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Vincent Prado : «La situation a complétement changé dans la Vallée de Ferghana»
Mars 2002 - Propos recueillis par Julien Nessi

Photojournaliste indépendant, Vincent Prado a enquêté durant deux mois et demi, du 15 juin au 25 août 2001, dans la Vallée de Ferghana. Considérée par la plupart des experts comme une poudrière géopolitique et un foyer agité du wahhabisme, cette région est à cheval entre 3 pays limitrophes d'Asie centrale : l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan. Selon le reporter, la vallée de Ferghana ne représente plus réellement une menace islamiste. Elle serait plutôt devenue une zone active de transit de la drogue en provenance d'Afghanistan. Entretien exclusif pour Cyberscopie.

Cyberscopie. - Pourquoi aller enquêter dans la vallée de
Ferghana ?

Vincent Prado. - «Au départ, il s'agit d'un projet assez vaste sur le wahhabisme [doctrine rigoriste de l'Islam née en Arabie Saoudite qui s'est ensuite propagée en Asie centrale]. Avec Dimitri Beck, le journaliste qui a enquêté avec moi, nous avons eu l'idée de traiter du wahhabisme dans le Caucase (Daghestan, Tchétchènie) et en Asie centrale. Ces régions sont considérées comme un foyer de ce courant radical, notamment au Tadjikistan, en Ouzbékistan, dans une partie du Kirghizstan, mais aussi en Arabie Saoudite, seul Etat officiellement wahhabite avec le Qatar. Nous avons choisi la vallée de Ferghana pour commencer cette enquête. C'est une région très particulière, du fait du découpage aux frontières opéré par Staline dans le but de diviser les populations locales. Il y a eu des divisions ethniques importantes dans la région. En fin de compte, les parties kirghiz et tadjik de la Vallée sont peuplées majoritairement d'Ouzbeks. Cette politique a déstabilisé les relations entre les habitants des pays limitrophes. A Och, au Kirghizstan, il y a eu des affrontements ethniques. La partie tadjik de Ferghana est la plus stable car elle est assez isolée. C'est la seule région qui n'a pas été touchée par la guerre civile du Tadjikistan. »

Sur le terrain, dans la Vallée de Ferghana, avez-vous réellement constatez un mouvement wahhabite ?

V. Prado. - «Il y a un courant wahhabite dans la partie du Tadjikistan : le Hizb ut-Tahrir. C'est un mouvement clandestin, un peu comme une toile d'araignée invisible, une multitude de petits groupes dont le but est de diffuser la pensée wahhabite par des cassettes vidéo, des tracts. Ils ne font pas de meeting officiel. Ils n'ont pas d'armes, pas de combattants. C'est uniquement un mouvement de propagande. Il y a aussi le désormais célèbre Mouvement Islamiste d'Ouzbékistan (MIO) de Juma Namangani. [Après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, ce mouvement a été inscrit sur la liste américaine des organisations liées à Ben Laden ]. Ce chef rebelle aurait participé aux combats en Afghanistan contre les troupes de l'Alliance du Nord. Son armée, de 2 000 à 6 000 hommes, est composée de combattants qui viennent aussi bien d'Asie centrale que de pays comme l'Arabie Saoudite, la Tchétchénie, le Daghestan et d'autres pays hébergeant des fondamentalistes islamiques.. Son objectif est de renverser Islam Karimov, le président ouzbek. Juma Namangani est avant tout un stratège politique plus qu'un chef religieux. Mais, aujourd'hui, il n'a pratiquement plus d'influence dans la partie ouzbek de la Vallée de Ferghana. Il aurait surtout une influence au Tadjikistan et en Afghanistan.»

Comment sont financés ces mouvements islamistes ?

V. Prado. - «Comme la plupart des groupes rebelles en Asie centrale, ces mouvements se financent par le trafic de drogue. Ce qui est certain, c'est qu'il y a des échanges d'intérêts dans la région pour faire passer la drogue aux frontières. Par exemple, au Tadjikistan, les relations entre groupes armés et membres du gouvernement ont été très étroites au lendemain de l'indépendance dans les années 90. D'anciens chefs de guerre sont même devenus ministres, sur la base d'un règlement d'intérêts au sein du gouvernement pour mettre fin à la guerre civile. Il y a un véritable partage du trafic de drogue entre les chefs de guerre. Dans la vallée de Ferghana, dans la partie Kirghize, Och est la principale ville pour faire sortir la drogue venant d'Afghanistan via le Tadjikistan. Ses frontières sont complètement poreuses. L'autre gros point de sortie de la drogue en Asie centrale est la ville de " Piandj ", située à la frontière afghane et tadjik, contrôlée par l'armée russe. La vallée de Ferghana est une zone de transit de la drogue. Le but du jeu, c'est d'amener la drogue d'Afghanistan en Ouzbékistan, pour ensuite l'exporter vers la Russie qui se chargera de la dispatcher sur l'Europe. »

En quelque sorte, à défaut de trouver un mouvement rebelle wahhabite dans la vallée de Ferghana, vous avez découvert des seigneurs de la drogue.

V. Prado. - «La vallée de Ferghana est surtout devenue une zone de transit de la drogue, à défaut d'être un véritable foyer d'agitation wahhabite. C'est un business presque ouvert : la population connaît les tarifs, sait comment ça se passe. Il y a énormément de check points dans la région. Sur place, le trafic de drogue est quelque chose de gigantesque. C'est extrêmement facile de faire circuler de la drogue dans ces pays. Même s'il y a de nombreux check points qui sont tenus soit par les services secrets, soit par l'armée tadjik, soit par l'armée russe ou soit par la police locale, le passage de la drogue se fait en échange d'argent. C'est une pratique quasi institutionnalisée et rentrée dans les mœurs. Les passeurs donnent de l'argent, de l'essence… Tout est quasiment officiel. Les passeurs acheminent la drogue en Russie. Arrivés en Russie, ils échangent la marchandise contre des voitures de luxe, des 4x4 à plusieurs milliers de dollars. Ils les ramènent ensuite dans leur pays. Ils écoulent les kilos de drogue sur place en Russie aux trafiquants qui les payent cash en dollars. Avec ces dollars, ils achètent des bagnoles neuves, entre 300 et 400 000 francs. L'argent est blanchi à ce moment-là et rentre ainsi dans le circuit économique.»

La vallée de Ferghana est considérée par les experts comme un foyer d'agitation. Est-ce que c'est toujours le cas aujourd'hui ?

V. Prado. - «Ce n'est plus le cas aujourd'hui. C'était très vrai au début des années 90, au lendemain de l'indépendance. A cette époque, la situation était instable et des mouvements islamistes ont fait irruption pour profiter de la situation de misère sociale. Je pense notamment au mouvement de Juma Namangani, le Mouvement islamiste ouzbek (MOI). Ce mouvement s'est servi du wahhabisme pour revendiquer une lutte contre la corruption et améliorer les conditions de vie dans la région. La population de la vallée de Ferghana est très pauvre. Il faut savoir que près de 70% de la population dans la vallée de Ferghana vit en dessous du seuil de pauvreté selon la Banque mondiale. Dans la partie ouzbek de la vallée, j'ai rencontré des personnes qui n'avaient pas mangé de viande depuis deux ans. C'était très facile pour ces mouvements islamistes de prospérer dans la région.»

A partir de quand le Mouvement islamiste ouzbek (MIO) a-t-il commencé à perdre son influence dans la région ?

V. Prado. - «Le MIO a perdu le soutien de la population locale à partir du moment où les mosquées clandestines ont été interdites et ont été fermées dans la partie ouzbek par le gouvernement du président autoritaire Karimov. C'est dans la région ouzbek que les mouvements islamistes ont été les plus forts, proche de la ville de Namangan. Les mosquées clandestines ont été fermées, les imams emprisonnés. Les autorités ouzbeks ont éradiqué tous les mouvements islamistes non officiels. Aujourd'hui, il faut l'autorisation du gouvernement de Karimov pour ouvrir une mosquée. C'est vrai aussi dans la partie tadjik de la vallée. L'islam de la vallée de Ferghana aujourd'hui est un islam contrôlé par les gouvernements, un islam modéré très loin du wahhabisme. Avec l'arrivée de ces imams officiels, l'opinion publique a complètement changé aujourd'hui dans la vallée de Ferghana. La propagande des gouvernements a bien fonctionné. La population locale a pris conscience de la dérive wahhabite dans la période agitée des premières années de l'indépendance. Aujourd'hui, il est clair que les pro-wahhabites sont extrêmement faibles dans la vallée de Ferghana. Il y a sûrement des bases arrières dans la région mais sans influence véritable. La situation a donc complètement changé.»

Propos recueillis par Julien Nessi
Portrait : Virginie Vican
Photos : Vincent Prado

Pour en savoir plus
Le reportage de Vincent Prado et Dimitri Beck est disponible en intégralité auprès de l'Agence Zone-F, agence photographique éditoriale basée à Paris (Tél.: 01-49-70-73-17).
Les deux journalistes ont aussi enquêté sur les conditions de la femme dans la vallée de Ferghana et la route du Pamir (M-41) au Tadjikistan et au Kirghizistan ainsi que sur les enjeux pétroliers dans la région.
Pour contacter Vincent Prado : vprado@free.fr
Site Internet : http://vincent.prado.free.fr