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Jean Ziegler : « Les grandes firmes privées transnationales sont les nouveaux seigneurs féodaux »
Mai 2005 - Propos recueillis par Julien Nessi

Rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, Jean Ziegler dénonce dans un nouvel essai "L'Empire de la honte" (Edition Fayard, avril 2005) l'emprise des grandes firmes multinationales sur les richesses du monde. Selon le sociologue suisse, les sociétés privées transnationales se sont accaparées les richesses et maintiennent les pays pauvres dans un état de soumission en ayant recours à deux armes : la faim et la dette. C'est le point de vue d'un homme engagé et révolté, qui se rend régulièrement dans les pays touchés par la faim.

Cyberscopie - Dans votre livre, vous parlez de processus de "reféodalisation du monde", de "nouveaux despotes" et de "droit international à l'agonie" ? Pouvez-vous nous en dire plus sur votre thèse ?

Jean Ziegler - « Dans la nuit du 4 août 1789, les députés composant l'Assemblée nationale ont aboli le régime féodal en France. Or, deux siècles après, où en sommes-nous ? Des millions d'êtres humains continuent à mourir de faim et sont dans un état d'oppression permanente alors qu'un petit nombre ne cesse de s'enrichir ! Il y a eu un véritable processus de captation et d'accaparement des richesses. Nous vivons un véritable processus de reféodalisation du monde. Les nouvelles féodalités capitalistes détiennent désormais un pouvoir qu'aucun empereur, aucun roi, aucun pape n'a possédé avant elles. Ces nouveaux seigneurs sont les grandes firmes multinationales. Les 500 plus puissantes sociétés capitalistes privées transcontinentales du monde contrôlaient, en 2004, 52% du produit mondial brut, selon les données de la Banque mondiale. En clair, elles détiennent plus de la moitié de toutes les richesses produites en une année sur notre planète. Pourtant, aujourd'hui, notre planète déborde de richesses ! Les forces de production ont été décuplés et nous avons, pour la première fois, la possibilité de réaliser le bonheur commun. Or, c'est l'inverse qui s'est produit.»

Selon vous, la faim et la dette sont "des armes de destruction massive" dont se servent ces grandes compagnies privées pour maintenir cet état de soumission des plus pauvres…

Jean Ziegler - «Par l'endettement, les Etats abdiquent leur souveraineté ; par la faim, les peuples agonisent et renoncent à leur liberté. Toutes les cinq secondes, un enfant en dessous de dix ans meurt de faim ou de maladies liées à la malnutrition. Environ 30 000 enfants en dessous de dix ans deviennent aveugles chaque année au Bangladesh par manque de vitamine A ! Entre 1995 et 2004, le nombre de victimes de la sous-alimentation chronique a augmenté de 28 millions de personnes ! La faim est le produit direct de la dette, dans la mesure où c'est elle qui prive les pays pauvres de leur capacité d'investir les fonds nécessaires pour le développement des infrastructures agricoles, sociales, de transport et de services.»

Comment faire face à ce problème alimentaire mondial ?

Jean Ziegler - «A mon avis, il faut sauver les Nations Unies de l'agonie. C'est la seule institution internationale qui joue encore un rôle sur la scène mondiale. Les 191 Etats membres de cette organisation sont signataires de la charte des Nations Unies et de la déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée en 1948. Ces deux textes incarnent les principes fondateurs de notre civilisation, comme la justice sociale planétaire, les droits universels de l'homme, le respect de la dignité humaine… Or, l'Onu est aujourd'hui mise radicalement en question par les laquais des nouveaux seigneurs féodaux et l'appareil politico-militaire américain. Les trois piliers (la sécurité collective, l'aide au développement et les droits de l'homme) sur lesquels repose le système des Nations Unies sont aujourd'hui gravement affectés. La sécurité collective est mise en cause par la doctrine préemptive américaine ; l'aide au développement est sabotée - des pays ne payent plus leur contribution pour l'aide au développement, la Banque mondiale impose le " consensus de Washington " en fonction de la maximalisation des profits des grandes compagnies privées transcontinentales - et, enfin, les droits de l'homme sont menacés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme (l'impunité de la torture à Guantanamo par exemple). »

Etes-vous favorable à l'émergence d'une diplomatie non gouvernementale ?

Jean Ziegler - « Les sociétés privées transcontinentales sont aujourd'hui les acteurs dominants du système international. Le droit international était jusqu'à présent basé sur l'Etat Or, avec le capitalisme mondialisée et la captation du pouvoir économique par des acteurs privés, ce sont ces sociétés transcontinentales qui jouent aujourd'hui un rôle de premier plan. Le premier combat est donc de les soumettre au respect des droits de l'homme, de les rendre responsables devant l'Assemblée générale des Nations Unies. Elles doivent en quelque sorte pouvoir rendre des comptes. La société civile est justement là pour développer des rapports de force nouveaux, des mécanismes de négociation et maintenir la pression sur ces sociétés privées transcontinentales. »

Quel rôle l'Europe pourrait-elle jouer pour freiner ce processus de reféodalisation ?

Jean Ziegler - « L'Europe devrait davantage imposer son poids politique dans les grandes institutions internationales où se jouent l'avenir de l'humanité. Prenez par exemple l'Organisation mondiale du commerce (OMC), l'instance où s'arbitre les grandes négociations commerciales entre les Etats : les Quinze représentent à eux seuls 41% du commerce du monde contre 21,5 % pour les Américains. Les Européens ont donc les moyens techniques d'imposer plus de solidarité, or ils ne le font
pas !»

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