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Bernard Dorin : « Les Kurdes d'Irak sont dans une position à la fois favorable et fragile »
Janvier 2005 - Propos recueillis par Julien Nessi

Dans un livre d'entretien paru en février 2005, "Les Kurdes : destin tragique, destin héroïque" (1) aux éditions Ligne de repères, Bernard Dorin, ambassadeur de France et spécialiste de la question kurde, revient sur l'enjeu kurde dans le nouveau Moyen-Orient. Cyberscopie publie un extrait de cet essai.

L'effondrement du régime irakien a ouvert une nouvelle ère au Moyen-Orient et une période d'incertitudes et d'espoirs pour les Kurdes. Aujourd'hui, c'est en Irak et en Turquie que la question kurde se pose de la façon la plus brûlante. La volonté d'Ankara d'entrer dans l'Union européenne et l'évolution politique du nouvel Irak replacent l'enjeu kurde sur le devant de la scène internationale. Les Kurdes irakiens sont à la fois dans une position favorable pour étendre leur liberté et faire reconnaître leurs droits. Ils entendent conserver une large autonomie culturelle et politique (santé, éducation, police, etc.) dans un futur Etat irakien qu'ils espèrent le plus fédéral possible. Les élections générales irakiennes, prévues le 30 janvier 2005, doivent notamment désigner un Parlement autonome pour le Kurdistan irakien. Cependant, la situation des Kurdes irakiens reste fragile en raison de l'incertitude de la présence américaine, de l'insécurité et de la concurrence possible avec les chiites. L'évolution en Irak est scrutée attentivement par les Kurdes d'Iran et de Syrie.

Quelle est la situation aujourd'hui dans les territoires kurdes du nord de l'Irak ?

Bernard Dorin - Les Kurdes d'Irak sont dans une position à la fois favorable et fragile. Favorable car tant que les Etats-Unis sont présents en Irak, ils sont en sûreté. Ils ont été leurs alliés lors de la seconde guerre du Golfe, assurant l'ouverture du front nord. Ils ont fait capituler les troupes de Saddam Hussein à Mossoul et Kirkouk. Les Kurdes ont mobilisé 70 000 hommes, unis dans le même combat. Les deux formations politiques, anciens frères ennemis, ont combattu ensemble chacun dans sa zone de prédilection. Le PDK a fait capituler les soldats irakiens autour de Mossoul tandis que l'UPK s'est emparée de Kirkouk et de sa région. Par ailleurs, les Kurdes ont aidé les Américains à capturer des anciens dignitaires de la dictature irakienne.

Aujourd'hui, les Kurdes sont en train lentement mais sûrement de récupérer les zones dont ils ont été chassés. Les peshmergas occupent le terrain. Ce processus de " réappropriation " se fait très progressivement. Il y a une " rekurdisation " du Kurdistan sud et sud-est, c'est-à-dire la zone qui échappait à l'autorité kurde sous le règne du dictateur de Bagdad. De nombreux Kurdes ont pu réinvestir la région pétrolière de Kirkouk après la chute de Saddam. Cependant, une majorité de Kurdes campe toujours dans des abris précaires en attendant de pouvoir récupérer les biens spoliés.

Quel est l'état actuel de l'économie du Kurdistan irakien ?

Aujourd'hui, l'économie kurde connaît un véritable essor. Elle s'est considérablement développée et diversifiée. Les services (courtage, banque…) et l'industrie de pointe (l'électronique, la mécanique de précision, Internet…) fleurissent dans les grandes villes du Kurdistan. Au point que certains observateurs parlent de " Silicon Valley " de l'Irak1 ! Le Kurdistan irakien a aussi bénéficié d'une aide financière américaine de quelque trois milliards de dollars.

Le pétrole est-il toujours une source d'enrichissement pour le Kurdistan irakien ?

C'est aujourd'hui une source d'enrichissement majeure. Cependant, le pétrole de Kirkouk est en voie d'épuisement. Il faut se souvenir que c'est dans cette région que l'exploitation pétrolière a commencé. Les infrastructures pétrolières ont donc vieilli. En revanche, dans les autres zones de l'Irak, les revenus pétroliers sont en voie d'expansion. L'avenir pétrolier de l'Irak se trouve à l'extérieur du Kurdistan irakien, plus dans le centre et le sud de l'Irak qu'au nord. En outre, le statut des revenus du pétrole n'est pas définitivement réglé. A l'avenir, il semble que le pétrole de l'ensemble de l'Irak sera réparti au prorata des populations. On ne pourra donc plus forcément parler de pétrole kurde.

Quels sont les autres points positifs du Kurdistan d'Irak dans l'après-Saddam Hussein ?

Il y a deux autres points positifs, avec le développement économique fondé sur l'industrie de pointe. Le premier, c'est la réconciliation politique entre les deux anciens frères ennemis kurdes, le PDK et l'UPK. Le deuxième point favorable, c'est la réoccupation partielle du territoire kurde au Sud, surtout dans la région pétrolière de Kirkouk.

Nous avons examiné les facteurs favorables au Kurdistan irakien de l'après-Saddam Hussein. Selon vous, leur position est également fragile et délicate. Quelles sont les causes de cette fragilité ?

La fragilité tient à l'incertitude concernant la présence américaine. Si les Américains se retiraient maintenant en laissant la place aux extrémistes sunnites, aux partisans de Saddam Hussein ou aux zélateurs d'Abou Moussad al-Zarkaoui, les Kurdes seraient gravement menacés. On reviendrait aux persécutions de l'ancien régime, peut être même pire encore car les Kurdes seraient considérés comme des traîtres en raison de leur alliance avec les Américains. La situation serait donc très difficile pour les Kurdes, en dépit de leur vaillance et de leur force militaire.

La deuxième cause de fragilité, c'est qu'il y a aujourd'hui deux options majeures pour les Kurdes. La première option, celle qui a été choisie par les Kurdes pour l'instant, c'est de jouer loyalement le jeu de l'Etat irakien et de la place à tenir cet Etat. Aujourd'hui, dans le gouvernement provisoire, les Kurdes ont une certaine place et occupent plusieurs ministères dont celui des Affaires étrangères. Hoshyar Zebari, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire irakien, est ainsi un kurde. Le rôle des Kurdes dans le futur gouvernement issu des urnes, après les élections générales prévues en janvier 2005, sera-t-il le
même ? On peut l'espérer, mais ce n'est absolument pas sûr. En principe, les Kurdes et les chiites, les deux groupes persécutés sous le règne sanguinaire de Saddam Hussein, auraient dû s'entendre et faire alliance contre les arabes sunnites au lendemain de la chute du dictature de Bagdad. En fait, les Kurdes et les chiites ne s'entendent pas pour plusieurs raisons. D'abord les Kurdes sont sunnites donc il y a une défiance religieuse mutuelle. Ensuite, les populations sont différentes : les Kurdes sont indo-européens, les chiites sont arabes sémites et les langues également ; Enfin, les mentalités sont vraiment aux antipodes : le chiisme irakien est " duodécimain " et s'apparente très étroitement au chiisme iranien : culte de la douleur et du martyr… La masse chiite irakienne est tournée vers la religion et vers le passé, voire, disons le franchement, vers une certaine forme de fanatisme religieux, partagé par les chiites iraniens. Au contraire, les Kurdes ont une culture très moderne, ouverte sur le monde et libérale malgré une permanence du tribalisme et du paternalisme dans les régions rurales… Dans les villes kurdes d'aujourd'hui, on a l'impression de se trouver dans des villes européennes. Il y a donc entre Kurdes et chiites des différences fondamentales, ce sont deux peuples qui n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Or les chiites représentent environ 65% de la population irakienne. La règle démocratique " one man, one vote " doit normalement leur donner la majorité absolue, c'est-à-dire le gouvernement de l'Irak. Est-ce que les chiites auront la sagesse de faire une place à leurs compatriotes arabes sunnites et aux Kurdes ? Rien n'est moins sûr. Le jeu d'un Irak uni sera-t-il encore possible après le scrutin de janvier 2005 ? Est-ce que les chiites ne vont pas vouloir accaparer la totalité du pouvoir plutôt que de laisser s'établir un Etat fédéral ? Pourtant, le fédéralisme est, à mes yeux, la seule solution politique d'avenir pour l'Irak libéré.

La deuxième option qu'ont les Kurdes, c'est de considérer qu'ils n'ont pas leur place dans l'Etat irakien. Il y a dès lors un risque de sécession, de fait, sinon de droit. C'est l'option du repli et du refuge pratiquée par les Kurdes depuis des années, y compris sous le règne de Saddam Hussein : elle consiste à se réfugier dans les montagnes et d'organiser la résistance. Les Kurdes disposent aujourd'hui de 60 000 à 70 000 " peshmergas ", bien armés et magnifiquement entraînés. Ils auraient été formés, selon certaines sources, par des conseillers militaires israéliens mais les autorités kurdes ont catégoriquement démenti cette rumeur. Si les Kurdes ne trouvaient plus leur place dans le cadre de l'Etat irakien, il est certain qu'ils donneraient du fil à retordre à toute reconquête militaire irakienne. C'est une option de désespoir. Les Kurdes aujourd'hui jouent ouvertement et loyalement la carte de l'unité irakienne à condition que l'Irak joue le jeu à son tour et accepte la constitution d'un Etat fédéral où les Kurdes auraient leur pleine autonomie politique.

Les chiites, majoritaires en Irak, sont donc les rivaux politiques des Kurdes ?

Les principaux rivaux des Kurdes sont effectivement les chiites et non les arabes sunnites. Les chiites s'inquiètent du droit de veto réel que pourraient avoir les Kurdes sur l'évolution politique de l'Irak. Les chiites ont la ferme intention de s'emparer du pouvoir et de remplacer un Etat irakien dominé par les sunnites depuis l'indépendance par un Etat irakien chiite. L'alliance objective entre les Kurdes et les chiites victimes de la répression sous Saddam Hussein a volé en éclats. La plus grande menace contre l'autonomie kurde réside dans la volonté de puissance du groupe majoritaire chiite.

Quel avenir pour l'UPK et le PDK dans l'après-Saddam Hussein ?

Les deux formations kurdes se partagent le leadership politique sur le Kurdistan, chacune dans sa zone de prédilection (le PDK au nord et l'UPK au sud). Sur le long terme, l'idéal serait en bonne règle démocratique qu'il n'y ait plus de séparation géographique territoriale entre les deux partis. Ce que l'on pourrait espérer à l'avenir, c'est que le PDK et l'UPK puissent être représentés dans la totalité du Kurdistan et qu'il y ait des partisans de l'UPK au nord et du PDK au sud. On est encore loin de cet objectif. Ce qu'on peut le plus raisonnablement espérer, c'est plutôt une stabilisation de l'accord de paix actuel entre les deux formations. La mise en place du Parlement est déjà un grand progrès par rapport aux années noires de l'histoire des Kurdes irakiens. La démocratie existe pour le moment au Kurdistan mais à l'intérieur de chacune des deux zones géographiques.

Quels sont les enjeux des élections générales irakiennes pour les Kurdes ?

Les élections générales prévues le 30 janvier sur tout le territoire irakien permettront surtout d'évaluer le pourcentage en pays kurde des adhérents PDK et UPK, sauf si les deux grandes formations kurdes forment une liste commune. La grande majorité des Kurdes voteront évidemment pour des candidats Kurdes. L'enjeu de ces élections pour le Kurdistan, c'est de voir comment se répartiront les forces politiques à l'intérieur du Kurdistan et aussi à l'intérieur de l'Irak.

(1) Extrait du chapitre 7 sur la nouvelle donne régionale. "Les Kurdes : destin tragique, destin héroïque", Bernard Dorin, Entretien avec Julien Nessi, préface de Gérard Chaliand, Editions Ligne de repères, à paraître fin janvier 2005

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