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Philippe Bolopion : «Les Etats-Unis tirent très peu de renseigne-ments utiles de Guantanamo»
Janvier 2005 - Propos recueillis par Julien Nessi

Traitements dégradants, détentions d'enfants, interrogatoires musclés, cellules cages… Les prisonniers détenus dans la tristement célèbre prison américaine de Guantanamo Bay, sur l'île de Cuba, vivent un véritable enfer. C'est en tout cas le point de vue de Philippe Bolopion, auteur d'une enquête accablante pour les Etats-Unis sur ce camp retranché des Caraïbes, intitulé "Guantanamo, le bagne du bout du monde" (La Découverte, 2004).
Entretien exclusif avec le journaliste français, correspondant de RFI, France Culture et du Journal du dimanche à New York.

Cyberscopie - Votre livre "Guantanamo, le bagne du bout du monde" est une plongée dans l'enfer de cette prison réservée aux prétendus terroristes arrêtés par les Américains en Afghanistan ou au Pakistan principalement. Comment avez-vous mené votre enquête et sur quels matériaux repose-t-elle ?

Philippe Bolopion - «J'ai pu me rendre sur la base de Guantanamo Bay avec l'autorisation de l'armée américaine, et sous sa stricte surveillance. Cela m'a donné une première impression des lieux, instructive mais limitée : il m'a été impossible de m'entretenir avec des détenus, d'observer les interrogatoires ou de visiter les cellules d'isolement. De la frustration provoquée par cette opération de communication du Pentagone est née l'idée d'un livre. Au cours de mon enquête, j'ai rencontré des avocats de détenus, des responsables du Comité international de la Croix rouge, des proches des détenus. Je me suis également appuyé sur des enquêtes parues dans la presse américaine, sur des documents déclassifiés du Pentagone, et je me suis procuré des témoignages d'anciens prisonniers. Tous ces éléments m'ont permis de trier le vrai du faux, pour reconstituer je crois une vision assez juste des conditions réelles de détention à Guantanamo Bay.»

Pourquoi les Etats-Unis ont-ils choisi la base cubaine de Guantanamo pour en faire un camp retranché pour "combattants ennemis" ?

Philippe Bolopion - «Pour des raisons pratiques et juridiques. Pratiques, car la base de Guantanamo est à Cuba une île dans l'île d'où il est impossible de s'évader. D'un côté, l'océan s'étale à perte de vue, avec des courants violents et des eaux infestées de requins. De l'autre, la base est séparée de Cuba par une double frontière et des champs de mines, surveillés par des gardes américains et cubains armés jusqu'aux dents. L'armée contrôle entièrement cette base, sur laquelle ne peuvent se rendre que les personnes autorisées. Il n'y a donc pas de visites intempestives de manifestants, des familles, des avocats… Juridiques aussi, car le Pentagone affirme que la base, louée de force à Cuba depuis plus de 100 ans, ne relève pas du territoire américain. Les détenus qui y sont emprisonnés ne peuvent donc pas, toujours selon le Pentagone, saisir les tribunaux américains pour contester leur détention. La Cour suprême américaine a toutefois contesté cette vision des choses. »

En quoi cette prison est-elle une zone de non droit ?

Philippe Bolopion - « Parce que les autorités américaines ne reconnaissent aucun droit aux détenus qui y sont emprisonnés. Les protections des conventions de Genève leurs sont refusées. Les droits élémentaires accordés aux étrangers emprisonnés aux Etats-Unis leurs sont refusés. Ils n'ont aucun recours juridique. Ils n'ont, à part une poignée de cas exceptionnels, aucun droit à des avocats. Ils ne savent pas pourquoi ils sont détenus, ni pour combien de temps. Ils sont entièrement soumis au bon vouloir de l'armée américaine, qui a seulement promis de les traiter humainement - et n'a pas même respecté cette promesse.»

Quelles sont les conditions de détention ? Comment sont traités les prisonniers de Guantanamo ?

Philippe Bolopion - «Les conditions sont extrêmement dures. Les prisonniers vivent dans des cellules minuscules, de la taille d'un matelas deux places, dont les murs sont fait de grillages. Ils sont donc constamment soumis au regard des gardes. Ils y passent en moyenne 23 heures par jour. Ils ne sortent que deux ou trois fois par semaine, pour les douches et les récréations de 15 minutes, et pour les interrogatoires. Ils n'ont aucune distraction : pas de journaux, pas de télévision, pas d'accès à des téléphones. Tous les aspects de leur vie sont régis par l'armée américaine, qui a mis en place, pour les faire parler, un système de punitions et de récompenses, souvent dérisoires, sous la forme d'un savon ou d'une paire de shorts. Ils ne se déplacent que sévèrement enchaînés, sont interrogés de manière violente et souffrent pour beaucoup de troubles psychologiques graves et de tendances suicidaires nées de ces conditions de détention.»

Qu'est ce qui vous a le plus choqué au cours de votre enquête (la détention de mineurs, les techniques d'interrogatoires...) ?

Philippe Bolopion - «La détention d'enfants de 13 ans est il est vrai particulièrement choquante. Ils étaient trois à avoir moins de 15 ans lors de ma visite, et tous ont été libérés depuis. Les techniques d'interrogatoires sont aussi révoltantes : les détenus sont enchaînés pendant des heures dans des positions douloureuses, déshabillés, soumis à des températures glaciales, des musiques assourdissantes. Ils sont privés de sommeil, isolés pendant des mois, privés de la lumière du soleil, menacés par des chiens, humiliés par des femmes interrogateurs… Tout cela étant explicitement autorisé par la hiérarchie. Mais le plus choquant pour moi est sans doute le caractère absurde de toute l'opération. Les Etats-Unis tirent très peu de renseignements utiles de ces détenus, et en termes de relations publiques, Guantanamo est une catastrophe et sans doute une source d'inspiration pour de nouvelles générations de terroristes. »

Un rapport récent du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la seule organisation à bénéficier d'un accès aux détenus, fait état de tortures sur des prisonniers. Qu'en pensez-vous ?

Philippe Bolopion - «C'est également la conclusion à laquelle je parviens dans mon livre. Il ne s'agit pas d'actes de torture barbares, comme la France en a par exemple commis en Algérie. C'est une torture plus froide et plus " raffinée ". Mais pour moi, la combinaison des conditions de détention des détenus, des techniques d'interrogatoires que je viens de décrire, et des pressions psychologiques qui découlent de ces situations crée incontestablement une douleur intense chez les détenus - ce qui est le critère pour déterminer des actes relevant de la torture.»

Près de six cents détenus croupissent dans les geôles de Guantanamo. Comment sont-ils sélectionnés par les Américains pour atterrir à Guantanamo ? Et sont-ils réellement de dangereux terroristes ?

Philippe Bolopion - «La plupart ont été capturés sur le champ de bataille en Afghanistan, et envoyés à Guantanamo parce qu'ils étaient considérés comme un danger pour les Etats-Unis et leurs alliés, ou comme une source de renseignement. Car Guantanamo est avant tout un camp d'interrogation. Mais beaucoup des détenus, sans être des anges, sont des seconds couteaux, des combattants de troisième zone. Certains sont aussi innocents (la meilleure preuve est que près de 150 détenus ont été libérés), des paysans ou des chauffeurs de taxi qui étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Une petite minorité est constituée de vrais terroristes, mais aucun d'entre eux ne fait partie des " grosses pointures " d'Al-Qaïda. »

Selon vous, près de 9 000 personnes seraient actuellement détenues par les Américains à travers le monde dans le cadre d'un véritable réseau de détention secret mis en place par Washington après les attentats du 11 septembre. Guantanamo ne serait que la partie émergée de cette nébuleuse carcérale. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Philippe Bolopion - « Les hauts gradés de Al-Qaïda, comme Khalid Sheik Mohammed, le chef des opérations militaires de la nébuleuse, ne sont pas à Guantanamo, mais ont littéralement disparu dans un réseau de détention ultra-secret, composé de cellules dans des bases militaires américaines à l'étranger, dans des prisons de pays amis, sur des navires de guerre… On évoque par exemple l'île de Diego Garcia dans l'Océan Indien (où les États-Unis louent à la Grande-Bretagne une base militaire) ou des pays comme le Pakistan, la Jordanie. Les prisonniers pris dans ce réseau n'ont pas même droit à des visites du CICR, et il ne serait pas surprenant d'apprendre un jour qu'ils sont interrogés de manière plus violente encore que les détenus de Guantanamo. »

Propos recueillis par Julien Nessi
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