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Corine Lesnes : « Sur le réchauffement climatique, le revirement américain devrait être spectaculaire »
Octobre 2008 - Propos recueillis par Julien Nessi

Correspondante aux Etats-Unis pour le journal Le Monde depuis 2002, Corine Lesnes publie «Aux sources de l'Amérique. Les enfants de Washington face à leur histoire» aux éditions Buchet-Chastel. Dans cet essai, elle s'intéresse aux origines de ce grand pays (1776-1800) pour remettre en perspective les débats actuels. Entretien sur les enjeux du scrutin et l'après élection.

Cyberscopie - Quels sont, à votre avis, les principaux enjeux du scrutin présidentiel ?

Corine Lesnes - «Il y a bien sur la guerre en Irak, quelle stratégie pour le désengagement des forces américaines ? L'économie, quel président va gérer les suites de la crise financière. Quel modèle économique pour limiter la récession ? Un retour de l'Etat, comme le propose Barack Obama, ou le modèle prôné par les républicains, de réduction d'impôts, initiatives individuelles.… D'un point de vue purement domestique, l'un des enjeux les plus importants est la Cour suprême. Il est très probable que le prochain président aura à nommer au moins un juge à la Cour suprême. Comme les juges ne sont que neuf à la Cour et qu'ils sont nommés à vie, le choix est lourd de conséquences. Sur plusieurs sujets qui divisent beaucoup les Américains, la nomination d'un juge conservateur supplémentaire, après les deux choisis par George Bush, pourrait faire basculer la Cour, dont un certain nombre de décisions sont rendues par 5 voix contre 4. Sur l'avortement, principalement. Les conservateurs attendent avec impatience le jour où la Cour reviendra sur le fameux arrêt Roe versus Wade qui a autorisé les interruptions de grossesse. L'avortement ne serait pas interdit mais le sujet serait renvoyé dans les Etats, qui pourraient eux, décider de l'interdire ou non. John McCain a dit qu'il choisirait un juge conservateur. Si Barack Obama était élu, le doyen de la cour, le juge John Paul Stevens, qui est aussi le plus progressiste, pourrait enfin prendre sa retraite, à 89 ans. Pour autant qu'il le souhaite bien sur… »

Quelles sont les principales différences entre les deux candidats en matière de politique étrangère (Irak, Afghanistan, relation avec la Chine, lutte contre le terrorisme..) ?

Corine Lesnes - «Elles sont moins grandes qu'il n'y paraît. Pendant son premier mandat, on s'en souvient, George Bush a bouleversé l'approche américaine qui était plus ou moins la même que les républicains ou les démocrates soient au pouvoir. Depuis son voyage en Europe de février 2005, il a tenté de revenir à un modèle plus traditionnel. Il a rejoint les Européens dans la négociation avec l'Iran et même cessé de parler d' " axe du mal "… Sur un certain nombre de sujets, Bush a fait du " Clinton bis ". Depuis que Bush s'est " rangé ", le réalisme est redevenu le principe dominant. Les deux candidats sont persuadés que l'Amérique doit continuer à conduire le monde. Seulement cette fois, il ne s'agit pas de conduire la " guerre au terrorisme ". Barack Obama, par exemple, veut être le leader dans la lutte contre le réchauffement climatique. Sur la plupart des grands dossiers, les différences sont assez minces entre les deux hommes. C'est plus une question d'attitude. Barack Obama n'est pas " macho ". John McCain passe pour un va-t-en guerre. C'est évidemment plus compliqué. Obama s'est positionné l'été 2007 comme le président qui rencontrerait tous ses homologues sans demander des concessions préalables. Il a rapidement rectifié et dit qu'il ne rencontrerait pas l'Iranien Ahmadinejad sans conditions. McCain - comme son conseiller Kissinger- prône les négociations directes avec Téhéran, à un niveau moins élevé. Cela ne fait pas une grande différence puisque les deux hommes sont d'accord sur les fondamentaux : à savoir qu'il est "inacceptable" que l'Iran soit dotée de l'arme nucléaire. De là découle une même intention de renforcer les sanctions économiques. Il fut un temps où les Européens, en particulier en France, ne voulaient pas entendre parler de sanctions qui seraient prises hors cadre onusien. Ce n'est plus le cas. A fortiori, John McCain et même Barack Obama ne voient pas de problème à contourner l'ONU pour les sanctions. Il y a quand même des sujets de grandes divergences, mais c'est presque une question de génération, comme sur Cuba. John McCain est opposé à toute ouverture, alors que celle-ci est réclamée jusque dans les rangs de la deuxième génération d'exilés cubains de Miami, tandis qu'Obama est favorable à une approche différente. »

En cas de victoire de Barack Obama, allons-nous assister à un virage à 180 degré de la politique étrangère américaine ?

Corine Lesnes - «En cas de victoire d'Obama, il ne faut pas s'attendre à un virage à 180 degrés sur les grands sujets. Mais ce qui changera la donne, ce sera le virage dans l'attitude internationale à l'égard de Washington. Le " soft power " devrait revenir, du seul fait que les Etats-Unis auraient élu un Africain-américain, cinquante ans seulement après la fin de la ségrégation. Est-ce que les Européens enverront pour cela plus de troupes en Afghanistan ? Comme McCain, Barack Obama pense qu'il faut envoyer plus de troupes dans ce pays. Tout le monde n'est pas persuadé en Europe qu'il y a une solution militaire à ce conflit, et une solution passant par le visage occidental de l'Otan. »

La crise financière actuelle risque-t-elle d'affecter durablement l'économie américaine, et par ricochet, l'économie européenne ?

Corine Lesnes - « La crise financière va affecter durablement l'économie américaine. Va-t-elle entrer dans une récession comme l'économie japonaise après 1990 ? Il est clair que les programmes des candidats vont devoir être revus à la baisse. Les priorités vont être affectées. Barack Obama a déjà dit qu'il ne pourrait peut-être pas faire autant qu'il le souhaitait dans ses investissements dans les énergies nouvelles. »

Sur la question cruciale du réchauffement climatique, quelles sont les positions des deux candidats ? Devons-nous nous attendre à un changement d'attitude de la part de Washington après les élections ?

Corine Lesnes - «Sur le réchauffement climatique, le revirement américain devrait être spectaculaire, et quel que soit le président. Les deux candidats se sont engagés en faveur de limitations contraignantes des émissions. John McCain est un environnementaliste de la première heure, façon Teddy Roosevelt. Pour ne pas contrarier les quelques républicains qui continuent à mettre en doute que l'activité humaine contribue au réchauffement climatique, il a trouvé une logique : que cela soit vrai ou pas, il faut de toute façon préserver l'environnement. Barack Obama propose des investissements lourds (15 milliards en dix ans) dans les énergies renouvelables. Mais tous les deux ont du évoluer sur les forages off shore : ils ne s'y opposent plus. La pression populaire est forte, compte tenu de l'augmentation des prix du pétrole. Même si tout le monde sait bien que les forages ne donneront pas de résultats avant une dizaine d'années. »

Vous sortez un livre "Aux origines de l'Amérique. Les enfants de Washington face à leur histoire" (Ed Buchet Chastel) en France. Pouvez- vous explicitez la thèse de votre essai ?

Corine Lesnes - « J'ai été frappée par le fait que l'on entendait énormément parler des Pères Fondateurs depuis quelques années. Comme si les Américains étaient déboussolés et avaient besoin de revenir à leurs origines pour retrouver leur identité. Les années Bush ont emmené les Américains loin de leur " base ". Sur les pouvoirs du président en temps de guerre, sur les libertés... En lisant l'histoire de la période 1776-1800, les 25 premières années de la république, on s'aperçoit que les débats sont les mêmes depuis les origines. La méfiance par rapport à Washington est inscrite dans les débuts du pays : on avait peur d'une restauration monarchique, Washington était le signe de l'autoritarisme, de la corruption.. La religion, autre exemple. Les conservateurs passent leur temps à dire que les Etats-Unis ont été fondés comme une nation chrétienne. C'est faux. Dieu est un mot qui ne figure pas dans la Constitution. Les " Founders " se méfiaient absolument de la religion d'Etat pratiquée en Europe. Washington était un franc maçon convaincu. Jefferson a publié sa propre " bible " : une Vie de Jésus élaguée des miracles et de la résurrection… Pareil sur les libertés en temps de guerre. Les premières lois d'exception datent de 1798. John Adams, le deuxième président, s'est arrogé le pouvoir d'arrêter les " ennemis combattants " de l'époque (les Français) sans justification, 200 ans avant Guantanamo…Pendant les années Bush, on a pu voir que le système de " checks and balances " qui fait à juste titre la fierté des Américains a été mis à l'épreuve de la " guerre anti-terroriste ". Le système a fonctionné mais, en même temps, on a souvent l'impression que les différentes branches se paralysent. Prenez Guantanamo. Le président a créé la prison. La Cour suprême a contesté les détentions sans jugement (ce qui était d'ailleurs un progrès par rapport à l'internement des Japonais pendant la 2ème guerre mondiale, que la Cour suprême avait validé !) Le président est retourné au Congrès, qui lui a donné satisfaction en passant une loi. La Cour suprême a de nouveau répété ses objections. Et cela va faire sept ans que des " suspects " sont détenus par les Etats-Unis sans avoir vu un juge. Les Pères Fondateurs auraient jugé cela très " anti-américain.»

Propos recueillis par Julien Nessi
Entretien publié dans le magazine "L'essentiel des relations internationales"

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