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Anne Nivat : «En Afghanistan et en Irak, le fossé culturel avec les Américains est immense»
Octobre 2004 - Propos recueillis par Julien Nessi

Grand reporter et ancienne lauréate du prix Albert Londres, Anne Nivat revient d'un périple de plusieurs mois dans deux pays dévastés par la guerre, au centre de la lutte américaine contre le terrorisme : l'Afghanistan et l'Irak. Elle a partagé la vie quotidienne de familles afghanes et irakiennes, rencontrées au grès de ses déplacements sur le terrain. Habituée à travailler dans des conditions de reportage extrêmes depuis sa couverture de la guerre en Tchétchénie, la reporter a tenté de mieux comprendre le drame actuel qui se noue dans ces deux pays. De cette immersion parmi la population, elle en revient avec un livre de plus de 500 pages, Lendemains de guerre (Editions Fayard), en librairie depuis le 24 septembre. De passage à Paris, avant de repartir à Moscou, Anne Nivat a accepté de se confier et de revenir sur son travail.

Cyberscopie - Que trouve-t-on dans votre nouveau livre ?

Anne Nivat - «Mon livre n'est pas une nouvelle analyse géopolitique sur l'Afghanistan et l'Irak, mais une immersion parmi la population, au plus près de leur quotidien. C'est un foisonnement de vies, une série de portraits d'Afghans, d'Afghanes, d'Irakiens et d'Irakiennes, après les interventions militaires américaines. J'ai interrogé des centaines de gens qui vivent sur place, aiment leur terre et continuent à y vivre malgré le chaos actuel. Je suis allée à leur rencontre dans le but de donner à voir à mes lecteurs français tout ce qu'ils ne lisent pas dans les journaux sur ce qui se passe en Irak et en Afghanistan. Mon récit permet de saisir la densité humaine au-delà d'une actualité complètement formatée. J'ai appliqué la même méthode en Irak ou en Afghanistan que j'ai eu en Tchétchénie, en faisant confiance aux habitants, en vivant avec eux et en partageant leurs repas. Ce qui m'intéresse, c'est ce que les gens me disent. Je n'ai pas été en Afghanistan ou en Irak pour rencontrer des officiels de la coalition. J'ai joué le rôle d'une intermédiaire entre eux et nous. Mon défi, c'est de m'adapter à eux le plus vite possible.»

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors de ce périple en terre afghane et irakienne ?

Anne Nivat - «Tout d'abord, l'accueil chaleureux des habitants. L'hospitalité est sacrée dans ces pays. J'ai partagé la vie quotidienne et l'intimité de nombreuses familles qui m'ont accueilli avec gentillesse. Ensuite, mon récit est une illustration des erreurs monstrueuses commises par les Américains en Afghanistan et répétées en Irak. Ce sont deux pays complètement différents mais c'est la même guerre ave les mêmes erreurs, notamment la croyance stupide que la démocratie est exportable, qu'elle est imposable et que les autochtones peuvent être contents de leur arrivée alors qu'ils ont en face d'eux des gens qu'ils ne connaissent pas. Enfin, ce qui m'a le plus marqué, c'est cette perte brutale des repères dans les sociétés afghanes et irakiennes. Les populations sont en quête d'identité. Cette situation est comparable à la société post-soviétique, au lendemain de la chute de l'URSS, toujours en quête de repères. »

Quelles sont les réalités du terrain ? Que vous ont dit toutes ces personnes rencontrées au grès de vos déplacements ?

Anne Nivat - « Ce qu'elles disent, c'est leur mal être des conséquences de cette invasion américaine. Même si dans les deux cas, cette invasion a mis fin à deux régimes politiques terrifiants, les talibans d'un côté, le régime de Saddam Hussein de l'autre. L'euphorie de la fin de ces régimes a vite été remplacée par une incompréhension. Cette incompréhension devient au fil du temps une espèce de rage envers l'occupant, c'est-à-dire l'Américain. Les Américains sont perçus par la population locale comme ne faisant aucun effort pour s'adapter à leur environnement. Ils ne s'intéressent ni à leur coutumes, ni à leur religion. Il y a un véritable fossé culturel entre les habitants et les Américains. Les Afghans et les Irakiens sont loin d'approuver la présence américaine. Ce que j'explique dans ce livre, c'est le manque de respect des nouveaux arrivants envers les populations autochtones. Les Américains ont une attitude outrageusement provocante vis-à-vis de la population. Ils n'ont pas l'attitude de libérateur, le sourire au lèvre et décontracté après leur victoire militaire. Les GI's sont extrêmement stressés, le pouce sans cesse sur la gâchette de leur pistolet mitrailleur M16, constamment pointé sur la population civile. Il y a un climat de peur permanent. »

Avez-vous constaté un retour des talibans en Afghanistan ?

Anne Nivat - «Les talibans n'ont jamais vraiment quitté l'Afghanistan. Ils sont toujours là, j'en ai rencontré énormément, des anciens fonctionnaires aux jeunes étudiants. La façon dont la guerre a été menée en Afghanistan, ultra-rapide, a très vite été détournée vers la guerre en Irak. Les forces américaines ont été immédiatement appelées à aller faire cette autre guerre en préparation. En fait, la bataille contre l'ennemi en Afghanistan n'a pas été menée à son terme. C'est pour cette raison que Ben Laden et ses sbires courent toujours et se cachent dans les zones tribales, entre le Pakistan et l'Afghanistan. La solidarité des autochtones et le double jeu du Pakistan expliquent le fait que les Américains n'arrivent pas à mettre la main sur Ben Laden.»

Quel est le statut de la femme en Afghanistan et en Irak ? Les interventions américaines ont-elles entraîné une émancipation des femmes ?

Anne Nivat - «Rien n'a changé. Mon livre fourmille d'exemples pour montrer à quel point la situation n'a pas changé pour les femmes. En Afghanistan, les jeunes femmes portent la burqa [le voile intégral qui couvre même le visage de la femme, ne lui laissant au niveau des yeux qu'une étroite et peu commode meurtrière grillagée] pour se promener en sécurité comme à Kandahar, à Kaboul ou à Mazar-e-sharif. De toute façon, cette burqa existait bien avant l'arrivée des talibans et existera toujours après leur départ des talibans. Les femmes afghanes sont enserrés dans un carcan de traditions millénaires de leur famille. L'influence familiale est très forte. Les changements sont tenues et il faut du temps. La société afghane n'est pas du tout prête au changement radical qu'on voudrait bien lui prêter. Par ailleurs, j'ai rencontré beaucoup de femmes qui m'ont avoué ressentir une grande insécurité dans l'Afghanistan post-taliban. Une déléguée de la Loya Jirga m'a même confié que la burqa était son passeport pour sortir dehors. En Irak, c'est un peu plus moderne mais pas tellement. Les femmes portent un grand voile noir qui recouvre toutes les formes du corps sauf le visage. J'ai rencontré des femmes irakiennes qui se rajoutent même un foulard noir sur le visage et mettent des gants noirs, notamment près de Nadjaf et Kerbala, les deux lieux saints de l'Islam chiite.»

Quels sont les espoirs et les attentes de la jeunesse ?

Anne Nivat - «Les jeunes afghans et les jeunes irakiens veulent pour la plupart partir en Occident. Dans chacun des deux pays, ils sont attirés par nos sociétés, notamment en raison du miroir déformant de la télévision. Ils sont encore sous le choc des changements et ne savent pas quelle direction prend leur pays. Il n'y a pas de travail et encore moins de futur pour l'instant. Il n'y a rien, c'est un désastre. C'est la différence avec les jeunes Russes, qui après avoir traversé les années noires, veulent maintenant rester dans leur pays. »

Que pensez-vous des élections prévues en Afghanistan et en
Irak ?

Anne Nivat - «Ces élections sont complètement faites. Je suis très critique envers ces élections. C'est la même farce que les élections organisées par les Russes en Tchétchénie. Elles sont organisées pour des motifs purement électoraux américains. Les élections afghanes sont organisées avant les élections américaines, le nœud de la vie politique américaine tout les quatre ans. Le transfert du pouvoir aux Irakiens, qui a eu lieu le 28 juin dernier, participe à la même logique électorale. Les populations pensent la même chose : elles perçoivent ces opérations comme des manœuvres des gouvernements occidentaux. Elles n'en parlent même pas tellement elles se désintéressent des ces jeux de pouvoir médiatico-politique. »

Que pense la population des dirigeants actuels en Afghanistan ou en Irak ?

Anne Nivat - « Ces dirigeants parachutés par les Américains n'ont aucune légitimité aux yeux de la population. Ils sont perçus comme les marionnettes des Américains. Prenez Hamid Karzaï, par exemple : il a un passeport américain, ses gardes du corps sont des commandos des forces spéciales américaines et toute sa famille réside aux Etats-Unis. Dans ce contexte, la notion de démocratie est délégitimée aux yeux de la population. »

Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ?

Anne Nivat - «Je pense qu'il faudrait davantage de dialogue et de respect mutuel. La population ne se sent pas respectée. Malheureusement, en Irak et en Afghanistan, l'armée américaine commet des erreurs monumentales. Elle porte en elle les espoirs de la démocratie mais elle ne tient pas compte des spécificités locales et cherche avant tout à imposer sa vision du monde. »

Propos recueillis par Julien Nessi
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