>>> Bienvenue sur Cyberscopie, nous sommes le , il est .

B. Courmont : «L'Iran et la Russie pourraient être les grands vainqueurs»
Décembre 2001 - Propos recueillis par Julien Nessi

Spécialiste des Etats-Unis à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques, Barthélémy Courmont travaille sur le Congrès américain, les questions de défense et les concepts de dissuasion aux Etats-Unis. Dans l'entretien qu'il a accordé à Cyberscopie, il analyse les changements intervenus dans la politique étrangère américaine depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001. De la levée des sanctions contre le Pakistan au rapprochement entre Washington et Moscou, en passant par le projet controversé de bouclier antimissile, l'expert décrypte le renouveau de la diplomatie américaine. Entretien.

Cyberscopie. - Quelles sont vos impressions sur les attentats du 11 septembre 2001 ?

Barthélémy Courmont. - «Il y a une chose qui m'a surpris : comment les terroristes ont organisé leur coup. Les terroristes ont eu recours à des armes très simples (cutters, lames de rasoir) pour réaliser ces attentats, c'est-à-dire des moyens "asymétriques". Ils ont ainsi pu contourner les services secrets américains. Ces gens ont été en contact dans le passé avec des émissaires d'Oussama Ben Laden, ils sont proches idéologiquement des thèses du milliardaire d'origine saoudienne, mais ils ont agi dans leur coin. Je pense qu'il n'y a pas eu de préparation décidée depuis l'Afghanistan. On n'a pas retrouvé le moindre réseau aux Etats-Unis lié aux mouvements Ben Laden qui confirmerait l'idée souvent entendue d'un " hyperterrorisme ", à savoir un terrorisme sophistiqué, très organisé, ultra-puissant, structuré… Au contraire, il n'y a pas d'organisation, de structure, d'armée secrète prête à attaquer. Ce sont plutôt des gens qui ont agi dans l'ombre, sans véritable organisation. On a trouvé des hommes, pas fichés, peu connus des services de renseignement. »

Quelles sont les conséquences des attentats terroristes sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient et en Asie
centrale ?

B. C. - «Je vois deux conséquences. La première, c'est la levée des sanctions économiques américaines à l'égard du Pakistan et de l'Inde. C'est une grande nouveauté. Ces mesures de rétorsion, prises par Washington il y a quelques années, avaient pour objectif de sanctionner les programmes nucléaires des deux pays. Je pense que la levée de ces sanctions sera définitive. En prenant cette décision, Washington accepte de reconnaître le statut de puissances nucléaires des deux frères ennemis de l'échiquier sud asiatique. Au sortir de la crise afghane, on pourra dire officiellement que l'Inde et le Pakistan sont des puissances nucléaires. Il y a, du fait de cette reconnaissance, un renouveau de la politique étrangère américaine dans la région qui lève toute ambiguïté sur les événements passés. Les relations entre les Etats-Unis et le Pakistan et l'Inde ne pourront que s'améliorer. Deuxième conséquence : la reconnaissance à peine voilée de la Palestine par le président américain. George W. Bush a reconnu la nécessité de la création d'un Etat palestinien. Et là on sent véritablement un geste en direction des différents alliés arabes. Le processus de paix va reprendre, les Etats-Unis reprendront place à la table des négociations car ils n'ont pas d'autre alternative, mais cette fois, leur position sera différente. Les Américains demanderont plus fermement à Israël de trouver un compromis qui passe par la création d'un Etat palestinien. Il y a donc un renouveau de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. »

Depuis les attentats, on assiste à une redistribution des cartes en Asie centrale. Pensez-vous que l'influence américaine va se renforcer dans la région ?

B. C. - «Effectivement, il y a un regain d'influence réel des Américains dans la région. Les ex-Républiques soviétiques ont notamment apporté un soutien plus que total aux Etats-Unis. C'est un véritable événement que Poutine n'a pas hésité à qualifier d' " historique ". Pour les Russes et les Américains, il s'agit là d'un fait véritablement nouveau et de grande importance pour l'avenir. La relation entre les Etats-Unis et l'Iran pourrait également changer à la suite de la guerre afghane. Si l'Iran approuve la déroute du régime taliban, en remerciement, les Américains pourraient très bien revoir leur politique de sanctions contre Téhéran qui ont été reconduites en août 2001. La décision de reconduire les mesures de rétorsion contre les Iraniens résulte notamment du poids du lobby juif mais aussi de la non-condamnation du terrorisme par l'Iran. Mais il y a eu un élément nouveau lors du vote au Congrès. C'est l'adoption d'une clause spéciale permettant à Bush d'avoir la possibilité de reconsulter le Congrès au bout de deux ans, à l'été 2003, au lieu de cinq ans. L'Iran a ainsi tout à gagner de cette crise. Je pense d'ailleurs que l'Iran et la Russie pourraient être les grands vainqueurs de cette crise afghane.»

Justement, comment vont évoluer les relations entre la Russie et les Etats-Unis ?

B. C. - «Le rapprochement entre Washington et Moscou est une alliance de circonstance tout à fait compréhensible. Les Russes sont déjà opposés aux terroristes islamistes dans le Nord du Caucase. Il y a donc ralliement cynique des Russes à la cause américaine pour des raisons intérieures. Je crois que l'évolution de la relation américano-russe devrait se faire dans le bon sens. La Russie a l'occasion de retrouver une certaine crédibilité auprès des Etats-Unis, de devenir enfin un véritable allié. Il semblerait que les Russes ont décidé de s'ouvrir aussi à l'élargissement de l'Otan. Il y a d'une certaine manière une cassure définitive de la guerre froide. On arrive peut être enfin à la fin de la guerre froide et les Russes ne seront plus considérés comme des ennemis.»

Quelle évolution dans les relations entre les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite ?

B. C. - «Je ne suis pas sûr que les Américains aient intérêt à s'en prendre à l'allié saoudien pour des raisons économiques et de sécurité dans la région. Les Américains demanderont peut-être aux Saoudiens une plus grande transparence de leur soutien financier au terrorisme, mais ils savent très bien qu'ils ne l'obtiendront pas totalement. Il y a un certain pragmatisme des Américains : il vaut mieux garder l'Arabie Saoudite comme allié. Les Américains ont intérêt à garder le soutien du roi Fahd plutôt que de s'en faire un adversaire malgré le jeu trouble de Riyad. Si l'Arabie Saoudite devient un adversaire des Etats-Unis, il y a un véritable risque d'embrasement. Les Américains ont compris qu'ils ne fallaient pas bousculer l'allié saoudien. Il n'y aura pas de modification majeure dans les relations entre Washington et Riyad.»

La superpuissance américaine va-t-elle devoir s'impliquer davantage dans les conflits extérieurs après ces événements ?

B. C. - «Certainement. Les Américains s'impliqueront davantage pour prévenir ce type d'attaque terroriste. En ce qui concerne les services de renseignement, on peut s'attendre à une meilleure coordination des services secrets occidentaux. L'intervention américaine dans le cadre de l'Otan pourrait aussi évoluer. Il y a une nécessaire réforme de l'Otan à venir à laquelle prendra peut-être part la Russie. On peut se demander si les Européens ne vont pas retrouver un meilleur contrôle des opérations en Europe, qui seraient leur zone d'intervention. En contrepartie, les Américains se réserveraient les zones extérieures qui concernent les opérations hors pays de l'Otan, c'est-à-dire dans les régions sortant des zones d'influence de l'Alliance atlantique. On peut se demander s'il n'y aura pas une avancée dans ce domaine après la crise afghane. Les Américains laisseront peut-être un peu plus de liberté aux Européens en ce qui concerne la sécurité européenne. En contrepartie, les Européens laisseront une plus grande autonomie aux Américains en ce qui concerne les opérations extérieures. C'est sur ce point notamment que l'engagement américain dans le monde pourrait être totalement modifié. Le fait que l'Europe prenne en main sa sécurité à travers l'Otan pourrait permettre aux Etats-Unis de s'investir sur d'autres fronts. C'est un partage souhaité par les Européens, notamment la France et la Grande-Bretagne. A la suite de cette crise, les Américains pourraient comprendre qu'il en va de leur intérêt. La crise pourrait aussi renforcer l'influence américaine en Asie centrale. Sachant que les Russes démissionnent dans cette partie du monde car ils n'ont plus les moyens d'assurer une présence, les Américains pourraient essayer de prendre le relais dans la région. Et notamment dans les ex-Républiques soviétiques d'Asie centrale. L'Ouzbékistan, qui a accepté de stationner des troupes américaines durant le conflit en Afghanistan, pourrait devenir un allié des Américains dans la région à l'avenir.»

Les attentats du 11 septembre vont-ils remettre en cause le projet américain de bouclier antimissile ?

B. C. - «Non. Au contraire, je pense que le projet de bouclier antimissile risque d'être légitimé par ces attentats. Les Américains ne vont pas renoncer à ce projet. Il y a un signe tout à fait clair : c'est l'augmentation du budget de défense proposée par la Maison-Blanche qui est de 50 milliards de dollars sur cinq ans (10 Mds de dollars par an). Cette proposition a été approuvée par le Congrès américain. Aujourd'hui, le débat ne porte plus sur la pertinence mais sur la faisabilité technique du bouclier antimissile. Les essais sont de plus en plus en conditions réelles, les tests sont de plus en plus concluants. Je pense qu'à l'horizon 2006, les Etats-Unis seront en mesure de développer un bouclier antimissile qui ne sera peut-être pas totalement imperméable, qui ne couvrira peut-être pas l'ensemble du territoire américain mais qui au moins aura la capacité d'intercepter quelques missiles sur des zones jugées stratégiquement importantes. La zone prioritaire pour l'instant, c'est l'Alaska. Parce que cette zone est la plus proche de la Corée du Nord et les Américains estiment c'est de là que la menace peut venir. La crise va donc accélérer la mise en place du système antimissile américain.»

Ne va-t-il pas y avoir une évolution de la doctrine stratégique américaine ?

B. C. - «Il est probable qu'on arrive à un monde un peu plus multipolaire. Il y aura peut-être une plus grand concertation avec les alliés, notamment dans le cadre de l'Otan. Les Etats-Unis ont compris qu'ils ne pouvaient plus se passer de la couverture diplomatique de certains Etats européens. L'exemple le plus significatif, c'est le rôle diplomatique joué par les Britanniques au Moyen-Orient depuis les attentats. Tony Blair a multiplié les déplacements dans le monde arabo-musulman comme s'il venait au secours des Etats-Unis. Les Américains ont compris la nécessité de s'allier à Londres pour renforcer leur crédibilité au Moyen-Orient. Les Américains ont compris qu'ils ne peuvent pas se passer de la couverture diplomatique que peut leur apporter leurs alliés européens. Les attentats pourraient faire évoluer l'engagement américain dans le monde.»

Propos recueillis par Julien Nessi