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«Le dossier noir des mafias russes», Hélène Blanc, Editions Balzac, Le Griot Editeur, novembre 1998

Le dossier noir des mafias russes plonge le lecteur au coeur de la criminalité en Russie dont la complexité et l'ampleur déroutent. Hélène Blanc, politologue au CNRS, dresse un état des lieux sans concession sur un phénomène endémique, qui constitue, selon elle, «la première force économique du pays». Comment en est-on arriver là ? C'est à cette question préoccupante que l'auteur tente de répondre en revenant sur l'historique de l'émergence du banditisme russe depuis l'ère stalinienne jusqu'aux derniers jours de la période Tchernenko.

Hélène Blanc nous rappelle que si la mafia existe sous Staline - comme sous Krouchtchev et Brejnev - elle se caractérise par son refus catégorique de se lier à la nomenklatura. A la fin du règne de Brejnev, elle s'oppose aux dirigeants politiques, et parvient à les soumettre. La collusion entre instances dirigeantes et criminels perdure sous Andropov et Tchernenko, et les quelques scandales qui éclatent au grand jour sont pour la plupart rapidement classées, l'implication du Kremlin dans ces affaires risquant d'être dévoilée.

Ces rappels faits, l'auteur explique clairement que l'arrivée de Gorbatchev aux affaires en 1981 permet aux mafias russes de prospérer. En effet, la pérestroïka entraîne une augmentation de la pénurie, un accroissement de la pauvreté, un développement important du marché noir, sources d'un véritable chaos profitable, à bien des égards, à la grande criminalité. Par ailleurs, la loi de 1987 sur les entreprises constitue pour les mafias une occasion inespérée de générer d'importants profits en puisant dans les fonds des entreprises sans que les mouvements de fonds illégaux ne puissent être contrôlés. Hélène Blanc souligne la force de cette "révolution de velours" qui a balayé la société soviétique, mettant ainsi en lumière une libéralisation économique dont le coût social a été terrible.

C'est à la faveur du " putsch " d'août 1991 que Boris Elstine prend les reines de la future CEI. Le démantèlement de l'URSS s'accompagne d'un flou juridique qui profite aux fortunes mafieuses. De nouvelles mafias communautaires se structurent tandis que leurs chefs s'achètent à proprement parler des " charges politiques "...

Son approche historique achevée, c'est sous un angle socio-politique qu'Hélène Blanc appréhende le système mafieux russe, en se fondant sur une analyse de ses interconnections avec les corps institutionnels russes (armées, polices, justice...). En effet, si les activités des mafias russes relèvent de l'exercice " normal " des occupations (trafics d'armes, de drogues, d'armes, prostitution...) de ce type d'organisation, c'est certainement au niveau des inter-relations entre elles-mêmes et les institutions russes que les mafias russes se distinguent de leurs homologues. Armées et groupes criminels russes s'accordent en bonne intelligence sur le " partage " des armes des premières que les seconds achètent à bon compte. La milice est davantage une concurrente qu'une adversaire des mafias lorsque ses officiers (tout comme ceux issus de l'Armée rouge) ne créent pas des officines privées de sécurité, financées par les parrains eux-mêmes...

Le territoire russe s'étend sur une surface trop importante pour qu'un pouvoir central fragile puisse en contrôler toutes les parcelles. Ce sont ainsi des portions entières de territoire qui sont sous coupe réglée de clans dont les chefs s'arrogent la propriété et le pouvoir administratif. Les parlementaires - dont nombre sont élus grâce au soutien financier des organisations criminelles - n'ont pas plus d'indépendance, ni de volonté d'agir que les fonctionnaires d'un appareil judiciaire russe tout aussi gangrené.

Partant de ces constats alarmants étayés par d'édifiants (et parfois anecdotiques) exemples, Hélène Blanc s'appesantit sur quelques considérations essentielles. Au niveau interne tout d'abord, il apparaît évident que le jeu démocratique russe est manifestement faussé du fait de l'influence omniprésente des mafias. Les intérêts des réseaux criminels guident les prises de décision politique en matière de politique intérieure. En matière de politique extérieure, l'auteur relève deux phénomènes d'importance. D'une part, la politique étrangère russe relative à " l'étranger proche " est fortement marquée du sceau des groupes criminels issus de l'ex-URSS, comme l'illustre pertinemment et dramatiquement le conflit tchétchène. D'autre part, les mafias russes essaiment dans les " pays occidentaux ", comptant au nombre des groupes criminels dominants (comme aux Etats Unis, en Italie, ou en France) et concluant fréquemment des alliances avec d'autres mouvements (Triades asiatiques, groupes mafieux japonais...).

Aussi, au moment où les mafias russes constituent sur leurs terres d'origine une menace réelle pour des démocraties bégayantes, on est en droit de se demander quel sera leur impact sur la vie politique des pays au sein desquels elles renforcent aujourd'hui leur implantation.

Frédéric Mar