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Arnaud Blin : «Le courant néo-conservateur représente un danger pour le monde et une menace pour l'Amérique»
Octobre 2004 - Propos recueillis par Julien Nessi

Spécialiste des Etats-Unis et chercheur formé aux universités de Georgetown et de Harvard, Arnaud Blin publie " Le désarroi de la puissance : les Etats-Unis vers la guerre permanente ? " aux éditions Lignes de repères. Dans son nouvel essai, il brosse le portrait d'une Amérique en crise, dominée par l'influence des néo-conservateurs. Et s'interroge sur la direction prise par les Etats-Unis depuis le 11 septembre. Entretien exclusif pour Cyberscopie.

Cyberscopie -Comment expliquer l'influence politique des néo-conservateurs aujourd'hui ?

Arnaud Blin - «On assiste à une véritable révolution conservatrice aux Etats-Unis en matière de politique étrangère. Ce tournant de la politique étrangère américaine ne date pas seulement du 11 septembre, mais il remonte aux années Reagan. Depuis le début des années 80, il y a eu une montée en puissance des néo-conservateurs. Ils ont mené une guerre des idées pour occuper le vide stratégique au lendemain de la guerre froide (1989-1991). Faute d'adversaires, ils ont remporté cette guerre des idées. Ces néo-conservateurs ont aujourd'hui un poids considérable dans la vie politique américaine au point de bouleverser la politique étrangère américaine. C'est une droite réactionnaire qui s'est donnée pour objectif d'imposer l'hégémonie américaine dans le monde. Selon moi, on retrouve dans les idées néo-conservatrices des concepts et des notions marxistes-léninistes. Par exemple, dans la théorie marxiste-léniniste, nous trouvons les idées de " révolution permanente " et de " parti d'avant-garde ". Chez les néo-conservateurs, l'idée de " guerre permanente " est très présente. Ils prônent l'usage de la force pure pour mener cette " guerre permanente ". Les néo-conservateurs se considèrent aussi comme une élite éclairée guidant les masses, qui connaît la vérité et qui peut bafouer certains principes au nom de l'intérêt supérieur de l'Amérique. Ils n'hésitent pas à jouer avec la vérité pour manipuler l'opinion américaine comme dans le cas irakien avec l'argument fallacieux des armes de destruction massive ou les liens supposés entre Saddam Hussein et Al-Qaïda. On retrouve la rhétorique léniniste dans l'une des expressions véhiculées par George W. Bush : "Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous".»

Dans votre ouvrage, vous expliquez que les Etats-Unis traversent une crise de la démocratie sans précédent…

Arnaud Blin - «Malgré sa puissance apparente, la démocratie américaine est en crise profonde. La crise est d'abord sociale. Le système d'éducation régresse en raison des coupes budgétaires, la fracture sociale s'aggrave et les classes moyennes, pivot de la stabilité d'une démocratie, stagnent. 40 millions d'Américains n'ont plus aujourd'hui de couverture médicale. Le déclin américain se fait ressentir également sur le plan de l'immigration. Depuis toujours, l'immigration est un moteur essentiel pour les Etats-Unis. Or, les nouvelles lois plus restrictives sur l'immigration freinent l'arrivée de " cerveaux " étrangers sur le sol américain. Les Etats-Unis n'accueillent plus les meilleurs scientifiques du monde. Du coup, l'Amérique connaît une baisse du nombre de prix Nobel sur le plan scientifique (inférieur à 50 %), le nombre d'articles publiés dans les revues scientifiques diminue au profit des chercheurs asiatique et européen. Le nombre de doctorat scientifique attribué aux Etats-Unis est en baisse de 10%. Ces tendances sont très nouvelles et sont le symbole d'un certain déclin américain. La crise est aussi politique : il y a une paralysie des institutions (antagonisme entre Congrès et Maison Blanche sous Clinton), le fiasco lors de l'élection de George W. Bush en 2000, et une évolution aujourd'hui vers l'autoritarisme politique.»

Quels sont les grands desseins des néo-conservateurs ?

Arnaud Blin - « Les néo-conservateurs ont pour ambition d'imposer l'hégémonie américaine au reste du monde. Ils commencent par le Moyen-Orient avec leur projet de " Grand Moyen-Orient " dévoilé par le président Bush cette année. L'intervention en Irak s'inscrit dans la volonté de remodeler le Moyen-Orient. Les néo-conservateurs parlent de démocratisation de la région. En fait, ce projet a plutôt pour objectif de satisfaire les intérêts pétroliers et géostratégiques de l'Amérique. Après l'Irak, certains préconisent de s'attaquer à l'Iran qui figure sur " l'axe du mal ". Les néo-conservateurs ont également dans leur carton le projet de remodeler l'Asie sur le plus long terme pour contenir la montée en puissance de la Chine. Bref, leurs desseins passent par plusieurs étapes. De nombreux néo-conservateurs travaillent sur la prospective, dans des cabinets secrets au Pentagone, imaginant les scénarios belliqueux de demain.»

La lutte contre le terrorisme a-t-elle été exploitée par les néo-conservateurs ?

Arnaud Blin - «Les néo-conservateurs parlent de quatrième guerre mondiale pour évoquer la guerre contre le terrorisme. Ils envisagent la guerre contre le terrorisme comme une guerre contre un nouveau totalitarisme, l'islamisme radical. En adoptant cette approche idéologique, ils nous replacent dans un schéma manichéen et simpliste où l'ennemi islamiste radical est un nouveau totalitarisme, comme le furent en leur temps le nazisme et le communisme. Cette vision leur permet de justifier l'idée de guerre permanente et d'accroître les budgets militaires. »

Quelle est la vision démocrate de la politique étrangère ?

Arnaud Blin - «La vision démocrate est une vision néo-wilsonienne. Elle s'appuie sur les institutions internationales, prône une action multilatérale pour résoudre les conflits et insiste sur la notion de sécurité collective. L'approche néo-wilsonienne privilégie le système de sécurité collective sur celui de l'équilibre des puissances. Cependant, les néo-conservateurs sont parvenus à influencer le débat politique et oblige les démocrates à suivre la rhétorique néo-conservatrice sur la guerre contre la terreur. John Kerry est contraint de rassurer les électeurs américains sur la question de la sécurité des frontières et de la lutte contre le terrorisme. Les Démocrates ont été pris au piège par le discours rhétorique des néo-conservateurs. »

En cas présidence démocrate, peut-on s'attendre à un changement de politique étrangère ?

Arnaud Blin - «Sur l'Irak, le candidat démocrate entend donner plus de poids au Département d'Etat sur le Pentagone pour la reconstruction du pays. En cas de victoire, il s'est engagé à un retrait progressif des forces américaines. Cependant, au vu de la dégradation de la situation, on peut se poser la question de l'ampleur de sa marge de manœuvre. Sur l'Afghanistan, il n'y aura pas de réel changement. John Kerry entend maintenir la présence américaine. Sur l'environnement, il fera sûrement plus d'efforts que Bush. A mon avis, un changement d'équipe à la Maison-Blanche n'aura pas de réelle incidence sur la situation actuelle en Irak ou en Afghanistan. Il n'y aura pas de virage à 180 degrés, mais plutôt un retour progressif à la raison. »

Propos recueillis par Julien Nessi
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