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« Le faucon afghan - Voyage au pays des talibans», Olivier Weber, Edition Robert Laffont, Septembre 2001, Paris

Loin des clichés et des anathèmes, Olivier Weber, journaliste spécialisé sur l'Afghanistan, fait tomber, une à une, les frontières du pays des talibans. Véritable plongée dans l'univers de étudiants soldats et dans cette nation de guerriers, son récit s'inscrit dans la lignée des grands reporters d'une autre époque.

Il y a vingt cinq ans, Kaboul était une destination de choix des hippies. Puis, les " Volkswagen Beatles " des chevelus ont été remplacées par les tanks de l'Armée rouge, et enfin par le déferlement des jeeps des fondamentalistes islamiques. Ces images reflètent un peu l'histoire de l'Afghanistan, celle d'une descente aux enfers.

L'aventure des talibans commence (officiellement) par un songe ; une nuit profonde de l'an de disgrâce 1992, le mollah Omar est visité par le prophète en personne; celui-ci lui demande de débarrasser le pays de tous ces mauvais musulmans qui le ruinent, le pillent, le dévastent. Il est vrai que le tableau n'est guère fameux !

Depuis le départ des "chouravis" (les Soviétiques), en février 1989, les mille et une factions rivales de la résistance s'entredéchirent. Et Kandahar, cette cité du sud-est, dans laquelle vit Omar et où naît le phénomène taliban, ne démérite alors pas le surnom de la "Sodome afghane". Pendant que le fameux commandant Massoud, le général Dostom et d'autres chefs de partis (Pachtous, tadjiks, fondamentalistes pro-wahhabites, pro-chiites, pro-communistes, etc.) se disputent le pouvoir, les talibans lancent une croisade pour conquérir l'Afghanistan, au nom de Dieu, et de lui seul. Partout ou presque, on les accueille avec soulagement. Car ils restaurent l'ordre, font régner la concorde civile. Et tant pis si la main est de fer... De sorte que Kaboul, soulagée, s'offre à eux, en 1996. Pourtant les talibans sont de drôles d'hommes. Le lendemain de leur entrée dans la capitale, ils pendent des postes de télévision aux arbres, pour signifier que l'image ne convient pas aux bons musulmans...

C'est ce monde que veut nous faire entrevoir Weber, dans ses nuances, ses subtilités à peu près incompréhensibles, son énorme brutalité également.

Pour ce faire Olivier Weber se guide à l'aide d'une vaste série de traités sur l'art de la chasse au faucon... dont il feindra, pour endormir les autorités afghanes, de chercher des spécimens à travers le pays. Explications de l'intéressé, presque gêné de la grossièreté de ses ficelles : «Le meilleur sésame demeure une bonne dose de naïveté». Comme pour justifier son inénarrable culot….

Sur les routes des montagnes du Hazaradjat, dans le stade de Kandahar, les couloirs de l'hôtel Intercontinental de Kaboul, les champs de pavot des mollah, les routes poussiéreuses, les vallées médiévales, le lecteur occidental est promené par Olivier Weber au gré de ses commentaires sur l'art de la chasse avec des volatiles. Ironie, bien sûr, mais aussi image presque transparente de cette nation de guerriers, aux instincts de chasseurs solitaires. Et puis : «Le faucon est le symbole de l'âme exilée dans notre monde», dit un conte afghan; tous les Afghans ou presque ne sont-ils pas exilés loin des plaisirs de la vie, sous le joug des talibans, ces policiers de la Vertu ?

L'auteur rappelle aussi avec force, références littéraires et historiques à l'appui, que ce pays fut des siècles durant l'objet d'un " Grand jeu " (l'expression est de Kipling), entre l'Empire de Victoria et celui du Tsar Nicolas II, mais aussi une proie pour Alexandre le Conquérant, Gengis Kahn… L'indécrottable tradition guerrière, anarchiste, et féodale de ce pays n'a pas d'autre explication que cette millénaire résistance. Jusqu'à aujourd'hui, seul l'Islam a su conquérir les Afghans…

Bourré de citations, depuis Abû-Nuwas et ses poèmes bachiques, jusqu'à Kipling et Lawrence d'Arabie, mais aussi Soupault et Kessel, ce livre est aussi d'une lecture plaisante. L'humour et l'érudition de Weber en feraient presque oublier combien son périlleux voyage fut mené avec un professionnalisme unique; Son témoignage sur l'Emirat islamique d'Afghanistan est dans la plus pure veine des grands reporters d'une autre époque, Conrad, Thesiger et autres Monfreid.

Vianney Delourme