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«L'humanitaire en catastrophe», Pierre de Senarclens, Presses de Sciences Po, Bibliothèque du citoyen, 141 pp.

Pierre de Senarclens, spécialiste en Relations Internationales à l'Université suisse de Lausanne, appréhende, dans une analyse concise, les enjeux et les questionnements de «l'Humanitaire en catastrophe». Il insère son étude du phénomène humanitaire dans une approche globale mêlant considérations politiques, stratégiques et économiques.

Tout en offrant un éclairage pluriel sur les réalités des interventions humanitaires, il pêche néanmoins par excès d'ambition au regard du large champ d'étude qu'il s'est fixé. Dans son ouvrage, l'auteur prend toute la mesure de la complexité des opérations humanitaires qui se trouvent aujourd'hui aussi bien dans le champs politique que médiatique. P. de Senarclens nous rappelle que, depuis trois décennies, de nombreux débats moraux et éthiques ont vu maintes fois s'affronter des intellectuels, des universitaires et des " professionnels de l'humanitaire " sur des questions comme l'imbrication du politique et de l'humanitaire, le développement d'un véritable "marché" concurrentiel de l'humanitaire ou la multitude des effets pervers (détournement de l'aide, collusion entre humanitaires et groupes armés, voyeurisme...) induits par les actions des organisations internationales et non gouvernementales. S'agissant du phénomène de "l'humanitaire casqué", P. de Senarclens montre à quel point les interventions en Somalie, au Rwanda et en ex-Yougoslavie ont révélé toute l'étendue des problèmes liés à l'engagement d'armées sous mandat international dans le cadre d'opérations humanitaires. Paradoxalement, dans ces situations, la conduite d'opérations militaro-humanitaires prolongea la souffrance des populations en ce qu'elle permit la pérennisation des affrontements (par le détournement de l'aide) ou fut parfois la cause directe de "bavures militaires" (Somalie). Il déplore par ailleurs les collusions occasionnelles entre certains responsables humanitaires et des chefs de guerre impliqués dans les maux des populations secourues...

Ces questions rappelées, P. de Senarclens s'essaie à remonter aux sources du phénomène humanitaire et à identifier plus particulièrement les conditions déterminantes de son émergence. Il dresse ainsi une large fresque historique, extrayant de la tradition de charité chrétienne les fondements du principe d'intervention humanitaire tel qu'esquissé par Henri Dunant, fondateur de la Croix Rouge. C'est lorsque son analyse se recentre sur la seconde moitié du XXème siècle, essentiellement depuis la fin des années soixante jusqu'à nos jours, qu'elle gagne en pertinence. Pour l'auteur, ces trois décennies, marquées par le recul de l'interventionnisme étatique (principalement dans les domaines de l'éducation et de la santé), sont celles de l'avènement des problématiques liées aux Droits de l'Homme et aux actions humanitaires d'urgence. Le parallèle est intéressant. Quand est proclamé en 1974 le Nouvel Ordre Economique Mondial, les Etats (et notamment les Etats endettés du Sud) opèrent un désengagement radical de la sphère économique au profit des firmes transnationales. Alors même que la sphère économique est conquise par ces opérateurs privés, les ONG investissent quant à elles massivement un autre champ d'intervention délaissé par l'Etat : le social. C'est à ce moment précis que le monde de l'humanitaire connaît une profonde (r)évolution : l'avènement du témoignage comme élément déterminant de l'intervention. De nombreuses vocations humanitaires voient alors le jour...

Après la chute du Mur de Berlin, tandis que l'exportation du "modèle démocratique occidental" semble pouvoir permettre l'apaisement des tensions internationales, les conflits (notamment les guerres civiles) se multiplient. Pour l'auteur, les guerres civiles (telles qu'elles éclatent dans les pays en voie de développement) sont tout à la fois le résultat de la désintégration des structures d'intégration politique et le fruit d'opérations de manipulation de sentiments d'appartenance, processus permis et exacerbés par l'accroissement de la pauvreté consécutif à la baisse de l'Aide Publique au Développement (APD). Ces guerres, qui se multiplient, ont pour caractéristique de frapper très durement les populations civiles, "bénéficiaires traditionnels" des actions humanitaires... Si l'on systématise quelque peu les schémas explicatifs développés par l'auteur se profile alors la thèse selon laquelle l'affirmation du néo-libéralisme et son corollaire (l'accroissement de la pauvreté) porteraient en germe nombre de guerres civiles et par là même alimenteraient le besoin en interventions humanitaires.

P. de Senarclens dresse donc un double constat. Non seulement les moyens mis en œuvre par les Etats et leurs auxiliaires (ONG et OIG) sont inadaptés aux crises actuelles et ne permettent pas de les affronter efficacement; mais en plus l'abandon de l'aide au développement constitue un des ferments des crises à venir.

P. de Senarclens se fait le défenseur de la création d'instruments juridiques à même de frapper les auteurs de crises humanitaires (les mesures de rétorsion économique à caractère individuel). Mais l'essentiel de ses recommandations portent . Ainsi, estimant que le soutien au développement sur le long terme est préférable à une gestion ponctuelle et dans l'urgence des crises humanitaires, il préconise finalement la (re)conquête par les Etats de leur rôle d'initiateurs et d'accompagnateurs du développement. Il reste cependant que l'on peut légitimement s'interroger sur l'existence d'une telle volonté de la part des gouvernements des pays développés.

Frédéric Mar