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Thérèse Delpech : «Il y a vraisemblablement encore des sites nucléaires clandestins en Iran »
Juillet 2004 - Propos recueillis par Julien Nessi

Depuis le 11 septembre, la question de la prolifération nucléaire a fait un retour fracassant sur la scène internationale. L'existence d'un marché noir de l'atome, l'instabilité géopolitique au Moyen-Orient et la menace permanente de groupes terroristes liés à la mouvance islamiste radicale suscitent la plus grande inquiétude. La communauté internationale redoute également le jeu trouble du Pakistan, de la Corée du Nord et de l'Iran sur cette question hautement sensible. Pour Thérèse Delpech, Directeur des Affaires Stratégiques au Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) et chercheur associé au Centre d'Etudes et de recherches internationales (CERI), l'apparition d'une nouvelle génération de terroristes et l'existence d'un marché noir de la prolifération constituent des défis de taille au XXIème siècle. Elle décrypte pour Cyberscopie.info les enjeux d'un dossier au cœur de la sécurité internationale. Entretien.

Quels sont aujourd'hui les nouveaux défis de la prolifération nucléaire ?

Thérèse Delpech - «Ils sont de plusieurs nature. Tout d'abord, alors que l'on espérait assister à un recul de la dissémination des programmes nucléaires dans le monde après la fin de la guerre froide, c'est une dynamique opposée que l'on voit à l'œuvre depuis le milieu des années 1990. Ensuite, le fait que le nucléaire se propage dans des régions où la tension est permanente, comme le Moyen Orient, l'Asie du sud (Inde-Pakistan) et l'Extrême Orient donne au phénomène un caractère plus inquiétant. En effet, pendant la guerre froide, la division qui séparait les deux camps et qui était matérialisée par le "rideau de fer" avait des aspects politiquement inacceptables, mais dans le domaine nucléaire, elle contribuait sûrement à diminuer les risques en établissant un partage du monde qui n'était pas vraiment contesté. Enfin, l'apparition d'une nouvelle génération de terroristes, qui s'intéressent aux armes non conventionnelles, et l'existence de réseaux privés de prolifération clandestine sont deux défis de taille au XXIème siècle !»

Peut-on parler de nouveau déséquilibre de la terreur nucléaire ?

Thérèse Delpech - «A l'automne 2001, juste après les attentats contre les Etats-Unis, j'ai écrit un article intitulé "Le Déséquilibre de la Terreur", par opposition à l'équilibre de la terreur dont on a tant parlé pendant la guerre froide. C'était une façon de décrire ce que l'on appelle aussi "la guerre asymétrique" et qui ne se rapporte pas essentiellement au nucléaire, mais plutôt à des méthodes inédites, comme celle qui consiste à utiliser des avions de ligne comme des missiles de croisière contre le World Trade Center. Pour ce qui est spécifiquement du nucléaire, la paix n'a été possible que parce que la dissuasion fonctionnait. Si elle est fragilisée, comme ceci semble être le cas aujourd'hui, il peut en effet y avoir un risque croissant d'emploi et donc de terreur nucléaire. »

Comment lutter plus efficacement contre la prolifération ? Le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), le principal instrument juridique, est-il suffisant pour endiguer les risques de prolifération nucléaire ?

Thérèse Delpech - « Une lutte efficace contre la prolifération suppose en tout premier lieu une union des principaux acteurs (les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité) pour y parvenir. Or, comme certains d'entre eux sont engagés de façon active dans des opérations de dissémination, nous faisons face à un premier obstacle. Il faut aussi que les proliférateurs soient assurés qu'ils seront détectés (renseignement, interception des transports illicites...), et qu'ils paieront un prix. Si tel n'est pas le cas, on ne voit pas pourquoi la prolifération s'arrêterait en si bon chemin. On a fait des progrès dans la détection (encore que les deux expériences iranienne et surtout libyenne en montrent les limites), mais pour ce qui est du prix, les choses sont loin d'être claires. Regardez le cas iranien : la violation du TNP est flagrante. Pourtant, alors que le traité prévoit dans ce cas une transmission au Conseil de Sécurité, on fait tout pour l'éviter, dans la crainte que le Conseil se montre impuissant. »

Les "révélations" au début de l'année d'Abdul Qadeer Khan, le père de la bombe pakistanaise, sont venues confirmer le rôle trouble du Pakistan dans la prolifération nucléaire. Allié des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, le Pakistan est-il toujours l'Etat le plus proliférateur au monde ?

Thérèse Delpech - «Il y a en réalité des années que le Pakistan est tenu pour très dangereux dans le domaine nucléaire. Nombreux étaient même ceux qui se demandaient comment le Pakistan payait la Corée du nord qui lui avait fourni des éléments essentiels de son programme balistique dans les années 1990. On avait aussi trouvé en 1995 dans une propriété du gendre de Saddam Hussein, Hussein Kamel, une offre pakistanaise provenant directement du même AQ Khan et portant à la fois sur des centrifugeuses et un plan d'arme, très exactement ce qui a été offert à la Libye. L'idée selon laquelle la prolifération pakistanaise ne reposait que sur des individus n'est prise au sérieux par personne. L'armée et les services de renseignement étaient tous deux très vraisemblablement impliqués, auquel cas c'est d'une prolifération d'Etat qu'il s'agit. Pourquoi les Etats-Unis sont-ils donc si compréhensifs avec le Pakistan ? La réponse est simple : il s'agit là d'un acteur clef dans la lutte contre le terrorisme. Mais c'est une politique qui comporte des risques évidents. »

La Corée du Nord, en se retirant unilatéralement du TNP en janvier 2003 et en poursuivant son programme d'armement nucléaire, constitue-t-elle une menace sérieuse pour la communauté internationale ? Quelles peuvent être les conséquences à long terme de son retrait de la TNP ?

Thérèse Delpech - « Le premier problème que pose ce retrait est son caractère illégal. On ne peut en effet se retirer à bon droit d'un traité que l'on a préalablement violé. Or, dans le cas de la Corée du nord, c'est en Octobre 2002, quelques mois donc avant le retrait du TNP, que la preuve a été faite par Washington, à Pyongyang même, d'une violation du traité avec l'acquisition par la Corée du Nord des éléments d'un programme d'enrichissement de l'uranium. En second lieu, ce retrait se produit dans une région particulièrement dangereuse, où sont impliquées trois puissances nucléaires (Etats-Unis, Chine et Russie), et où le Japon manifeste une nervosité croissante à l'égard des risques que Pyongyang fait peser sur sa propre sécurité. Si la communauté internationale n'est pas capable d'arrêter ce programme, on ne peut exclure l'acquisition de l'arme nucléaire par le Japon. Enfin, et c'est le dernier point important, depuis le retrait du TNP par la Corée du nord, quelle a été la réponse du Conseil de Sécurité ? Nulle. Pas même une déclaration de la présidence. N'est-ce pas inquiétant ? »

Dans un rapport récent de l'AIEA (février 2004), l'Iran est pointée du doigt pour avoir omis de signaler des plans et des éléments d'une centrifugeuse sophistiquée malgré la signature d'un protocole additionnel de renforcement des inspections onusiennes en décembre 2003. Il semble donc que Téhéran poursuit son programme clandestin d'armement et viole les accords signés. A-t-on toutes les pièces du puzzle iranien ?

Thérèse Delpech - «Probablement pas, puisque chaque conseil des Gouverneurs de l'AIEA apporte la preuve de nouveaux éléments préalablement inconnus parce que non déclarés par Téhéran. En fait, il y a vraisemblablement encore des sites clandestins en Iran. Il y a peut-être aussi un plan d'arme semblable à celui que l'on a trouvé en Libye. L'Europe est directement responsable de l'issue de cette crise puisqu'elle a signé avec Téhéran l'accord du 21 Octobre. Encore faut-il naturellement qu'il soit mis en oeuvre et mis en œuvre intégralement. Est-ce aujourd'hui le cas ? La réponse est non. »

Le cas de la Libye est-il définitivement réglé (abandon de l'arme nucléaire et signature le 10 mars dernier à l'AIEA d'un protocole additionnel à l'accord de garantie du TNP) ?

Thérèse Delpech - « On ne peut jamais dire qu'un cas de prolifération est définitivement réglé, d'une part parce que les déclarations ne sont pas toujours complètes (dans le cas libyen, la coopération de Tripoli semble bonne), d'autre part parce que l'Etat peut changer d'avis à un moment donné. C'est pourquoi tout désarmement doit être suivi d'un contrôle continu conduit au niveau international et portant à la fois sur les infrastructures, les scientifiques et les importations. »

Existe-t-il un véritable marché noir de l'atome échappant à tout contrôle ? Quels sont les pays ou les villes par où transitent les matériaux nucléaires ?

Thérèse Delpech - «L'existence d'un marché noir dans le domaine nucléaire est dans le domaine public avec l'affaire libyenne. Ce réseau est en voie de démantèlement mais il faut s'assurer qu'on en connaît bien toutes les composantes et qu'il n'aura pas les moyens de se reconstituer. La plaque tournante de ce marché était Dubaï, qui sert depuis des années au Pakistan pour importer des éléments de son programme nucléaire de façon clandestine, et qui a aussi joué un rôle d'exportation de technologie depuis une dizaine d'années. »

Quels sont les risques de voir des groupes terroristes bien organisés mette au point des armes nucléaires clandestines ?

Thérèse Delpech - « Le risque porte surtout sur des armes radiologiques, comprenant des explosifs conventionnels et des matières radioactives. »

L'ex-URSS constitue-t-elle toujours une zone de prolifération potentielle ?

Thérèse Delpech - « Hélas, oui. Tout ce que l'on peut espérer, c'est que Moscou n'est pas trop directement impliqué dans certaines de ses composantes et qu'il fait tout ce qui est en son pouvoir pour limiter cette prolifération. Le fait-il aujourd'hui? A mon sens, non. »

Propos recueillis par Julien Nessi
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