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«Les évangélistes du marché», Keith DIXON, Raisons d'Agir Editions, octobre 1998

Les «évangélistes du marché» est l'histoire d'une double conquête. Conquête du champ scientifique et universitaire dans la Grande-Bretagne des années quarante aux années quatre-vingt, et subséquemment, conquête du champ politique. A la lecture de l'ouvrage de Keith Dixon, il apparaît évident que «l'évangélisation» dont il y est fait état est une illustration quasi parfaite de la théorie des révolutions paradigmatiques de Thomas S. Kuhn. Cette théorie peut ainsi servir de grille de lecture particulièrement pertinente tout au long des 107 pages que compte le livre.

La "révolution" culturelle, scientifique, économique et politique qui, de l'immédiat après-guerre aux années quatre-vingt, va emporter la Grande-Bretagne est emmenée par différents mouvements au nombre desquels les think tanks - ces structures de discussion, de réflexion et de prosélytisme économique dont l'auteur s'attache à décrire l'action.

Premier moment de cette révolution, celui du calme - avant les prémices de la tempête, c'est le consensus fort, en apparence inébranlable, autour des thèses keynésiennes. Durant cette période, depuis les années quarante jusqu'aux années soixante, l'espace politique, tout comme l'espace scientifique, est imprégné du paradigme keynésien d'interventionnisme tempéré. C'est pendant cette période qu'émerge des think tanks néo-libéraux (Economic League, Bow Group - 1951, et l'Institute of Economic Affairs de Von Hayek - 1955). L'IEA est, sous la férule de Von Hayek, aussi farouchement libéral qu'anti-keynésien. Cependant, malgré le concours des autres structures, la marginalité des thèses hayekiennes est flagrante.

Le deuxième moment de la révolution advient alors que les premiers effets de la crise économique des années soixante-dix se font ressentir. Le travail de sape mené par les think tanks contre le système de pensée - et d'action - keynésien redouble de vigueur et gagne en efficacité. Cette décennie est le temps de l'instabilité - la crise n'est pas seulement économique, mais aussi paradigmatique. Tandis que le paradigme keynésien perd de sa vigueur, l'audience des thèses néo-libérales augmente, tant dans le champ politique dans son ensemble qu'au sein du parti conservateur, initialement très réticent à ce système de pensée. Ce même parti conservateur, au pouvoir de 1970 à 1974, se montre incapable de gouverner efficacement le pays en recourant à ses méthodes de gestion traditionnelles. Le parti travailliste qui lui succède est également mis en échec. Ainsi, les deux systèmes de gouvernance concurrents affichent leur incapacité à résoudre la crise. Le paradigme dominant est battu en brèche et les théories adverses ne peuvent pas prétendre gagner le statut de "dogme économico-politique" à sa place. C'est sur ce terreau fertile - instabilité politique (problèmes avec l'Ecosse, durcissement des positions des syndicats…), crise économique et sociale (augmentation du chômage), questionnement sur les modes de gestion politique du pays… - que le travail des think tanks (et de l'IEA en particulier) prend toute son ampleur. Les think tanks diffusent de nombreuses publications à l'adresse des élites intellectuelles et économiques du pays, exercent un véritable travail de lobbying auprès des dirigeants politiques (essentiellement conservateurs) et patronaux, diffusent leur bonne parole libérale auprès des mass médias.

En 1975, l'élection de Margaret Thatcher à la tête du parti conservateur est le signe avant-coureur du renversement de paradigme économico-politique. Cette élection marque en effet le changement de ligne politique du parti qui va, en 1979, remporter les élections et porter son dirigeant à la tête du pays. Cette victoire politique, en 1979, est concomitante avec le troisième moment de la "révolution ", le changement de paradigme. La révolution s'achève ainsi sur l'avènement du nouveau consensus, cette fois autour des thèses néo-libérales.

L'intérêt du livre de K. Dixon réside bien évidemment dans une description assez complète de tous les éléments (mouvements syndicaux, crise économique, problèmes politiques) qui, conjugués, ont permis (ou tout au moins facilité) cette "révolution paradigmatique ". Le second mérite de l'auteur est d'analyser les mécanismes d'intervention des think tanks qui ont su profiter de ces conditions particulières pour renforcer l'efficacité de leurs actions. En effet, l'activation de réseaux, le jeu sur les interactions entre champs politique, universitaire, journalistique… ont été les principales armes de diffusion des idées néo-libérales et ont permis la remise en question du statu quo initial pour finalement imposer un nouveau théorème économique et politique.

Ce que l'on relèvera enfin, c'est que le nouveau paradigme ne s'est pas cantonné aux seules frontières de la Grande-Bretagne, ni non plus au seul parti conservateur, mais s'est étendu - par le travail de think tanks à la recherche de nouvelles conquêtes - à de nouveaux territoires (pays du Sud, de l'Est) et à de nouveaux esprits ("nouvelle gauche" blairiste, schröderienne…). Est-ce à dire que cette extension puisse faire craindre la " Fin de l'histoire " ?…

Frédéric MAR