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Laetitia Bucaille: «Je ne crois pas que les attentats-suicide fassent partie de la stratégie d'Arafat»
Juin 2002 - Mondes rebelles

Maître de conférences à l'université Victor Segalen de Bordeaux, Laetitia Bucaille vient de publier chez Hachette "Générations Intifada". Laetitia Bucaille a passé un an et demi dans les territoires occupés. Dans l'entretien qu'elle a accordé à Mondes Rebelles, site partenaire de Cyberscopie, elle évoque les similitudes et les différences entre les deux Intifada ainsi que le rôle de Yasser Arafat.

Mondes Rebelles : Avant d'évoquer l'Intifada Al Aqsa, revenons sur la première Intifada. Quelles en étaient les caractéristiques principales ?

Laetitia Bucaille . - «La première Intifada a rapidement été un mouvement orphelin, livré à des jeunes Palestiniens âgés de 20 ou 25 ans, les " chebab ". En effet, les leaders plus anciens avaient été emprisonnés ou bannis par les Israéliens, dont la répression avait été efficace. Les jeunes qui prirent la relève n'étaient pas formés politiquement. Sociologiquement, ils étaient issus des quartiers populaires et des camps de réfugiés. Ils prenaient par l'action une sorte de revanche sur les élites palestiniennes qui avaient dirigé le mouvement national pendant les vingt années précédentes. En fin de compte, si le succès de cette première Intifada est mitigé à certains égards (notamment les conséquences sur la société palestinienne qui se fracture, les violences contre les collaborateurs d'Israël…), il montre cependant qu'on ne pourra se débarrasser du nationalisme palestinien.»

Peut-on découper l'Intifada Al Aqsa en des phases distinctes ?

Laetitia Bucaille . - «Oui. Il y a d'abord eu les manifestations et les jets de pierre des premiers mois. La nature de ces manifestations révélait un désarroi des acteurs palestiniens, prêts à mourir sans calcul stratégique, dans une sorte d'immolation devant les postes israéliens. Puis vint la période des tirs contre les positions israéliennes, bien que parfois des coups de feu visant Tsahal accompagnaient les manifestations. Ces tirs étaient inefficaces. L'on peut même dire que la guérilla palestinienne est un échec. Ceci s'explique en partie par l'exiguïté et le bouclage des territoires par Tsahal, et la disproportion des moyens. Devant cette impasse, les attentats-suicide, qui constituent une troisième phase, semblent être une tentative d'inverser les rapports de force. Les attaques-suicide sont la seule action propre à infliger un traumatisme aux Israéliens. On ne peut cependant exclure que certains kamikazes agissent par vengeance personnelle, après avoir perdu un ami de la bande. Enfin, cette Intifada n'est absolument pas unanime alors que la précédente avait rassemblé une large part de la population des Territoires et reste une sorte de mythe pour les Palestiniens. Dans celle-ci, il n'y a pas de résistance civile à l'administration israélienne. En effet, depuis Oslo, l'administration est palestinienne.»

Quelle est la responsabilité d'Arafat dans les attaques-suicide ?

Laetitia Bucaille . - «Les premières attaques suicide remontent à 1994. A l'origine, elles étaient dues au Hamas qui entendait ainsi répondre au massacre par un colon juif de Palestiniens en prière à la mosquée d'Hébron. Arafat et la direction du Fatah quant à eux ont toujours été opposés aux attentats-suicide. Mais Arafat n'a plus du tout de contrôle sur des localités comme Rafah ou Jénine où l'Autorité palestinienne a disparu. Par ailleurs, il a pris des positions irritantes pour les militants du Hamas. Il a décrété des trêves qui finalement n'ont pas été trop mal respectées. En fait, Arafat a tant misé sur l'international et la diplomatie pour revenir sur la scène que je ne crois pas que les attentats-suicide fassent partie de sa stratégie.»

Et dans l'Intifada Al Aqsa en général ?

Laetitia Bucaille . - «Il ne l'a pas déclenchée mais s'en est certainement servi. La colère des Palestiniens montait face aux restrictions à leur mouvement imposées par les Israéliens. Un mécontentement visait aussi l'Autorité palestinienne accusée par certains d'être complice des Israéliens. Cependant, il avait déjà fait énormément de concessions. Il ne peut en faire davantage. Après les accords d'Oslo, les colonies ont augmenté, ce qui est contraire à l'esprit des accords. Pareillement, de nombreux prisonniers palestiniens n'ont pas été libérés des prisons israéliennes. Les différents retards dans l'application de ces accords sont la cause de leurs échecs.»

Quelle est l'efficacité des incursions de Tsahal ?

Laetitia Bucaille . - «Elles sont inefficaces pour éradiquer l'activisme. Au contraire, elles reproduisent les schémas de la première Intifada. En éliminant les chefs politisés et les organisations structurées, comme le Fatah, les Israéliens font émerger une nouvelle génération d'activistes, beaucoup plus radicale et violente que leurs aînés.»

Sources : mondes-rebelles.com