunt de tolérance et de recueillement personnel. Mais alors à qui la faute ? Ahmed Rashid insiste en particulier sur la responsabilité des hommes politiques. " La crise de l’Etat en Asie centrale tient à l’Etat, non aux insurgés ". Le marasme économique et la désorganisation de l’Etat ont constitué un terreau fertile à l’essor des fondamentalistes islamistes, venus opportunément prêcher " leur " bonne parole. Ils profitent du chaos et de la pauvreté pour donner un écho à leurs idées auprès des laissés-pour-compte. C'est dans des zones meurtries comme la vallée de Ferghana, cœur de l’Asie centrale, qu’ils lèvent leur armée et leurs " guérilleros " de l’islam, en jihad contre les impies. " La croissance rapide de la population renforce le problème de la pauvreté. (..) A Och [deuxième ville du Kirghizstan], la population a progressé de 23% à mesure que les paysans au chômage affluent vers la ville. (…) En 2001, la Banque mondiale a signalé que 68% de la population gagnait moins de 7 dollars par mois et que le salaire annuel moyen était de 165 dollars ; on estime à 295 dollars par an le salaire nécessaire pour vivre décemment. " Au-delà de l’indigence, la popularité des mouvements extrémistes est entretenue par les erreurs politiques. " En 1992, les mesures répressives des régimes d’Asie centrale commencèrent à encourager les idéologies importées du radicalisme islamique, alors que les mouvements locaux passaient dans la clandestinité afin d’éviter les poursuites policières. Les gouvernements tentèrent d’empêcher ces contacts (…), mais ils furent trop lents. Dans beaucoup de régions, les graines de l’islam militant avaient été semées " et n’allaient pas tarder à germer.

Les guérilleros de l'islam radical

L’appel au jihad [guerre sainte] du Mouvement islamique d’Ouzbékistan, le MIO, (paru le 25 août 1999 et que l’on retrouve à la fin du livre), n’y va pas par quatre chemins. " Le Mouvement islamique invite le gouvernement et l’autorité de Karimov [président ouzbek] à Tachkent à quitter leurs fonctions, sans condition, avant que le pays n’entre en guerre et que la destruction n’atteigne la terre et le peuple. La responsabilité en reposera totalement sur les épaules du gouvernement, et il en sera puni. " Même si le MIO n’est pas le seul agitateur de la région, la finalité est toujours la même : l’établissement d’un Etat islamique avec application de la charia, fondée sur le Coran et le retour au califat [aboli en 1924 par Atatürk]. Dans cette quête, déobandisme et wahhabisme, même combat ! (Déobandisme, courant rigoriste islamique originaire de Déoband, en Inde ; wahhabisme, courant radical islamique originaire d’Arabie Saoudite). Si le public n’est pas très au faîte de l’origine de ces deux courants fondamentalistes, ils sont pourtant au cœur de l’émergence des mouvements radicaux en Asie centrale. Que ce soit le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), le Hizb ut-Tahrir (HT), plus pacifique, ou encore le Parti de la Renaissance Islamique (PRI) au Tadjikistan, Ahmed Rashid détaille méticuleusement la genèse de ces mouvements, leur structure et leur mode de fonctionnement. C’est le fruit de 13 ans d’investigation, entre 1988 et 2001, passés à rencontrer sur place les principaux acteurs locaux, hommes politiques, chefs militaires et opposants. Une enquête approfondie et soignée qui permet de se familiariser avec des leaders obscurs et sulfureux, comme ceux du MIO, Juma Namangani et Tohir Yuldeshev, tous les deux en étroite relation avec le réseau Al Qaida d’Oussama Ben Laden.

Le "Grand Jeu" centrasiatique

Afin de mieux percer les intrigues centrasiatiques, le journaliste pakistanais établit les imbrications des différents mouvements entre eux et les liens qu’entretiennent leurs leaders. Et, il y a aussi le business de la guerre. Le trafic de drogue, comme source de financement des guérillas, est au cœur des échanges transnationaux. La complexité de la géographie et le culte du dieu-dollar rendent les frontières perméables et vaines toutes tentatives d’éradication du fléau. Complaisance, soutien armé, visible ou dissimulé, intérêts personnels ou conjugués, enjeux géostratégiques… Ahmed Rashid plonge le lecteur dans le dessous des cartes des nouvelles républiques d’Asie centrale en passant par l’Afghanistan voisin. Dans ce vrai casse-tête qu’il sait démêler de façon claire et précise, il souligne l’importance du rôle qu’ont pu jouer et que jouent toujours de nombreux protagonistes, voisins ou situés à des milliers de kilomètres de là : Arabie Saoudite, Pakistan, Iran, Russie, Etats-Unis… L’Asie centrale se retrouve brusquement depuis la chute de l’Union soviétique prise au cœur d’un échiquier mondial où de multiples enjeux à venir sont en train de se jouer. Un " Grand Jeu " dans lequel les principales puissances mondiales n’ont pas l’intention de lâcher du terrain à leurs concurrents. Et pour cause, les enjeux sont de taille : Pétrole*, gaz, minerais, stocks d’armes nucléaires, eau... A nouveau carrefour géostratégique de premier ordre, l’Asie centrale n’est plus simplement une zone de tempêtes mais aussi, depuis quelques années, un champ de guerres.

Parmi les bonnes idées de cet ouvrage pointu et néanmoins accessible à un large public, on peut noter la présence d'annexes très utiles : trois cartes (deux géographiques et une sur les différents groupes ethno-linguistiques présents en Asie centrale), des fiches pays avec des données chiffrées sur chacune des cinq républiques centrasiatiques et un glossaire reprenant toute une série de noms et de termes usuels, indispensables à la compréhension de l'islam radical dans la région.

Dimitri Beck

A propos de l'auteur

Ahmed Rashid, journaliste pakistanais vivant à Lahore (Pakistan), est le correspondant de la Far Eastern Economic Review et du Daily Telegraph pour le Pakistan, l'Afghanistan et l'Asie centrale. Il écrit également dans les journaux pakistanais et les revues spécialisées en Occident.

Dans la même collection Frontières des Editions Autrement, sont déjà sortis L'Ombre des taliban du même auteur et Cia et Jihad, 1950-2000 de John K. Cooley. Retrouvez une présentation de ces deux livres dans la rubrique Sources de Cyberscopie.

N.B : A propos du pétrole en Asie centrale, retrouvez sous la rubrique " Archives " de www.cyberscopie.com le reportage «Pour tout l'or noir de la mer Caspienne» sur les enjeux pétroliers en mer Caspienne.