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«Les dangers du marché planétaire», Serge Latouche, Collection Bibliothèques du Citoyen, Presse de Sciences Po, 1998, Paris

«Les dangers du marché planétaire» est un livre manifeste. Il ne s'agit pas simplement pour l'auteur d'identifier les différents déséquilibres inhérents à la consécration du "village (économique) mondial", mais de définir - à partir de cette observation - un projet véritablement politique et volontariste. A l'heure de la conquête d'une pensée unique néo-libérale entraînant dans son sillage "l'omnimarchandisation du monde", Serge Latouche entend mesurer les effets du jeu du marché sur le politique (l'Etat-nation), sur l'économique (l'apparition des nouveaux maîtres du monde que sont les firmes transnationales), sur l'écologie et sur la culture. Si son ambition est vaste, l'auteur parvient à délivrer une analyse pertinente à bien des égards.

S'agissant du politique - dont il observe et déplore le déclin - il relève la succession des dérégulations, la fin de ces réglementations étatiques qui encadraient l'économie ; le désengagement des pouvoirs publics en matière d'interventionnisme social ; la réduction des marges de manœuvre des gouvernements sur le champ économique (et particulièrement par rapports aux marchés financiers) ; tous mouvements concourants au développement d'un "anarcho-capitalisme"…

Ne se cantonnant pas à ces constats, Serge Latouche s'en prend à "l'idéologie" qui sous-tend et alimente ces évolutions, à ce discours désormais dominant de la mondialisation. Il déconstruit cette expression pour mieux démontrer que, sous ce vocable neutre en apparence, se cache un projet véritablement politique en ce que son objet est justement de dissoudre le politique. Le champ d'action du politique se réduisant, il s'interroge sur l'ordre mondial à venir. Si la mondialisation est un programme, elle est aussi une réalité prégnante, essentiellement sur le plan du capital. L'Etat-nation est un concept et un acteur international qui s'accommode mal de la mondialisation tandis que les flux de capitaux, de services ou de marchandises s'épanouissent dans la mondialisation. La nationalité économique perd sa raison d'être dans le contexte actuel alors même que les logiques et intérêts économiques ne se juxtaposent pas sur les logiques et intérêts politiques. Ce que les propos de Serge Latouche éclairent, c'est l'antagonisme croissant entre des dynamiques économiques conquérantes et transfrontalières et des dynamiques politiques déclinantes et nationales.

L'omnimarchandisation du monde est source d'autres inquiétudes, notamment au niveau environnemental. En effet, la conquête de tout l'espace productif par les principes néo-libéraux entraîne, dans le secteur primaire, une sur-exploitation des ressources naturelles qui induit l'usage de produits chimiques dangereux et le développement de bio-technologies instables. La terre et ses fruits, l'eau et l'air sont conçus comme des biens économiques "classiques" susceptibles de se voir remplacer par des biens industriels de substitution à valeur marchande aisément calculable. Les pratiques polluantes sont évaluées tant du point de vue de leur coût économique (taxes à la pollution) que de leur dangerosité. Concluant sur ces tentatives de rationalisation de l'écologie, l'auteur rappelle que cette spirale suicidaire, cette autolyse collective progressive ne peut être enrayée que par un changement radical des pratiques des producteurs et des modes de consommation.

A bien des égards la mondialisation se pose en termes d'éthique. L'avènement des firmes transnationales - dont les modes de fonctionnement relèvent de la promotion des intérêts particuliers et non de la poursuite de l'intérêt collectif - est porteur de nombreuses interrogations. De manière plus globale, la question est de savoir si l'économie participe du bien de l'Humanité à un moment où l'activité économique est synonyme d'exclusion (créant des citoyens de seconde zone au Nord comme au Sud), de violence, de corruption, de pollution, de manipulations génétiques, etc....

Alors que de nos jours le sens de la vie est bien souvent de gagner de l'argent, Serge Latouche propose de questionner la mondialisation sous l'angle de la culture, en tant qu'elle donne sens à la réalité de la vie humaine et sociale. Or la " culture " de la mondialisation est une culture de la concurrence, du profit et de l'accumulation… une " culture " qui de ce fait n'est plus culture , puisque - selon l'auteur - elle n'intègre plus l'humain et désintègre le social. La déculturation ainsi engendrée par la mondialisation forme un terreau propice à des "fondamentalismes identitaires", à l'exploitation du religieux et de l'ethnique.

Pour lutter contre les dangers du marché planétaire, Serge Latouche propose un programme en huit points, volontiers utopiste mais sincèrement volontariste ; un programme nécessitant au préalable, pour lutter efficacement contre cette mondialisation galopante, une profonde déséconomisation des esprits.

Frédéric Mar