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«L'Arabie Séoudite, la dictature protégée», Jean-Michel Foulquier, Edition Albin Michel, Paris, 1995

Souvent présentée comme une monarchie pétrolière respectable, l'Arabie Saoudite est, pour qui s'y intéresse d'un peu plus près, bien loin de cette image médiatique. Contrairement aux idées reçues, le «pays de l'Or noir» est un des régimes les plus obscurantistes de la planète. Une gérontocratie mal en point, où les droits de l'homme sont bafoués dans le plus grand silence. C'est notamment ce qu'on peut apprendre à la lecture d'un ouvrage fort instructif, publié en 1995, et au titre évocateur : «L'Arabie Séoudite, la dictature protégée».

Son auteur, Jean-Michel Foulquier, pseudonyme d'un diplomate français qui «a vécu plusieurs années entre Riyad et Djeddah», brosse un portrait sans concession du régime saoudien. Selon le représentant français, l'Arabie Saoudite est «le royaume des trois silences : ne pas parler, ne pas voir et ne pas entendre». Trois préceptes qu'il est préférable de respecter pour qui veut éviter les ennuis… Une conspiration du silence que l'auteur brise, quitte à parler à visage couvert.

Jean-Michel Foulquier commence son réquisitoire par la famille Al-Saoud qu'il présente comme «une classe de privilégiés dont la puissance financière est considérable et le train de vie en général ostentatoire». Le diplomate n'hésite pas à rétablir la vérité sur une dynastie princière gâtée par le pétrole et qui s'est accaparée les richesses du pays. Les sous-sols saoudiens, riches en pétrole, ont fait la fortune de la famille royale, avec au premier rang le roi Fahd, et derrière l'ensemble des membres de la dynastie Al-Saoud. A titre d'exemple, «un jeune prince de rang moyen perçoit une indemnité mensuelle de base de 100 000 francs», précise l'auteur. Mais ce n'est rien à côté de la fortune amassée par les hauts dignitaires du régime. Du roi Fahd (20 milliards de dollars estimés en 1995) au prince Soltan (5 milliards de dollars estimés en 1995), en passant par le prince Al Walid Ben Tallal (20 milliards de dollars en 2001 d'après le dernier classement du magazine " Forbes ")… Bref, selon notre auteur, l'Arabie Saoudite est devenue «une propriété de famille», non pas dirigée mais gérée par une caste aux privilèges exorbitants.

L'Arabie Saoudite est aussi, selon l'auteur, le royaume de «l'Islam rétrograde». Berceau de l'Islam, terre sacrée des Lieux Saints de la Mecque et de Médine, l'Arabie Saoudite est aussi le foyer de naissance du wahhabisme, une lecture rigoriste et stricte du Coran. Le pays est donc traversé par un fort courant conservateur, ayant une interprétation sévère de l'Islam. Ce qui effraie le plus le diplomate, c'est la sévérité et l'acharnement de la police religieuse, la «mouttawa'in». A en croire l'auteur, cette police est devenue «la bête noire non seulement des expatriés mais également de nombreux Séoudiens». Elle n'hésite pas à faire respecter, en usant de la force, les préceptes de la Charia dans la vie quotidienne.

Mais, ce qui inquiète le plus notre diplomate, c'est la question des droits de l'homme. Le liberté d'expression est muselée, la presse censurée, la liberté de réunion et d'association pratiquement interdite. L'auteur montre que les Saoudiens qui n'appartiennent pas au clan royal sont quasiment considérés comme des sujets du royaume, «dépourvus de droits». Le diplomate va jusqu'à s'interroger sur la pratique de forme d'esclavage dans le royaume. Et d'y répondre par l'affirmative en citant le cas de la main d'œuvre étrangère soumise aux caprices des Saoudiens dans le cadre des relations de travail. Constatée en 1995, lors de la rédaction de l'ouvrage, la situation des droits de l'homme n'a apparemment pas évoluée. Amnesty International s'inquiétait en mars 2001 de la violation systématique des droits de l'homme dans le pays : discrimination à l'égard des femmes, des travailleurs immigrés et des minorités religieuses, recours persistant à la torture et aux mauvais traitements. L'Arabie Saoudite figure en bonne place dans le rapport annuel d'Amnesty International… Quant aux droits de la femme, ils sont pratiquement inexistants dans le royaume wahhabite. Pour reprendre l'auteur, «la femme est empêchée d'être»… Bref, sur le plan intérieur, le diagnostic est sévère !

Sur le plan diplomatique, l'auteur ne mâche pas ses mots : l'Arabie Saoudite est devenue, depuis la Guerre du Golfe en 1991, un «protectorat américain de fait». Et d'expliquer : «Les Etats-Unis sont omniprésents. Ils apportent à un roi affaibli la protection forte que celui-ci souhaite. Ils quadrillent le pays, au moins dans ses deux secteurs vitaux que sont le domaine pétrolier et l'armée». L'opération " Tempête du désert ", dont la facture s'est élevée à 31 milliards de dollars pour Riyad, a permis à l'armée américaine de renforcer sa présence dans le royaume. D'y installer de nouvelles bases militaires et de décrocher des contrats de vente d'armes mirobolants. Cette forte implication américaine s'explique pour des raisons économiques (l'Arabie Saoudite est le premier producteur mondial de brut et détient le quart des réserves mondiales de pétrole) mais aussi géostratégiques (l'Arabie Saoudite est un pays essentiel dans le dispositif militaire américain au Moyen-Orient). Aujourd'hui encore, alors que Washington est engagé dans une riposte militaire sans précédent en Afghanistan, l'Arabie Saoudite sert de base arrière à l'US Air Force. Même si le régime est soucieux de ne pas froisser l'opinion arabo-musulmane, Riyad reste un allié traditionnel de Washington. La décennie 90 a permis aux Américains de s'installer durablement dans une région stratégique, située entre le Golfe persique et la mer Rouge.

Jean-Michel Foulquier nous plonge également, à la fin de l'ouvrage, dans l'atmosphère de fin de règne du roi Fahd, où une guerre de succession oppose l'émir Abdallah, le prince héritier, et le prince Soltan, ministre actuel de la Défense.

La force de ce livre, c'est de dénoncer, à haute voix, la face cachée de l'Arabie Saoudite, ses dérives intérieures et ses abus de pouvoir. Mais aussi d'épingler le silence complice de l'Occident, traitant sans scrupules avec la famille royale, le pétrole ayant raison des droits de l'homme. A lire de toute urgence pour se faire une idées plus juste des réalités saoudiennes.

Julien Nessi