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M.-R. Djalili : «La Caspienne, un nouveau Grand Jeu»
Septembre 2001 - Propos recueillis par Julien Nessi

Mohammad-Reza Djalili, professeur aux Instituts universitaires de hautes études internationales et du Développement à Genève, apporte son éclairage sur les enjeux pétroliers et gaziers de la mer Caspienne. Spécialiste de l'Asie centrale, il vient de publier, en collaboration avec Thierry Kellner, un ouvrage de synthèse consacré à la géopolitique de cette région («Géopolitique de la nouvelle Asie centrale », PUF, 2001) dans lequel il revient notamment sur " la bataille des pipelines ". L'auteur considère la Caspienne comme étant " au cœur de la nouvelle géopolitique de l'Asie centrale ". Entretien.

Cyberscopie. - La mer Caspienne est-elle l'eldorado pétrolier et gazier du XXIème siècle - avec des réserves potentielles défiant les régions du Golfe et de Sibérie ?

Mohammad-Reza Djalili. - «L'état actuel des connaissances des aspects géologiques de la région ne présage en rien que la mer Caspienne soit l'eldorado pétrolier et gazier du XXIème siècle. Au contraire, depuis le début des années 1990, les estimations des réserves prouvées ont été revues à la baisse. Si au début de cette décennie, on estimait les réserves de la région à 16% des réserves mondiales, aujourd'hui on pense qu'elles sont de l'ordre de 3% des réserves mondiales. Il est cependant possible que dans les prochaines années, avec les progrès de la recherche, on puisse encore revoir ces chiffres mais sans toutefois atteindre les estimations avancées après l'effondrement de l'Union soviétique. A l'heure actuelle, les réserves de la Caspienne sont estimées entre 25 et 35 milliards de barils, soit un peu plus que celles de la mer du Nord.»

L'Etat le plus prometteur en terme de richesses pétrolières semble être le Kazakhstan (Tenguiz, East Kashagan). Quels sont les plus gros projets d'oléoducs développés actuellement par ce "Koweït d'Asie centrale" ?

M.-R. Djalili. - «Effectivement, l'Etat le plus prometteur pour les réserves en pétrole est le Kazakhstan, suivi de l'Azerbaïdjan. Pour le gaz, c'est le Turkménistan. Au Kazakhstan, le pipeline d'exportation le plus important relie Atyrau et Mangistau dans la région nord de la Caspienne à la Russie. L'autre oléoduc d'exportation est la ligne Kenkyak-Orsk qui transporte le pétrole de l'ouest du pays vers la Russie. Outre ces deux pipelines en fonctionnement, d'autres projets d'exportations existent. Le projet d'oléoduc le plus avancé est celui destiné à relier la Russie. Le projet CPC (Caspian Pipeline Consortium) prévoit de relier les champs pétroliers de Tengiz et de Karachaganak au port russe de Novorossiysk situé sur le mer Noire. D'autres projets d'oléoducs sont également à l'étude privilégiant des tracés pour échapper à la Russie. Il y a aussi quelques études préliminaires quant à un projet d'exportation du pétrole kazakh vers la Chine.»

Le "grand jeu" est-il de retour en Caspienne ?

M.-R. Djalili. - «Oui, mais c'est un nouveau "grand jeu". On se souviendra qu'au XIXème siècle, le "grand jeu" opposait deux puissances impériales en expansion en Asie : la Russie et l'Angleterre. Aujourd'hui, la Russie n'a plus les moyens d'une politique active et les Etats-Unis, tout en essayant de développer leur présence dans la région, ne veulent prendre aucun engagement politique et surtout pas militaire. Par ailleurs, une autre différence de taille par rapport au passé, c'est la présence dans ce jeu des puissances régionales comme l'Iran, la Turquie, la Chine...»

Peux-t-on considérer la région comme le théâtre futur d'une confrontation américano-russe ?

M.-R. Djalili. - «Il s'agit plutôt d'une confrontation feutrée ou d'une rivalité qui rappelle sans doute un peu la confrontation entre l'Est et l'Ouest, à l'époque de la guerre froide. Cependant, ce n'est pas, à mon avis, une confrontation directe et une opposition frontale ni à court, ni même à moyen terme.»

Quelle est la stratégie de l'administration Bush dans la région ?

M.-R. Djalili. - «L'administration Bush continue la politique de l'administration précédente, peut-être avec une oreille plus attentive aux demandes des sociétés pétrolières américaines. Mais nous ne sommes qu'au début de l'entrée en fonction de cette nouvelle équipe, il faut attendre encore quelque temps pour pouvoir se prononcer sur sa politique au Caucase et en Asie centrale.»

Après une décennie de perte d'influence, la Russie ne va-t-elle pas être tentée de revenir en force dans la région Caspienne ?

M.-R. Djalili. - «Le kremlin est certainement tenté, surtout depuis la venue au pouvoir de Monsieur Poutine. Mais, la Russie a peu de moyens économiques et elle reste embourbée dans le conflit tchétchène.»

Quels sont les intérêts géopolitiques de l'Iran et de la Chine dans la Caspienne ?

M.-R. Djalili. - «En ce qui concerne l'Iran, c'est une puissance riveraine de la Caspienne : son territoire fait la jonction entre cette mer et la région du golfe Persique. Il ne fait aucun doute que l'Iran est donc " géopolitiquement " le pays le mieux placé pour tirer le meilleur bénéfice de l'évolution de la situation en zone Caspienne. Malheureusement, vu l'état de ses mauvaises relations avec les Etats-Unis, l'Iran n'a pas pu bénéficier des opportunités qui se sont présentées à elle. Quant à la Chine, elle a trois préoccupations géopolitiques par rapport à la région : la proximité, la situation dans les régions à population musulmanes et turcophones de son territoire, les considérations énergétiques et plus largement économiques.»

Quelles sont les compagnies pétrolières les plus actives pour exploiter le pétrole et le gaz de la Caspienne ?

M.-R. Djalili. - «Il est difficile de répondre à cette question de manière précise tant la situation a évolué depuis dix ans. Disons que la plupart des grandes compagnies (majors) sont impliquées dans la région, avec en plus quelques sociétés locales russes, turques et arabes. Par contre, la société nationale iranienne des pétroles a été souvent tenue à l'écart en raison de l'opposition américaine.»

Propos recueillis par Julien Nessi

 

Pour en savoir plus

Mohammad-Reza Djalili est l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages sur les relations internationales, le Moyen-Orient, l'Iran, le Caucase et l'Asie centrale.

Bibliographie :

- «Géopolitique de la nouvelle Asie centrale», en collaboration avec Thierry Kellner, Publications de l'institut universitaire de Hautes études internationales de Genève, Presse Universitaires de France, mars 2001

- «Caucase et Asie centrale : entrée en scène et recomposition géostratégique de l'espace», Central Asian Survey, vol. 13, n°1, 1994, pp. 7-17.

- «Téhéran face à l'Asie centrale», Nouveaux Mondes, n°4, printemps 1994, pp. 174-190

- «La mer Caspienne : jeu d'échecs autour du nouvel enjeu international», La lettre d'Asie centrale, n°6, printemps 1997, pp. 1-2.

- «Le redécouverte de l'Asie centrale par la communauté internationale : du discours aux réalités», Les études de la documentation française, Les pays de la CEI, 1997, pp. 55-91

- «Pétrole et gaz de la Caspienne, entre mythe et réalité», avec Thierry Kellner, Transitions, vol. XXXIX, n°2, 1998, pp. 121-158

- «Moyen-Orient, Caucase et Asie centrale : des concepts géopolitiques à construire et à reconstruire ?», avec Thierry Kellner, Asian Survey, vol. 19, n°1, 2000, pp. 117-140

«Diplomatie islamique : stratégie internationale du Khomeynisme», Publications de l'Institut universitaire des Hautes études internationales, 1989, 240 pages

- «Le Caucase Postsoviétique : la transition dans le conflit», Bruxelles, Ed. Bruylant, 1995