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Martine Droulers : « Le Brésil joue un rôle moteur en Amérique du Sud »
Mars 2004 - Propos recueillis par Stéphanie Chemla

Martine Droulers, géographe au CNRS, auteur d'une « Géohistoire du Brésil » ainsi que d'un ouvrage intitulé « L'Amazonie vers un développement durable », nous livre quelques réflexions sur le Brésil contemporain et sa place dans la région.

Cyberscopie - Pourriez-vous décrire les grands ensembles territoriaux en présence au Brésil ainsi que leur place dans le processus de mondialisation ?

Martine Droulers - «Le Brésil compte cinq grandes régions et chacune d'elle renvoie à des questions de développement ou d'insertion dans la mondialisation. En commençant par le nord, on peut citer l'Amazonie. L'insertion de cette zone devrait se faire par le commerce du bois. Bien qu'actuellement 80% du bois amazonien soit consommé au Brésil même, le stock de bois tropical asiatique est en train de disparaître et il est probable que dans les années à venir le bois brésilien soit recherché au niveau international. L'intégration se réalise aussi grâce à l'élevage et aux voies de communication, l'enjeu étant notamment la navigabilité du fleuve amazone pour évacuer les produits du centre du Brésil. La deuxième région, le centre ouest du pays, celle de Brasilia, connaît un fort dynamisme pour l'agri business et essentiellement la culture du soja (le Mato Grosso est devenu le premier producteur du Brésil). La troisième région le Nordeste est renvoyé à des questions de sous-développement par ses très bas indices socio-économiques, les plus bas du pays (analphabétisme et de mortalité infantile élevés). La quatrième région, le Sudeste, autour de Rio-Sao Paulo-Belo Horizonte, la plus riche du pays possède les activités les plus variées, une industrie extrêmement développée et représente 60% du PIB brésilien. Enfin la région du sud se distingue par sa place géographique : les trois états qui la composent sont insérés dans la dynamique du Mercosur avec l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay pour développer les communications et les relations régionales.»

Pourquoi l'Amazonie est-elle la région la plus mal insérée dans l'ensemble brésilien ?

Martine Droulers - «Traditionnellement, il s'agit d'une région mal desservie pas les moyens de transports et les voies de communication. Mais depuis les grands plans d'intégration économique des années 70 cela a tendance à s'estomper. Le dernier grand projet comporte de véritables innovations technologiques, il s'agit du Sivam, système de surveillance radar qui permettra de contrôler toute l'Amazonie. Grâce à des images satellites examinées en permanence, un dispositif humain important (près de 5000 militaires en permanence) un contrôle de la région sera désormais assuré : surveillance des frontières, du narcotrafic, des incendies de forêt. En principe, les résultats de ce système, mis en place depuis un an à Manaus, devront être communiqués à la communauté civile.»

Quelles sont les grandes orientations du gouvernement Lula en terme d'aménagement du territoire ?

Martine Droulers - « Le gouvernement poursuit le programme existant " Avança Brasil " (Avance Brésil), programme de grands investissements sur une quarantaine de projets publics et privés : usines hydroélectriques, infrastructures routières, énergétiques, modernisation portuaire. Il concerne autant l'intégration de l'Amazonie au reste du pays qu'une meilleure communication avec le Mercosur et bien entendu le reste du monde. Parmi les routes, certaines sont critiquées, surtout celles qui s'avancent en Amazonie, par les défenseurs de l'écologie, car pour eux, de nouvelles routes risquent d'accélérer le mouvement de déforestation. La construction de barrages a également été critiquée et freinée pour causes de dégâts dans la forêt. Il y deux ans, une grande panne d'électricité a accéléré le reprise des investissements. Aujourd'hui le programme est reparti, probablement avec plus de précautions qu'il y a 20 ans. Sur 50 projets hydroélectriques prévus, seuls 3 ont été réalisés dont 1 a inondé une énorme zone pour une production électrique mineure. Il y a un véritable bras de fer entre la société civile et la grande compagnie électrique brésilienne. »

Quelle est la politique adoptée en matière de transports ferroviaires ?

Martine Droulers - «Bien qu'il n'y a pas de véritable réseau ferroviaire au Brésil quelques projets de construction de chemins de fer existent. Mais au Brésil les voies de chemin de fer n'ont jamais été pensées en terme de réseau. Les voies construites étaient destinées à véhiculer des produits : comme celle qui transporte les minerais de fer du Nord de l'Amazonie vers le littoral atlantique et celle du Minas Gerais, spécialisée dans l'évacuation du minerai. Une nouvelle voie se construit actuellement pour véhiculer le soja. Mais elles ne desservent que des " tronçons " et autour des grandes villes, la tendance est à l'utilisation de ces voies pour les transports périurbains. La ligne entre Rio et São Paulo, pourtant une liaison importante, a été arrêtée il y a 6 ans !»

Les projets de développement réduisent-ils les clivages
régionaux ?

Martine Droulers - «La richesse se concentre et par conséquent le pôle qui attire le plus les investissements se trouve toujours être São Paulo, malgré une certaine déconcentration industrielle. A 400 ou 500 km, des zones industrielles, accueillant notamment le secteur automobile, se sont développées. Une légère diversification s'est effectuée mais les grandes tendances demeurent les mêmes : sauf exception, comme le cas de Ford à Salvador de Bahia, les investissements s'effectuent dans les zones plus développées. Heureusement Bahia a un pôle de développement important grâce à sa pétrochimie. Ce pôle moderne d'activité n'a cependant pas entraîné le développement de toute la région nordeste. Ce qui a énormément changé la donne au Brésil au niveau national mais aussi régional, c'est la réduction de la dépendance pétrolière. Le pays est devenu autosuffisant à 80% alors qu'au début des années 80, il importait 75% de son pétrole. Le programme alternatif d'alcool-carburant fabriqué à partir de la canne à sucre a permis de parfaire cette autonomie énergétique : environ 50% des voitures au Brésil fonctionnent au bio-carburant !»

En matière de lutte contre la pauvreté, y-a-t-il de grandes disparités régionales ?

Martine Droulers - «Le programme " Faim zéro " constitue un des volets du plan de lutte contre la pauvreté. Il vise l'éradication de la faim dans les régions où elle sévit encore. De nombreuses analyses statistiques ont permis de déterminer les communes aux indices les plus bas grâce notamment aux revenus des chefs de famille. A 70%, ces communes sont situées dans le Nordeste, le reste concerne les périphéries des grandes villes. Ces programmes s'attaquent donc aux problèmes où ils se trouvent, c'est-à-dire aux régions concernées. Mais malheureusement " Faim Zéro ", très critiqué, a été extrêmement mal géré et n'a pas obtenu les effets escomptés. Deux programmes mis en place par Fernando Henrique Cardoso ont donné de bons résultats. Le premier, un programme d'éducation, a doté des municipalités éloignées d'écoles et les enfants s'y rendent, ce qui n'était pas le cas il y a 20 ans. Un gros effort a aussi été réalisé dans le système de santé. Sa décentralisation a permis la création de postes dans de nombreux points du pays ainsi que la formation de leaders communautaires dispensant des soins et des formations à l'hygiène. Résultat : la mortalité infantile a énormément baissé. Par l'éducation et la santé, on lutte efficacement contre la pauvreté.»

Où en est aujourd'hui la réforme agraire ?

Martine Droulers - « Près de 700 000 familles réclament la terre. Parmi elles se trouvent des fils de paysans qui n'ont pas eu la terre et les urbains qui veulent retourner à la campagne. Mais les sans terre n'acceptent pas comme il y a 20 ans de se retrouver au fond de la forêt vierge. Les gens veulent aller tout près des routes afin de pouvoir vendre leurs produits. La déforestation de l'Amazonie risque de s'arrêter un peu car le mouvement démographique ne va plus pousser vers l'intérieur des terres. Deux raisons à cela : la démographie n'est plus aussi galopante qu'elle n'était dans les années 70 et les familles refusent de s'installer dans des régions reculées. Mais le gouvernement réforme régulièrement l'Institut National de Colonisation de la Réforme Agraire, chargé de faire appliquer cette réforme au niveau fédéral, en y incluant d'avantage de juristes. Normalement 300 personnes devraient être recrutées prochainement. On arrive aujourd'hui à mieux contrôler qui occupe le sol, à mieux donner les titres de propriété. De gros problèmes de manques de cadastres financiers sont comblés actuellement grâce aux images satellites, au GPS. Des progrès ont été réalisés : pendant le gouvernement de Cardoso, 350 000 installations de familles se sont déroulées. Mais la réforme agraire est affaire autant juridique qu'économique et sociale. »

Quelle est la logique des migrations au Brésil ?

Martine Droulers - «Elle se produit vers les fronts de travail, situés aux abords des grandes villes. Du côté de l'Amazonie, les migrations se tassent, dans le sud aussi car le marché du travail urbain s'est un peu saturé avec la crise. Les nordestins, traditionnels ouvriers de la construction dans le sud, se retrouvent sans une de leur source de travail. On constate un tassement des migrations internes. Par contre, au Paraguay, 350 000 agriculteurs brésiliens se sont installés pour produire du soja. Aux Etats-Unis, les Brésiliens sont environ 600 000 mais il s'agit pour la plupart de travailleurs qualifiés. »

Quelles sont les principales questions que soulève le Mercosur dans le domaine de l'intégration régionale ? Le Brésil joue t-il toujours son rôle de leader ?

Martine Droulers - «Le Mercosur permet le renforcement des économies régionales. Le Brésil et l'Argentine essaient de mettre en complémentarité leurs spécialités. Face aux Américains et à l'ALCA, le Brésil veut pouvoir présenter une réalité d'intégration avec les pays du cône sud ainsi que le Chili et la Bolivie. Et c'est déjà le cas. Le Mercosur a réussi une union douanière sur plusieurs produits, une complémentarité en matière d'industrie automobile. Des différends existent encore mais les progrès sont réels. On note aussi un changement d'attitude : là où l'on ne voyait que de l'hostilité et de l'indifférence on trouve aujourd'hui des lieux de dialogue, des comités de frontières, des villes jumelles. Cela créera forcément une dynamique régionale plus forte qui se ressent déjà au niveau culturel à travers une augmentation des échanges étudiants, des échanges entre universités pour la recherche, des collaborations entre théâtres etc. Incontestablement, le Brésil joue un rôle moteur en Amérique du Sud, il demeure la première économie avec un potentiel démographique important.»

Propos recueillis par Stéphanie Chemla
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