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«Ils nous avaient promis la paix. Opérations de l'ONU et populations locales», Béatrice Pouligny, Presses de Sciences Po, 2004

A quelle aune mesurer le résultat des interventions de l'ONU ? A la faveur de la fin de la Guerre froide, l'organisation internationale s'est lancée pendant une décennie dans des entreprises de plus en plus ambitieuses. Du Salvador au Kosovo, du Cambodge à la Somalie, les Casques bleus ont élargi le cadre de leurs missions, passant du "simple" maintien de la paix à la reconstruction des Etats. Certains analystes et politiques ont alors parlé de renaissance des Nations unies, avant que le rêve d'un nouvel ordre mondial dans lequel la communauté internationale incarnée par le Conseil de sécurité de l'ONU ferait régner la paix et la légalité ne se brise à Srebrenica et Mogadiscio. Dans son ouvrage «Ils nous avaient promis la paix. Opérations de l'ONU et populations locales», Béatrice Pouligny, chercheur au Ceri, revient sur ces années d'intense activité. Mais plutôt que d'en tirer un bilan en termes diplomatiques, politiques ou géostratégiques, elle propose "une autre image des opérations de paix menées par l'ONU à travers le monde : celle que nous tendent les populations elle-mêmes".

S'appuyant sur son expérience de terrain et de nombreux entretiens menés auprès du personnel des missions onusiennes et surtout des populations concernées, Béatrice Pouligny s'interroge sur les effets rééls des interventions des Casques bleus sur la vie quotidienne de populations marquées par la guerre et l'incertitude de l'avenir. La démarche de Béatrice Pouligny part du constat que les interventions décidées par les Nations unies se négocient très souvent autour d'enjeux qui n'ont que peu de rapports avec la situation sur le terrain. "Est déclarée 'internationale' toute crise qualifiée comme telle par le Conseil de sécurité, pour des raisons relevant plus souvent des intérêts des gouvernements des Etats membres permanents que d'une analyse de la nature de la crise elle-même", note l'auteur. En conséquence de quoi "les visions que les " peacekeepers " ont d'une situation donnée en arrivant dans le pays [...] peuvent s'avérer assez éloignées des structures de situation et de conflits auxquelles ils vont être confrontés".

«Ils nous avaient promis la paix»
rejoint le diagnostic déjà bien établi de missions aux mandats trop flous, trop étendus ou au contraire trop restreints et aux moyens trop limités pour être vraiment efficaces. "Souvent inapplicables comme tels, les mandats souffrent de ne pas être toujours traduits en termes plus précis, et, surtout, opérationnels, au stade de la mise en oeuvre. A défaut de directives claires, de méthodologie et de critères d'action uniformes, on trouve souvent autant d'interprétations que de membres de la mission", observe Béatrice Pouligny. Mais au plus près du terrain, elle montre comment le manque de traducteurs (faute d'argent pour les payer) empêche toute réelle communication entre les Casques bleus et les populations qu'ils sont censés aider, ou comment le manque de personnels civils ou militaires laisse des pans entiers du Cambodge, de Haïti ou de la Somalie hors du champs d'action concrète des missions. "Dans beaucoup de pays, aussi petits soient-ils, la majorité de la population n'a pas eu d'expérience directe de l'opération de paix", souligne l'auteur.

Enfin, elle explique comment le manque de connaissance de l'histoire et de la réalité sociale du pays empêchent les responsables de ces missions onusiennes de saisir l'importance des liens familiaux et territoriaux dans les jeux politiques au Cambodge ou celle des acteurs religieux au Salvador ou au Mozambique. Partant de ces observations banales mais essentielles, Béatrice Pouligny démontre comment, faute de saisir la logique des rapports de force sur le terrain, les casques bleus finissent par être involontairement manipulés par les acteurs politiques, militaires et économiques locaux, pour lesquels le succès de la mission n'est pas un but en soi. De la même manière que les grandes puissance décident de la création des opérations de l'ONU, elles en tirent le bilan selon des critères essentiellement diplomatiques et médiatiques - voir l'attitude de Bill Clinton face aux crises haïtienne ou kosovare. Or, rappelle Béatrice Pouligny, "l'action internationale ne peut jamais être analysée pour elle-même; elle s'inscrit dans une réalité qui la saisit partiellement et qu'il faut pénétrer". De ce point de vue, elle regrette que le projet de créer des sociétés démocratiques dans un environnement post-conflictuel se limite trop souvent aux apparences. "L'attention très importante que l'ONU a accordé aux élections dans le passé à accrédité l'idée selon laquelle les élections constituaient un expédient et le plus clair indicateur de 'succès' d'une opération de paix", écrit-elle. "Les effets d'annonce ont été trop souvent préférés à des politiques assurant une consistance minimale entre les discours et les pratiques". "Depuis toujours, nos sociétés se sont préoccupées de gagner des guerres. Il est temps que nous réfléchissions aux manières de gagner la paix. Ces questions ne peuvent être laissées aux seuls fonctionnaires nationaux et internationaux", conclut Béatrice Pouligny, en préconisant une prise en compte plus importante des populations, et, de manière plus originale, l'utilisation de toutes les sciences humaines dans la définition des futures opérations de l'ONU.

Par Eric Maurice - Janvier 2005
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