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Cécile Casen : «En Bolivie, les mouvements indigènes sont des partis très récents»
Juillet 2004 - Propos recueillis par Sheila Morales

Les mouvements indigènes, les conseils de voisinage, les organisations syndicales et les mouvements corporatistes sont de nouveaux acteurs sociaux en Bolivie. Avec la crise actuelle, les partis politiques n'inspirent plus confiance et manquent de crédibilité aux yeux de nombreux Boliviens. Les mouvements indigènes ont élaboré des modèles viables pour leur revendication sociale, économique et identitaire au cours d'une longue gestation politique et sociale, qui leur permet aujourd'hui de prendre de l'ampleur. Depuis les élections générales de 2002, un nombre significatif de sièges au Parlement bolivien sont occupés par des représentants de mouvements indigènes. Pour la première fois, un parti politique indigène, le Movimiento al Socialismo (MAS) d'Evo Morales devient la seconde force politique du pays tandis que le Mouvement indien Pachakuti (MIP), mené par Felipe Quispe, a six députés. Le Mouvement national révolutionnaire (MNR), le parti bolivien traditionnel habitué au pouvoir, devra prendre en compte cette nouvelle donne. Cécile Casen, chercheuse à l'Institut des Haut Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL), spécialisée dans les mouvements indigènes en Bolivie, revient pour Cyberscopie sur ces nouveaux acteurs.

Cyberscopie - Comment expliquez-vous la réussite électorale du MAS et du MIP en 2002 qui s'est traduite par une représentation parlementaire inédite ?

Cécile Casen - «Cette victoire a surpris tout le monde. Ce résultat s'explique par un faisceau de facteurs dont le premier que nous pourrions mentionner est, négativement peut-être, la défiance pour les partis politiques traditionnels. En effet contrairement aux partis historiques comme le MNR, la caractéristique commune de ces deux partis est leur origine extra-parlementaire. Ils sont nés de mouvements sociaux, qui occupent le devant de la scène depuis 2000 et qui remettent en question le modèle économique néolibéral appliqué sans merci depuis le retour à la démocratie en 1982. La Bolivie traverse une période de crise politique très dure depuis cette date, les canaux de représentativité institutionnelle sont décrédibilisés et concurrencés par de nombreuses organisations de la 'société civile', comme les syndicats, les organisations de 'vecindad' qui réclament leur voie au chapitre et font valoir d'autres façons d'envisager le futur. La crise économique semble leur donner raison dans leur recherche d'une alternative aux politiques poursuivies jusqu'à présent. Le MIP et le MAS sont donc des partis très récents. Ils sont nés dans le cadre de mobilisations qui exprimaient le désarroi d'une part croissante de la population que ce soit à travers le barrage des grands axes de communication, ou des grèves de la faim, des marches jusqu'à la capitale, de manifestations etc. Parmi les secteurs mobilisés on distingue deux grands 'foyers' : les paysans aymaras de l'altiplano qui reconnaissent le 'Mallku', Felipe Quispe comme leur leader, et les paysans cocaleros, concentrés dans le Chapare dont Evo Morales, candidat du MAS, est le chef de file. Cependant on voit bien que ce parti est parvenu à transcender les enjeux particularistes de la mobilisation des paysans cocaleros. Il a réussi à 'ratisser large' en mobilisant sur son nom certains secteurs urbains par exemple. C'est ce qui explique qu'il soit parvenu en deuxième position aux élections présidentielles de 2002. Le parti de Felipe Quispe a une implantation régionale beaucoup plus marquée et n'a obtenu qu'un peu plus de 6% des voix.»

En se replaçant dans un contexte de crise de leadership, de perte de crédibilité et de manque de représentativité des politiques des partis traditionnels, quelles sont les personnalités d'Evo Morales et Felipe Quispe ? Comment ont-ils évolué depuis leur entrée sur la scène politique ?

Cécile Casen - «On pourrait dire que ces deux leaders ont des profils exactement opposés à ceux de la classe dirigeante et des élites traditionnelles. La question de leur identité indigène vient sans doute au premier rang de leurs qualités : ils sont tous les deux aymaras. Pourtant, il existe une rivalité entre ces deux leaders. Pourquoi y a t-il deux partis anti-système et non un seul ? L'un vient d'une communauté de l'altiplano, bien connue pour son histoire de mobilisation depuis les années 70, Achacachi au nord de La Paz. L'autre est issu du mouvement cocalero qui s'oppose à la politique d'éradication de la plante de coca dans la région du Chapare. L'un vient donc de la région naturelle, ancestrale des aymaras autour du lac Titicaca, l'autre a migré pour des raisons économiques à Cochabamba. Il est venu avec ses parents et de nombreuses autres familles de mineurs à la suite de la fermeture des mines d'étain (milieu des années 80). Ces origines différenciées expliquent la divergence d'orientation de leur parti respectif. Le Mouvement indien Pachakuti (MIP) est un parti indigéniste qui réclame la reconnaissance de l'existence de la nation aymara. La thèse centrale qui sous-tend cette revendication est celle du colonialisme interne. Elle permet d'analyser la position d'infériorité des indiens dans le scénario national à travers la continuation des relations de domination entre blancs (k'aras en aymara) et indiens. L'objectif est donc la libération de cette tutelle et le retour concomitant à un mode de vie ancestral. Le Movimiento al Socialismo (MAS) a un discours moins " ethnicisé " et plus composite. Si le MIP s'appuie sur un corpus de textes déjà établi, une idéologie structurée, le MAS a recours à divers motifs qui vont du socialisme au trotskisme en passant par le mouvement altermondialiste. Ce bricolage idéologique est symptomatique de notre temps caractérisé par la fin des 'grands récits' téléologiques qui assigne un destin à l'humanité. Pour moi, leur incursion sur la scène politique relève d'une ouverture de l'espace démocratique qui intègre des pans de la société jusqu'ici tenus 'hors les murs'. Pourtant cette insertion exprime une acceptation des règles du jeu démocratique par des acteurs dont le mode naturel d'action est en marge de ses institutions. Il y a un paradoxe apparent entre le fait de dénier toute légitimité à un système qui ne parvient pas à articuler les demandes populaires, et le fait de se plier à ses modes de fonctionnement. Le paradoxe n'est qu'apparent dans la mesure où le fait pour un mouvement social de se constituer en 'parti' montre son caractère profondément démocratique et sa volonté de jouer le jeu, dans la mesure où, effectivement, on leur ménage une possibilité de s'y exprimer. Là est tout l'enjeu : la démocratie bolivienne est-elle en mesure de répondre à ces attentes ? La fonction d'un parti politique est toujours compliquée du fait de sa position d'entre deux, d'intermédiaire entre le politique et le social. Or nos deux partis sont certainement plus que tout parti routinier (qui eux se situent nettement dans la première sphère) confrontés à cette indécision. Leur fonction apparaît également ambiguë si on retient les termes de Georges Lavau dans son analyse des partis communistes : leur 'fonction tribunitienne', définie comme le fait que le parti offre une tribune aux 'sans voix', permet de désamorcer le conflit. Permettre aux exclus de s'exprimer constitue ainsi une 'soupape de sécurité vitale contre la menace d'une révolution populaire'. On peut ainsi se demander ce qui se serait passé en leur absence : les partis politiques et le langage des urnes sont un substitut du langage des armes. Même si la négociation entre l'Etat et les mouvements sociaux n'est pas exempte de violence, loin s'en faut, on n'a pas vu la constitution de guérillas comme réponse à la répression féroce du pouvoir.»

Comment le Mouvement indien Pachakuti (MIP) concilie-t-il sa présence et son action politique au sein du Parlement avec le discours sur l'aspiration à l'autonomie nationale et la non-reconnaissance des institutions républicaines et libérales ?

Cécile Casen - « Ce grand écart m'a toujours surprise et interrogée. Comment un parti qui prétend nier la légitimité des institutions libérales de la démocratie représentative peut-il en même temps siéger au Parlement ? Quand j'ai rencontré Quispe, c'est la première question que je lui ai posée. D'une certaine manière, pour lui, il s'agit d'occuper tous les terrains possibles susceptibles de faire changer les choses. Il faut rappeler que jusqu'en 1952, les indiens ne pouvaient pas circuler dans le centre de La Paz… et que jusqu'à l'année dernière il n'était toujours pas évident à une députée 'cholita' de pénétrer sur son lieu de travail. La réalité de la ségrégation et le degré de discrimination reste énorme aujourd'hui. Il ne faut jamais l'oublier si l'on veut comprendre les événements qui bouleversent le pays. La dimension symbolique de la présence de Quispe en tant que leader aymara au Parlement de la République est très importante, même si les avancées et les vraies batailles continuent à se jouer dans la rue. On parle de 'révolution cognitive' pour désigner l'effet produit par la reconnaissance au niveau institutionnel de plus en plus d'acteurs indigènes. Quand Quispe déclare à Banzer qu'il veut parler avec lui de 'président à président', c'est tout l'ordre politique qui est subvertit. L'assimilation au dominé, à la 'raza de mierda' incapable de rien est vécue et intériorisée par de nombreuses personnes, et tout à coup quelque chose fait que ceci n'est plus tenable. La lutte est très dure et elle coûte la vie à beaucoup de gens mais finalement c'est toujours et d'abord dans les esprits qu'elle se gagne.»

Peut-on considérer que le discours actuel du Movimiento al Socialismo (MAS) et ses prises de position sur les problèmes nationaux tels que l'hydrocarbure, les supposés risques de coup d'état et la recherche du dialogue avec le gouvernement le convertisse en une alternative plus cohérente et constructive pour les Boliviens (en comparaison avec le Mouvement indien Pachakuti (MIP) qui appelle les paysans à bloquer les chemins et proclame l'échec du dialogue avec le gouvernement) ?

Cécile Casen - «Je ne veux pas porter de jugement de valeur. Ce sont effectivement deux options assez différentes. D'une certaine manière on pourrait interpréter cet écart dans le fait que le MAS se positionnant plus près du pouvoir (il représente un option gouvernementale plus plausible ne serait-ce qu'au vu de ces résultats électoraux), il s'éloigne du même coup d'un certain mode de confrontation avec l'Etat et se rapproche d'une position plus conciliante. Il est aussi vrai de dire que les pressions auxquelles doit faire face le pays en ce moment, les menaces de coup d'état de la part des militaires si les responsables des massacres de février et d'octobre devaient répondre de leurs actes, tout cela plaide a priori en faveur d'un soutien à Mesa … sachant que l'option qu'il offre est certainement parmi les moins dures qui se présentent. Les mobilisations à Cochabamba dans ce qu'on a appelé la guerre de l'eau (2000) ont permis d'expulser du pays Bechtel en tant que multinationale de l'eau. Dans le cas de la guerre du gaz (2003), les intérêts économiques sont bien plus grands encore. Le peuple bolivien dit de nouveau non : nous ne braderons pas nos ressources naturelles à l' " Empire " - le concept développé par Negri et Hardt dans le livre du même nom. Il faut se rendre compte de ce que cela représente. Aujourd'hui, très peu de pays ont le pouvoir de dire NON, de refuser le diktat du marché. La Bolivie le fait de façon très ferme. C'est étonnant. La question est de savoir jusqu'à quand elle pourra tenir cette position. Si Mesa tient sa promesse de consulter le peuple quant aux modalités de l'exploitation des ressources naturelles du pays, il se convertit de fait en un petit Hugo Chavez, et ceci rend sa position fort inconfortable.»

Propos recueillis par Sheila Morales
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