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«Penser dans l'urgence. Parcours critique d'un humanitaire», Rony Brauman, Entretiens avec Catherine Portevin, Le Seuil, 2006

Parti en mission avec Médecins Sans Frontières pour la première fois en 1978, Rony Brauman a été président de MSF de 1982 à 1994. Il travaille aujourd'hui au Centre de Réflexion sur l'Action et les Savoirs Humanitaires de la Fondation MSF. Cet ouvrage d'entretiens à la trame autobiographique apporte de nombreux éclairages sur l'histoire mouvementée des opérations de solidarité internationale, et propose de très intéressants éléments de réflexion critique sur l'action humanitaire, ses limites et ses mythes rétrospectifs.

Pour certains, Rony Brauman est un fâcheux empêcheur de tourner en rond. Cette grande figure de l'action humanitaire n'a-t-elle pas été le trouble-fête de la grande manifestation de solidarité internationale qui a suivi le tsunami de décembre 2004, en dénonçant l'imposture de certaines évaluations comme la démesure des promesses de dons ? C'est qu'il importe à l'ancien président de Médecins sans frontière (MSF) de ne pas verser dans les travers faciles et dommageables de l'humanitarisme. Dans Penser dans l'urgence, l'auteur nous invite à toujours réfléchir au sens de l'action humanitaire, lequel ne saurait se résumer à l'intention bonne. Champion de l'exigence critique, il montre notamment, à l'aide d'exemples puisés dans l'histoire récente, qu'il importe de toujours considérer l'action humanitaire dans son contexte géopolitique, local comme global. Ceci d'autant plus que la situation inaugurée par les attentats du 11 septembre 2001 rend les organisations de solidarité internationale encore plus vulnérables à l'instrumentalisation politique.

Le livre évoque les années d'engagement politique de l'auteur, puis sa rupture avec la Gauche prolétarienne, ainsi que les lectures et références (Illich, Foucault, Canguilhem, Arendt…) qui ont influencé sa réflexion sur l'action humanitaire. Rony Brauman montre que cette dernière tire de son origine (de sa double origine, le " modèle Croix-Rouge " et le " modèle service de santé colonial "), une " marque de naissance paternaliste ", qui se traduit encore par une idée implicite de supériorité européenne. C'est d'ailleurs ce motif - les représentations néo-colonialistes victimaires - qui a finalement incité l'auteur à prendre ses distances avec le tiers-mondisme, par exemple à travers la fondation de réflexion " Liberté sans frontières ". Rony Brauman revient également sur l'histoire de MSF - le mythe fondateur de l'intervention au Biafra, les raisons de la rupture entre Bernard Kouchner et Claude Malhuret autour, notamment, de l'opération " Un Bateau pour le Vietnam ", ou encore, plus récemment, la position de MSF face à l'afflux d'aide suite au Tsunami de décembre 2004. Il indique par ailleurs comment le " devoir de témoignage " supposé régir MSF depuis sa naissance s'avère en partie le produit d'une reconstruction a posteriori.

Parmi les différents enseignements à retenir, l'auteur propose un découpage en décennies de l'histoire récente de l'humanitaire (c'est-à-dire depuis le Biafra, à propos duquel il nous rappelle que l'on assistait déjà à un mélange d'actions d'urgence et d'actions militaires). Cette classification permet de percevoir l'évolution des représentations concernant les crises survenant sur la planète. " Les années soixante-dix se placent sous le signe du développement. L'aide humanitaire ne compte pas, elle existe à peine. Personne alors ne parlait du Vietnam en termes humanitaires. […] Avec les années quatre-vingt et la multiplication des foyers de conflits dans le tiers-monde, c'est l'aide aux victimes des guerres qui s'impose peu à peu au détriment de l'aide dite structurelle. […] Le mot " humanitaire ", quasi absent jusque là, apparaît de plus en plus souvent dans la presse et le volontaire d'ONG humanitaire devient une figure publique. […] Les années quatre-vingt dix sont celles de l'interventionnisme des Etats et de l'ONU, rendu possible par la fin de la guerre froide, lorsque apparaît le mélange entre action humanitaire et interventions militaires. Les moyens matériels des ONG sont infiniment supérieurs à ce qu'ils étaient dix ans plus tôt, leur savoir-faire s'est considérablement amélioré et le soutien dont elles bénéficient dans les opinions publiques s'est encore renforcé. Mais cette réussite est quelque peu ternie […] par l'instrumentalisation politique dont elles se sentent l'objet. L'avènement des " guerres humanitaires " (Somalie 1992 et Kosovo 1999, notamment) a été un moment très déstabilisant pour les organisations humanitaires. […] La période des années 2000 commence avec la nouvelle polarisation consécutive aux attentats du 11 septembre 2001 à New York […], marquée par la volonté de grands Etats […] d'embrigader les ONG dans la " guerre à la terreur ". C'est une radicalisation de la tendance établie précédemment. Aujourd'hui comme alors, les ONG sont traversées par cette question de leur appartenance, de leur statut de sous-traitant d'une stratégie. "

Comme y insistent d'autres organismes, tel le CICR (Comité Interantional de la Croix-Rouge), cette évolution met les intervenants de la solidarité internationale dans une situation fort délicate, qui va jusqu'à compromettre ou dénaturer totalement leur action sur certains terrains quand leur impartialité est mise en doute par les belligérants ou les Etats. Dans un contexte de guerre des valeurs, remarque Rony Brauman, les positionnements des ONG vont se radicaliser, et le soupçon de néo-colonialisme qui pèse sur eux se renforcer. L'auteur donc met en garde contre l'" hubris de la bonté [qui] justifie la violence sans limites, puisque rien ne doit arrêter le combat que l'humanité livre contre ses ennemis. Un certain discours humanitaire, celui que je préfère appeler " humanitariste " et qui se présente comme détenteur du Bien et du Vrai, rejoint spontanément le discours de l'impérialisme moral resurgi des décombres des Twin Towers. " L'humanitaire va-t-il devoir revivre les ambiguïtés de la guerre froide ?

Aussi, cet ouvrage, comme l'annonce légitimement son titre, se demande comment " penser dans l'urgence ". Rony Brauman entend ne pas laisser l'humanitaire se satisfaire d'impératifs exclusivement techniques, logistiques, opérationnels ou, plus généralement, pragmatiques, lesquels se retournent fréquemment contre les fins visées par les mission de solidarité internationale. A travers de nombreux exemples, il montre qu'aucune version seulement utilitariste de l'humanitaire n'est satisfaisante. Dans le prolongement de son questionnement sur l'action humanitaire dans des pays totalitaires (en Ethiopie et au Rwanda particulièrement), son engagement antitotalitaire s'étend également à la réflexion sur la Shoah et le conflit israélo-palestinien - notamment à travers le film qu'il réalise en 1999 avec Eyal Sivan, Un Spécialiste, consacré au procès Eichmann. Dans Penser dans l'urgence, de belles pages sont consacrées au problème délicat de la mémoire et de l'instrumentalisation politique du malheur.

Ce livre témoigne d'une disposition éthique de type déontologique, au sens propre du terme. Ce qui ne signifie aucunement que son auteur soit perdu dans les limbes abstraits de la métaphysique kantienne ! Trente ans d'expérience humanitaire (y compris de terrain) fondent ces réflexions. Rony Brauman montre qu'agir au nom de la solidarité internationale ne dispense pas de s'interroger sans cesse sur le sens de son action. C'est même précisément le contraire. " Je ne sais pas ce que sera l'avenir de l'humanitaire, conclut l'auteur, mais je suis convaincu, en dépit des critiques fondées qu'on peut lui adresser, qu'il est aujourd'hui bien plus que l'histoire d'un malentendu. Après tout, [son] ambiguïté bien réelle […] n'est pas seulement une tare mais aussi un autre mot pour désigner le brouillard et les incertitudes du monde réel. Elle n'est donc pas une raison pour abandonner l'action, ou alors toute possibilité d'agir serait anéantie. L'ambiguïté est une caractéristique de l'humanitaire et une incitation renouvelée à la penser ".

Par Benjamin Delannoy - juin 2006
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