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«CIA et Jihad 1950-2001 - Contre l'URSS, une désastreuse alliance», John K. Cooley, traduit de l'anglais (américain) par Laurent Bury, Editions Autrement, Collection Frontières, février 2002, Paris

L'Afghanistan a été le " Vietnam " des Soviétiques. Un bourbier sans nom, de 1979 à 1989, dans lequel la CIA n'a pas lésiné sur les moyens pour éradiquer le communisme. La coalition anti-soviétique a formé des cohortes de brigades islamistes, incontrôlables une fois l'ennemi défait. Terrorisme, "menace islamiste", trafics d'armes et de drogue… La liste noire des retombées de la politique américaine clandestine menée en Afghanistan est longue. Le journaliste américain John K. Cooley, reporter au long cours et spécialiste du Moyen-Orient, nous éclaire sur ces "liaisons dangereuses" dans son livre passionnant comme un roman d'espionnage.

«Ce livre raconte une étrange histoire d'amour qui a très mal tourné.» C'est de cette façon assez surprenante que le journaliste américain John K. Cooley introduit son livre CIA et Jihad, 1950-2001. «Ce flirt américain avec l'islamisme» qui a conduit aux attentats-suicides du 11 septembre 2001 à New-York et à Washington. Comme dans un roman d'espionnage de John Le Carré, l'auteur retrace l'histoire des relations occultes et sulfureuses de la CIA (Central Intelligence Agency), les services spéciaux américains, avec les "combattants de la liberté", les moudjahidin. En 1979, «la plus grande guerre clandestine qu'aient menée les Etats-Unis» est lancée en réponse à l'invasion soviétique de l'Afghanistan, qui avait pour but de soutenir le gouvernement pro-soviétique de Babrak-Kamal. Il s'agit alors de lutter contre le colonisateur russe athée. Le mot d'ordre est donné. "Musulmans de tous les pays, unissez-vous !" pour lutter contre l'occupant soviétique. Par dizaines de milliers, les fidèles répondent à l'appel au Jihad international. Les brigades islamistes viennent de tout le monde arabo-musulman (Egypte, Algérie, Pakistan, Philippines, Palestine, Somalie…).

CIA et l'Arabie Saoudite, " parrains " du Jihad

La plupart des jeunes jihadistes, galvanisés par des sermons incantatoires extrémistes, passent par des madrasas (écoles coraniques) pakistanaises. Côté action, l'ISI (les services secrets pakistanais) et la CIA, par le biais de " mercenaires " et autres spécialistes du Pentagone, s'occupent de la formation militaire des moudjahidin dans des camps d'entraînement ad hoc. Peshawar devient alors le carrefour cosmopolite du jihad. Pour le financer, l'argent est, bien sur, le nerf de la guerre. John Cooley s'attarde sur le rôle primordial de la BCCI (Banque de crédit et de commerce international) dans «le blanchiment d'argent de la drogue, le financement des terroristes, les ventes d'armes et la manipulation des marchés financiers». La tristement célèbre BCCI que le directeur de la CIA en 1988 a rebaptisé «Banque des crapules et des criminels internationaux». Parmi les " parrains " du jihad, on retrouve l'Arabie Saoudite et ses pétrodollars. Mais aussi les Etats-Unis, dont l'effort de guerre s'élève à un milliard de dollars par an. Sans compter les bénéfices liés aux trafics de drogue, sur lequel «la CIA et ses alliés fermaient les yeux ou l'encourageaient activement». Aux Russes d'avoir " leur Vietnam ". La boîte de Pandore est ouverte. La " narcomanie " se propage comme une traînée de poudre à travers toute l'Asie centrale, la Russie, mais aussi l'Europe et… les Etats-Unis. Le " Croissant d'or " de la drogue est né. L'auteur ne manque pas de distiller de nombreuses informations précises pour détailler la naissance de cette idée machiavélique qui consistait à ruiner le moral des troupes russes par leur consommation de drogue. Fabrication, transformation, trafic… Les rouages et les routes de la drogue sont précises et les narco-businessmen ont un nom dans le livre de John Cooley. La CIA, elle, n'a pas de scrupules.

Péril rouge

«L'Agence» est un «monstre» froid. Tout comme le sont les hommes du président, ces "faucons" qui tournent autour de la Maison-Blanche. Peu importe la méthode. Seul compte le résultat. William Casey, alors directeur de la CIA en 1981, ressort un concept hérité de la seconde guerre mondiale. «L'idée était qu'on avait un travail à faire, qu'on partait l'accomplir et qu'on réglait les problèmes ensuite.» Flash-back. Dès la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis voient en l'Union soviétique son pire ennemi, une menace contre ses propres intérêts. La lutte conte le communisme mondial devient alors une priorité. Au nom du péril rouge, tout est permis. «Chasse aux sorcières» sur le sol américain avec le maccarthysme, «la guerre par personne interposée en Angola, en Somalie et en Ethiopie, sans parler de l'Amérique centrale». Et en 1979, «l'équipe de Carter, menée par Zbigniew Brzezinski [son conseiller à la sécurité entre 1977 et 1981], animé d'une haine viscérale contre le communisme, voyait l'absurde invasion soviétique non seulement comme une menace internationale, mais aussi l'occasion d'abattre l'empire soviétique (…) ». Mais à l'aune du drame du 11 septembre 2001 et des précédents attentats meurtriers à l'encontre d'intérêts américains, on est amené à se poser une question : «le jeu en valait-il la chandelle ?» Le décryptage de l'histoire montre que les choix stratégiques américains sont discutables.

Les barbouzes de l'Oncle Sam

Les ratés de la CIA ne sont pas nouveaux. Très tôt, les barbouzes de l'Oncle Sam ont accumulé les contre-performances. 1961, échec de l'opération de la Baie des cochons à Cuba pour renverser le régime de Fidel Castro. 1979, prise du pouvoir de Khomeyni en Iran, mettant hors jeu le Shah d'Iran, l'homme des Américains. 1993, fiasco de l'opération en Somalie. 1998, attentats simultanés contre des ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. 2000, attentat-suicide contre le destroyer américain USS-Cole dans le port d'Aden au Yémen... La liste n'est pas exhaustive. Les ruines du World Trade Center à New York encore en feu, c'est tout le " milieu " du renseignement qui en prend pour son grade. Pourtant, ce n'est pas faute de moyens, le budget annuel des services de renseignements américain étant estimé à 30 milliards de dollars (environ 33 milliards d'euros). A ce propos, John K. Cooley aurait peut-être pu se fendre d'un chapitre supplémentaire, uniquement consacré à la CIA et à ses mécanismes de fonctionnement pour mieux cerner l'étendue de ses pouvoirs.

L'un des grands mérites du livre de John K. Cooley est sa capacité à raconter l'Histoire. La grande, mais aussi la petite. Celle écrite lors des rencontres au sommet ou encore lors de soirées guindées officielles autour d'un drink. Mais aussi, celle que l'on décrypte par le trou de la serrure et sur le terrain au détour d'une rue, grâce à la rencontre d'un chauffeur de taxi, par exemple, qui donne des pistes de réflexion. C'est tout le travail du journaliste dont celui de John K. Cooley. Il évoque ses souvenirs personnels, des anecdotes, des traits de caractères de personnalités politiques et des détails sur des hommes de l'ombre. Un monde d'hommes en effet. Car à l'exception de Mme Thatcher (" la Dame de fer ", faut-il le rappeler) et Mme Benazir Bhutto [Première femme chef du gouvernement dans un pays musulman, le Pakistan], ce sont surtout des hommes qui ont joué les va-t-en guerre en Afghanistan.

Jihad international

A travers son expérience et ses voyages multiples au Moyen-Orient, en Asie centrale et dans le sous-continent indien, le journaliste américain nous livre les clefs de compréhension d'une bonne partie des relations internationales passées et actuelles. Grand avantage de ce livre très didactique, chaque chapitre peut se lire de façon indépendante et n'oblige pas nécessairement une lecture chronologique. John Cooley reconstitue avec soin le complexe puzzle de la géopolitique internationale en liaison avec le Jihad en Afghanistan. Cet écheveau responsable de tous les troubles internationaux présents. «De Peshawar, d'Islamabad et de Kaboul jusqu'au Caire, à Khartoum et à Alger, en passant par Moscou, l'Asie centrale, l'Afrique de l'Est, les Philippines et enfin New York, les vétérans de la guerre afghane ont laissé derrière eux une longue traînée de sang. (…) L'invasion soviétique de 1979 a permis à l'Amérique de mener une croisade, par l'intermédiaire des Afghans et des mercenaires musulmans qui se sont ensuite retournés contre leurs employeurs et bienfaiteurs. Dans ce nouveau siècle, le monde continuera d'en subir le contrecoup, qui a pris une nouvel ampleur lors des événements de l'hiver 2001-2002». Seule région omis par l'auteur, la vallée de Ferghana. Principal foyer de tension en Asie centrale ces dernières années, la vallée de Ferghana a été agitée par un " guérillero de l'islam ", qui répond au nom de Djouma Namangani. Il aurait à la fin des années 90 lutter au côté des talibans. Des " Afghans arabes " lui auraient même prêté main forte pour déstabiliser le pouvoir autocratique du président de l'Ouzbékistan, Islam Karimov.

Livre anti-patriotique ?

John K. Cooley est de ces journalistes " d'investigation ", même si, par essence, l'association d'idée devrait être un pléonasme. Au-delà du travail de reporter, il apparaît aussi sous le visage d'un témoin (à charge) d'une bonne partie des activités de la CIA de ces cinquante dernières années. Pour autant, il ne rentre pas dans la polémique du type " J'accuse la CIA et tous ses sbires ". Seul compte les faits, étayés et recoupés par de nombreuses citations. Celles de confrères, mais aussi des diplomates et de tout un cortège de protagonistes (dont bien sur Ben Laden) de cette lourde page d'histoire de la " CIA chez les Afghans ". Avec cet ouvrage de référence, l'auteur américain n'hésite pas à risquer de s'attirer les foudres de ses concitoyens, en particulier des " apprentis sorciers " de Langley, siège de la CIA en Virginie. Peu semble lui importer d'être considéré comme " anti-patriotique " avec ce livre qui " est en grande partie un catalogue des bévues historiques de la politique américaine ", comme il le résume lui-même dans son épilogue. Bush n'a-t-il pas prévenu en personne : " Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes avec les terroristes ! " John K. Cooley est-il pour autant contre les Etats-Unis lorsqu'il fustige sa politique extérieure ? C'est tout là, l'engagement du journaliste qui refuse la loi du " politiquement correct " américain. Une sorte de profession de foi en somme.

John K. Cooley a commencé sa carrière de journaliste au New York Herald Tribune, avant de couvrir la guerre d'Algérie pour United Press International, NBC news et le London Observer. En 1965, il devient le correspondant du Christian Science Monitor au Moyen-Orient. Basé aujourd'hui à Athènes, il travaille pour ABC news en tant que consultant et spécialiste du Moyen-Orient. John K. Cooley a reçu plusieurs prix récompensant sa carrière de journaliste, parmi lesquels le "Council on Foreign Affairs' Foreign Correspondent Fellowship" et le " George Polk Memorial Award ".

Dimitri Beck

Bibliographie de l'auteur

Le titre original de «CIA et Jihad 1950-2001» est «Unholy wars. Afghanistan America and International Terrorism» ; Le livre a été publié pour la première fois en septembre 1999 par Pluto Books.

Les autres publications de John K. Cooley sont :

  • «Baal, Christ and Mohammed, Religion and Revolution in North Africa», New York, Holt, 1965;

  • «Green March, Black September, the Story of the Palestinian Arabs», London, Frank Cass, 1973 ;

  • «Libyan Sandstorm, the Story of Qaddafi's Revolution», New York, Holt and London, Sidgewick & Jackson, 1981 (traduit en français), «Tempête de Sable sur la Lybie», Robert Laffont, 1982.