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Khadija Mohsen Finan : « Les Etats-Unis souhaitent réellement en finir avec le conflit du Sahara Occidental »
Mars 2004 - Propos recueillis par Catherine Graciet

Responsable des études Monde Arabe à l'Institut français des relations internationales (Ifri), Khadija Mohsen Finan fait le point pour Cyberscopie sur le conflit du Sahara Occidental. Selon cette spécialiste, le plan Baker n'a pas véritablement changé la donne. Le vrai changement pourrait plutôt venir de l'interventionnisme des Etats-Unis et de leur nouveau dessein dans la région à travers le projet de "Grand Moyen-Orient". Décryptage.

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Cyberscopie - Qui gère aujourd'hui le dossier du Sahara Occidental au Maroc ?

Khadija Mohsen Finan - «Traditionnellement, ce conflit est conjointement géré par le Palais et le ministère de l'Intérieur. À son arrivée sur le trône, Mohamed VI n'a pas réellement bouleversé les choses. Il a néanmoins placé ses hommes et, parmi ses conseillers, certains ont été désignés pour s'occuper de ce dossier. Le limogeage de Driss Basri [Ex-ministre de l'Intérieur marocain] n'a pas de lien direct avec la gestion de ce dossier. Basri est écarté de la sphère politique dans son ensemble qui comprend le dossier. Sur le plan institutionnel, c'est le ministère des Affaires Etrangères qui est aujourd'hui en charge de ce dossier mais les décisions sont prises au palais et continuent de l'être.»

Quel rôle jouent les militaires marocains dans le dossier du Sahara Occidental ? Pourraient-ils constituer un danger pour la monarchie si le Maroc n'obtenait pas gain de cause ?

Khadija Mohsen Finan - «Les militaires sont indirectement associés à ce dossier, notamment par l'influence qu'exercent certains d'entre eux sur le politique. Mais on ne peut pas dire que ce dossier soit confié ou géré par les militaires. Je ne pense pas non plus, qu'il y ait une position commune aux militaires là-dessus. En cas d'échec, aussi relatif soit-il du Maroc dans l'issue de ce conflit, il paraît difficile d'imaginer que les militaires puissent le reprocher à la monarchie ou même constituer un quelconque danger politique directement en lien avec cette question.»

Selon le quotidien espagnol El Pais, le Maroc a présenté en décembre 2003 à James Baker et Kofi Annan une esquisse de proposition où il accepte le principe d'une certaine autonomie du Sahara suite à une consultation référendaire mais après une révision constitutionnelle. Qu'en pensez-vous ?

Khadija Mohsen Finan - « La réforme constitutionnelle dont il est question signifie une modification de l'organisation étatique du royaume. Si cette opération est mal maîtrisée et si les Marocains n'en comprennent pas la nécessité, elle risque d'affaiblir la monarchie. Mais ce n'est pas parce que les Marocains la mettent en avant dans leur réponse à James Baker [Ancien secrétaire d'Etat américain sous Bush père et représentant spécial de l'ONU pour le Sahara Occidental] qu'ils vont la mettre en pratique.»

En octobre 2003, les critiques de la diplomatie marocaine envers Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, laissaient entendre que le Maroc était tenté de sortir le conflit des Nations Unies. Est-ce toujours le cas aujourd'hui ? Des négociations directes entre le Maroc et l'Algérie sont-elles envisageables à court terme ?

Khadija Mohsen Finan - «A mon sens, ce qui a été dit en octobre 2003 sur la volonté marocaine d'extraire ce dossier à l'Onu et de lui substituer un règlement direct entre Marocains et Algériens était destiné à gagner du temps et à signifier la désapprobation du Maroc aux propositions Baker. Nous connaissons bien la mésentente devenue traditionnelle entre Alger et Rabat pour croire à ce genre d'arguments. Cela ne me paraît pas fondé dans la mesure où il n'y a pas de changement majeur de part et d'autre sur ce dossier.»

La mise en place de patrouilles maritimes marroco-espagnoles pour lutter contre l'immigration clandestine signifie-t-elle que les relations entre le Maroc et l'Espagne s'apaisent ? Avec quelle incidence sur le dossier du Sahara Occidental ?

Khadija Mohsen Finan - « Les signes de décrispation ne signifient nullement que les contentieux soient définitivement effacés. Je ne pense pas non plus que le résultat des législatives en Espagne puisse conditionner la position de Madrid sur le règlement du dossier saharien.»

Que représente le dossier du Sahara Occidental pour le pouvoir politique et militaire algérien ?

Khadija Mohsen Finan - «En Algérie, ce dossier a toujours représenté un sujet de démarcation et de positionnement à l'intérieur de la classe politique. Aujourd'hui, au-delà de l'argumentation utilisée par le chef de l'Etat algérien destinée à séduire Washington, on ne voit pas pourquoi la classe politique algérienne se priverait d'un enjeu qu'elle a toujours instrumentalisé sur le plan interne et qu'elle peut aujourd'hui utiliser dans ses négociations avec les Etats-Unis.»

Que peut changer l'élection présidentielle d'avril 2004 en Algérie ?

Khadija Mohsen Finan - « La prochaine élection présidentielle ne peut, à mon avis, fondamentalement changer la donne sur cette question. L'armée ne se désintéressera jamais totalement de ce dossier au profit de la présidence et, quant bien même ce serait le cas, je ne pense pas que les intérêts des uns et des autres divergent là-dessus. »

Concernant le projet américain de "Grand Moyen-Orient", quelles conséquences peut-il avoir sur le conflit du Sahara Occidental et son éventuelle résolution ?

Khadija Mohsen Finan - «Le vrai changement réside dans le fait que les Etats-Unis sont ouvertement interventionnistes. Dans leur volonté de démocratiser le " Grand Moyen-Orient ", il y a la nécessité de clore les conflits mineurs pour pouvoir se consacrer aux dossiers qu'ils jugent prioritaires. Dans ce grand dessein, Washington a besoin de s'appuyer aussi bien sur Alger que sur Rabat. Avec le Maroc, les liens traditionnels sont maintenus, les deux pays viennent de signer des accords de partenariat économique. Avec l'Algérie, il y a une coopération de type commerciale mais aussi militaire. Je ne pense pas que pour Washington il faille faire un choix entre les deux capitales. C'est Alger et Rabat qui veulent le lire de cette façon à travers leur contentieux bilatéral mais aussi pour essayer de faire monter les enchères dans les négociations. Mais nous ne sommes plus à l'ère de la guerre froide où il fallait choisir son camp, idéologiquement marqué. Ceci étant, les Etats-Unis souhaitent réellement en finir avec ce conflit quitte à mettre la pression sur un Maroc qui fait preuve de résistance dans la volonté de trouver une issue viable à ce dossier. Il n'en reste pas moins, pour les Etats-Unis, un allié de longue date dont Colin Powell en tournée dans le Maghreb vient de saluer les efforts d'ouverture politique.»

Propos recueillis par Catherine Graciet
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