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Xavier Pasco : «L'espace, un intérêt national vital pour les Américains»
Juin 2002 - Propos recueillis par Julien Nessi

Spécialiste de la politique spatiale américaine, Xavier Pasco explique la portée stratégique de l'espace dans les conflits modernes. Chargé du pôle "Espace technologique et Sécurité" au sein de la Fondation nationale pour la recherche stratégique, il développe le concept de "space power", analyse les réalités de la puissance spatiale américaine et examine la volonté d'indépendance stratégique de l'Europe. Il donne également son point de vue sur l'utilisation des satellites dans la lutte contre le terrorisme.

Cyberscopie. - Quelle est la définition du concept de " space power " ?

Xavier Pasco . - «C’est un concept exclusivement américain qui correspond à une démarche engagée depuis 10 ans dans le domaine de la maîtrise de l’information. Au niveau militaire, la doctrine américaine met l’accent sur le contrôle stratégique. Dans la doctrine militaire actuelle, l’arme aérienne joue un rôle prépondérant (Kosovo, Afghanistan). L’idée générale, c’est que les Etats-Unis doivent dominer leurs adversaires dans le domaine de la maîtrise de l’information. C’est-à-dire qu’ils doivent être les premiers à la traiter, à la comprendre et à la retransmettre aux utilisateurs militaires qui en ont besoin. Cette maîtrise de l’information est vraiment un axe structurant pour leurs efforts militaires. Les Américains considèrent que l’utilisation de l’espace est particulièrement efficace pour rendre cette idée opérationnelle. Par voie de conséquence, l’espace est devenu quelque chose d’ important. Les Américains parlent même, dans une directive de 1999, d’ " intérêt national vital ", un terme qu’ils n’utilisent pas à la légère. L’espace est un peu pour eux la future colonne vertébrale de l’ensemble du système d’information, ce qu’ils appellent le C4ISR (C4 pour " Command, Control, Computer and Communication ; I pour " Intelligence " ; S pour " Surveillance " et R pour " Reconnaissance "). Tout ça participe d’une pensée militaire générale qui mise beaucoup sur la révolution technologique. Cela suscite un certain nombre de controverses, y compris aux Etats-Unis. Certains stratèges ne sont pas très favorables à ce genre d’aventures car ils estiment que ce mode d’organisation militaire est fragile, que c’est un peu un colosse aux pieds d’argile et que si le système d’information est détruit, tout est paralysé.

Cependant, la tendance lourde va dans le sens du tout technologique. Il y a notamment des gros transferts de budgets qui se font, des compétences qui se créent, des organismes qui se mettent en place. Tout cela donne une image générale d’un outil militaire américain qui sera hyper-technologique dans les prochaines années. Dans ce cadre là, l’espace prend un rôle central, c’est ce qu’on appelle le " space power ". Il y a deux aspects dans ce concept de puissance spatiale. Le premier aspect concerne l’utilisation des applications spatiales sur le champ de bataille. Dans ce cas précis, l’espace doit servir aux soldats sur le terrain. Le tireur d’élite américain doit avoir la position de son adversaire grâce aux satellites espions ou encore utilise des armes de précision grâce au GPS américain. Il y a une volonté d’aller dans ce sens là. Mais, on se rend compte que si ce système tombe en panne ou est détruit par l’ennemi, plus rien ne fonctionne. C’est la raison pour laquelle le deuxième volet de l’activité spatiale américaine, c’est de protéger le segment spatial qui sert aux soldats sur le terrain. Au fond, il y aurait deux acceptions de l’espace militaire : une première acception d’utilisation directe des technologies spatiales sur le terrain et une seconde acception d’utilisation indirecte des technologies spatiales pour protéger les moyens spatiaux. Ce deuxième volet s’appelle le " space control " . Il consiste à protéger les satellites devenus des moyens stratégiques cruciaux. Pour les protéger, les Américains ont imaginé des armes spatiales anti-satellites, des moyens de surveillance de l’espace pour détecter les satellites ennemis, des techniques pour consolider les plate-formes américaines dans l’espace ou des armes pour détruire les satellites suspects. Les Américains justifient leur position en disant que l’espace étant devenu un intérêt national vital, toutes nations peut légitimement protéger ses installations spatiales. A terme, cette conception risque de transformer l’espace en quatrième champ de bataille après la mer, la terre et l’air.»

Quelle est la position du Pentagone sur ces questions ?

X. Pasco. - «Le Pentagone estime que cette conception du " space control " ne contrevient pas au droit, en particulier au traité de 1967 sur l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique. Sur le papier, ce texte n’autorise que les utilisations pacifiques de l’espace. Il y a cependant une forme d’accord de jurisprudence non dite entre les grandes puissances pour permettre des applications militaires défensives et non offensives. Le Pentagone défend son projet d’armes dans l’espace en le présentant comme un projet défensif qui ne contrevient donc pas au traité de 1967. De leurs côtés, les Chinois et les Russes souhaitent modifier les termes du traité pour rendre les interdictions plus explicites. Pour l’instant, on en est là.»

Les Etats-Unis sont-ils la première puissance spatiale au monde ?

X. Pasco. - «Sans conteste. Les Américains mobilisent à peu près 70% des investissements publics mondiaux réalisés dans l’espace. Les activités spatiales sont divisées entre la Nasa pour le civil et le Pentagone pour le militaire. Au total, chaque année, ces deux budgets mis côte à côte représentent 30 milliards de dollars. Par comparaison, la France, considérée comme la troisième puissance spatiale au monde, est dotée d’un budget de moins de deux milliards de dollars pour le spatial militaire. Le seul budget annuel du Pentagone, estimé pour 2003 à 18 milliards de dollars, représente neuf années de budget global de la France. Cet écart budgétaire traduit la suprématie militaire américaine.»

Avez-vous une idée du nombre de satellites mis en orbite par les Etats-Unis ?

X. Pasco. - «En gros, on estime qu’il y a entre 4 et 5 satellites d’observation optique et radar permanents qui sont en veille. Sans compter qu’en cas de crise, les Américains disposent d’une petite réserve stratégique pour des lancements supplémentaires. Et puis, il y a tout les satellites d’écoutes électroniques divers et variés. Il y a différents types de satellites d’écoutes : des satellites qui permettent de connaître le dispositif défensif de l’adversaire, très utilisés, pour connaître la position des radars anti-aériens ; des satellites d’interception des communications ; des satellites d’analyse de télémétrie… Au total, on arrive tout de suite à une cinquantaine de satellites. Si l’on ajoute la constellation Iridium passée aux mains des militaires américains et le système GPS, on arrive à une centaine de satellites. Cependant, les experts ne connaissent pas le nombre exact de satellites pour des raisons de secret-défense.»

Quelles sont les différents catégories d’activités militaires spatiales ?

X. Pasco. - «Il y a trois grandes catégories d’activités militaires dans l’espace. La première est une activité de surveillance et de reconnaissance faite par des satellites spécialisés dotés de capteurs infrarouges. Cette activité s’est surtout développée pendant la guerre froide et continue toujours aujourd’hui. Les Américains disposent de satellites baptisés " Key Hole " et de satellites radars capables de s’affranchir des conditions atmosphériques pour assurer l’activité de reconnaissance. La tendance va vers le croisement et la fusion des données de surveillance et de reconnaissance. Par ailleurs, une nouvelle technique se développe également, il s’agit de la technique dite hyper-spectrale, voir ultra-spectrale, encore plus précise. La deuxième catégorie d’activité spatiale militaire concerne les télécommunications, un secteur majeur pour les Etats-Unis. Les activités de télécommunications satellitaires jouent un rôle croissant dans les conflits. A titre d’exemple, selon les officiels américains, seulement 1/10ème des troupes déployées pendant la guerre du Golfe ont été engagées au Kosovo. Par contre, ces troupes auraient utilisé 100 fois plus de télécommunication que lors des opérations contre Saddam Hussein. Autre exemple : en Afghanistan, les Américains ont eu un recours intensif aux satellites. Ils ont utilisé 7 fois plus de bande passante et de volume d’information que pendant la guerre du Golfe. Cette évolution montre bien que l’utilisation de l’information par les soldats est exponentielle. Il y a une tendance vers le tout technologique sur le champ de bataille. La doctrine sur les télécommunications, chez les troupes alliées, consiste à disposer d’un maximum d’information, en temps réel et redistribuée à tout le monde. Cette doctrine a des conséquences très précises. Elle nécessite de grosse bande passante permettant de transmettre des paquets d’information. Différents types de fréquence sont utilisées. Les forces spéciales américaines utilisent, par exemple, une très haute fréquence indétectable et discrète : l’EHF (Extrem High Frequency). Les Américains sont les seuls à utiliser cette technique correctement et la développent à coups de dollars. Ils cherchent à l’imposer comme standard. Il y a des répercussions considérables qui se préparent sur cette technologie. Selon moi, les télécommunications sont l’activité militaire spatiale la plus utilisée. Enfin, la troisième et dernière activité spatiale militaire est celle de la navigation satellitaire. Elle permet d’utiliser des armes de précision ou encore des systèmes de positionnement par satellite pour guider les troupes. Pour utiliser toutes ces technologies, il faut que le système soit compatible avec toutes les armées alliées et puisse fonctionner de manière autonome. C’est le problème de l’interopérabilité entre les différentes armées engagées dans un conflit.»

Quelle est la position de la France dans la course aux technologies spatiales ?

X. Pasco. - «Même si la France n’a pas un budget extraordinaire, notre pays a toujours été un moteur spatial en Europe, notamment dans le domaine militaire. La France est le seul pays, avec la Grande-Bretagne, qui a un programme de télécommunication baptisé " SkyNet ", très lié au programme américain. La France est aussi le seul pays à avoir développer des capacités de reconnaissance spatiale avec les satellites Hélios et Spot 5. A l’échelle européenne, l’effort spatial français est le plus important. Cependant, il reste très marginal par rapport aux Etats-Unis. Il n’y a pas vraiment en France le même engouement pour l’utilisation du spatial comme catalyseur stratégique. Les Français voient le spatial comme un programme d’armement qui donne des capacités d’action complémentaires. Ces dernières années, le budget spatial militaire français a subi une chute extraordinaire. Aujourd’hui, le budget français pour le militaire spatial doit être d’un peu moins de 2 milliards de francs par an. Au total, le budget spatial est de 12 milliards de francs (10 Mds pour le CNES, 2 Mds pour le ministère de la Défense). Malheureusement, ce budget ne permet pas d’aller très loin dans la recherche spatiale. A titre de comparaison, le coût d’un satellite d’observation comme Hélios se situe entre 10 et 12 milliards de francs. La France doit notamment lancer en 2004 ou 2005 le satellite d’observation militaire Hélios II.»

Quels sont les autres pays européens actifs dans le domaine spatial ?

X. Pasco. - «En Europe, les Français ne restent plus les seuls à agir dans le domaine de l’observation et de la reconnaissance militaire. En Allemagne, un satellite radar est en cours de développement. Il s’appelle " SAR-LUPE ", un satellite à haute résolution radar. C’est le deuxième projet européen après Hélios dans le domaine de la reconnaissance militaire. Un troisième projet originaire d’un pays européen est également en cours de développement. Il s’agit d’un projet conjoint entre la France et l’Italie baptisé " PLEIADE-COSMO ". Ce projet verra la mise sur orbite entre 2003 et 2005 de deux petits satellites optiques à haute résolution (environ 1 mètre au sol) et plusieurs satellites radars très précis pour le marché civil et militaire. A l’horizon 2005-2007, ces projets doivent donner théoriquement à l’Europe une infrastructure européenne avec une très haute résolution optique et radar.»

Ces projets sont-ils suffisants pour permettre à l’Europe d’avoir une indépendance stratégique vis-à-vis des Etats-Unis ?

X. Pasco. - «Dans le domaine de l’observation et de la reconnaissance, si les choses se passent bien et si les accords entre pays européens sont signés, l’Europe peut devenir à l’avenir un acteur important. Je pense que l’Europe est aussi à un bon niveau dans le domaine de l’observation de la terre à des fins stratégiques. Quand vous mettez bout à bout tous les systèmes existants ou à venir en Europe, il y a beaucoup de plate-formes spatiales performantes. Le tout, c’est de pouvoir les utiliser de manière stratégique avec des fusions de données. Les désaccords politiques entre les pays membres de l’UE constituent en tout cas l’un des obstacles majeurs au développement de l’activité spatiale européenne.»

Les Etats-Unis ont-ils recours aux technologies spatiales dans leur lutte contre le terrorisme ? Est-ce qu’on peut évaluer l’efficacité de ces technologies face à ce que les spécialistes appellent "une guerre asymétrique" ?

X. Pasco. - «Dans la guerre contre le terrorisme, les technologies spatiales ne sont pas très utiles, à part peut être les interceptions de communication et la localisation par satellite des téléphones portables. Certains militaires se posent la question de l’utilité de cette débauche de moyens dans toutes ces opérations. En particulier, on s’est rendu compte lors des attentats terroristes du 11 septembre qu’il y avait un déficit dans le renseignement humain du côté américain. Pour ce qui est de la lutte contre le terrorisme, par définition imprévisible et pouvant emprunter toutes les voies, il n’est pas sûr que le spatial soit une solution. Cependant, les technologies spatiales permettent de repérer les usines chimiques à risque, de surveiller les infrastructures d’un pays, de mettre à jour des informations stratégiques. La localisation cellulaire de terroristes s’avère parfois efficace. Les Russes ont ainsi tué un chef tchétchène en le localisant avec son téléphone mobile. Les Américains ont aidé les forces colombiennes à capturer le patron du cartel de Medelin avec des satellites d’ écoutes électroniques en interceptant ses communications. Les technologies spatiales permettent aussi d’accumuler des informations, en temps réel et en permanence, et de surveiller les activités humaines suspectes. Mais, c’est une chose de collecter des données d’information (un convoi de camion bâché, une usine suspecte, une colonne de soldats qui marche dans le désert), encore faut-il pouvoir les traiter à temps. De mon point de vue, le rôle des technologies spatiales dans la traque aux terroristes est marginale. On ne voit pas bien ce que le spatial peut apporter de vraiment important pour la lutte contre le terrorisme.»

L’espace est-il une zone de non droit ? Y-a-t-il des organes de réglementation et de contrôle de l’utilisation de l’espace ?

X. Pasco. - «L’espace n’est pas une zone de non-droit mais est régi par 4 ou 5 textes internationaux dont le traité de 1967. Deux organismes internationaux s’occupent également de l’espace : le CUPEA (Comité d’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique) qui siège à Viennes. Cet organisme, qui dépend des Nations Unies, doit s’assurer que les quelques textes internationaux en question sont bien respectés comme, par exemple, le sauvetage des astronautes ou encore le problème des débris spatiaux. L’autre instance, c’est la conférence de Genève sur le désarmement qui concerne à la fois l’espace et le nucléaire. Les débats portent notamment sur le projet américain de NMD (National Missile Defense) qui consiste à mettre des armes dans l’espace.»

A l’avenir, va-t-on assister à une "guerre en orbite" entre les grandes puissances ?

X. Pasco. - «Les Américains considèrent la Chine comme une puissance spatiale montante. Ils soupçonnent le régime de Pékin de développer des armes spatiales. Les stratèges du Pentagone ont mentionné l’existence de projets chinois consistant à fabriquer des satellites parasites capables de se greffer sur des satellites américains pour les détruire. Ils parlent également de programme de vol habité avec des cosmonautes chinois envoyés dans l’espace pour espionner les activités de la Nasa. Franchement, pour l’instant, je ne vois guère de conséquences au-delà d’une escalade rhétorique et diplomatique. La question se pose néanmoins à échéance de 30 ou 50 ans, car bien des choses auront changé. De plus, il n’y a guère de milieu naturel (air, mer, terre) qui n’ait été touché par l’homme et qui n’ait pas fait l’objet d’une militarisation, et je ne vois pas pourquoi l’espace y échapperait. Maintenant, de là à dire que l’espace est en train de devenir le champ de bataille du futur, je crois qu’on ne peut pas franchir ce pas là.»

Propos recueillis par Julien Nessi

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