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Thorniké Gordadzé : « La Géorgie est un pays clef pour la stabilité régionale dans le Caucase »
Mars 2004 - Propos recueillis par Julien Nessi

La «Révolution des roses» de novembre 2003, saluée dans le monde entier comme un modèle pacifiste de transition démocratique, a engagé la Géorgie dans une nouvelle ère. Arrivé à bout de souffle, miné par la corruption et incompétent, le régime de Chevardnadze n'a pas résisté à la vague démocratique incarnée par le chef de file de l'opposition Mikhael Saakachvili. Elu en janvier 2004 à la présidence du pays et sur fond d'élections législatives, le jeune démocrate Saakachvili devrait faire face cette année à des défis économiques, sociaux et politiques majeurs pour stabiliser la Géorgie post-révolutionnaire. Spécialiste du Caucase au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri, Paris), Thorniké Gordadzé décrypte pour Cyberscopie les enjeux de cette nouvelle donne en Géorgie et dévoile les dessous de carte de la révolution de velours.

Cyberscopie - Passée la période d'euphorie, quels sont aujourd'hui les véritables défis de la nouvelle équipe au pouvoir en Géorgie ?

Thorniké Gordadzé - «Le maintien de l'intégrité territoriale, le développement économique et social et enfin les relations avec les grands partenaires géostratégiques de la région, à savoir les Etats-Unis et la Russie, constituent aujourd'hui les principaux défis du nouveau gouvernement. Le défi économique est très important. Avant l'éclatement de l'Union soviétique, la Géorgie était l'une des Républiques où le niveau de vie était le plus élevé aux côtés des Pays baltes et certaines régions de la Russie occidentale. Les guerres civiles et les conflits séparatistes consécutifs à l'effondrement de l'empire soviétique ont entraîné la Géorgie dans le peloton de queue des républiques post-soviétiques. Si l'on prend les revenus par habitant, la Géorgie doit être aujourd'hui dans les trois ou quatre derniers pays de l'ex-Union soviétique. Le PIB a chuté de manière très spectaculaire : le PIB de 1993 représentait 17% de celui de 1989. Au lendemain de la disparition de l'URSS, il y a donc eu une décomposition totale du tissu économique. Depuis 1995-1996, la croissance est redevenue positive. A partir de 1998, la crise financière russe a marqué la Géorgie. La corruption et la criminalisation de l'économie sont également entrées en jeu à partir de la fin des années 90 entravant sérieusement le développement de l'économie. En matière économique, la Géorgie est ainsi devenue un pays en proie à des groupes d'intérêts politico-mafieux qui empêchaient tout investissement étranger. Les seules entreprises étrangères qui sont parvenues à s'implanter dans le pays, notamment dans la distribution d'électricité ou la production de vin ou d'eau minérale, ont du quitter le pays au bout de deux ou trois ans en raison de la pression de ces groupes criminels. Il y eu aussi des enlèvements d'hommes d'affaires a plusieurs reprises. Autant de facteurs qui ont terni l'image de la Géorgie à l'étranger. La lutte contre l'emprise des milieux politiques, administratifs et criminels sur l'économie géorgienne constitue donc un défi majeur pour la nouvelle équipe au pouvoir. Aucun projet de développement du pays n'est envisageable, y compris la formation des forces militaires, l'efficacité de la police et du système de santé, sans une éradication de la corruption. Il ne faut pas non plus trop noircir le tableau. Les élites intellectuelles sont relativement importantes même si une grande majorité est exilée à l'étranger. C'est un pays qui ne part pas de rien. Le taux d'analphabétisme est en dessous de 1%, la main d'œuvre est bien formée. Il y a une capacité de développement du tourisme, des services et même de la haute technologie. Le pays a donc de nombreux atouts, mais ceux-ci ne seront réellement exploités qu'après la démantèlement des réseaux criminels et politiques. »

Justement, où en est la lutte contre la corruption, cheval de bataille du nouveau gouvernement géorgien et slogan des révolutionnaires ?

Thorniké Gordadzé - « Le nouveau gouvernement a commencé à faire le ménage au lendemain de la prise du pouvoir, même si parfois ses méthodes ont pu paraître assez brutales. En l'espace de quelques semaines, il y a eu des arrestations en chaîne de responsables politiques impliqués dans la corruption de l'ancien régime. Les ministres de l'Energie, des Transports, le directeur des chemins de fer ou encore le président de la Fédération géorgienne de Football ont ainsi figuré sur la " black list " de l'équipe Saakachvili. Des arrestations ont également eu lieu dans de nombreuses régions du pays. Cependant, les hautes sphères du pouvoir politique n'ont pas encore été touchés, comme les ministères de l'Intérieur, les Douanes ou l'Armée. Les autorités ne peuvent pas s'attaquer aux personnes qui sont en place depuis le début des années 90. »

Des élections législatives doivent se tenir le 28 mars prochain pour élire un nouveau Parlement. Quels sont les enjeux de ce scrutin et quel rôle le Parlement aura-t-il exactement dans la nouvelle Constitution géorgienne ?

Thorniké Gordadzé - « Les élections du 28 mars devraient normalement consacrer les acteurs démocrates de la Révolution des roses. Les partis qui ont participé au renversement de Chevardnadze devraient logiquement obtenir la majorité. Si l'opposition reste en dehors du Parlement, ce ne serait pas très bon pour la légitimité du nouveau pouvoir sur le long terme. Les deux partis qui ont participé à la révolution, le parti des démocrates unifiés de Zurab Zhvania (l'actuel premier ministre) et Nino Burdjanadz (la présidente du Parlement) et le mouvement national de Mikhail Saakachvili, ont fusionné. Cette fusion ne s'est pas déroulée sans heurts et un certain nombre de personnalités de ces deux partis ont démissionné en raison de divergence. Le mouvement national est plutôt un parti révolutionnaire ancré dans toutes les couches de la population et surtout dans les régions. Ce qui n'est pas le cas du parti des démocrates unifiés qui est plutôt un parti urbain, composé des cadres, y compris ceux issus de l'ancien régime. Les membres les plus radicaux du mouvement national ont reproché aux démocrates unifiés d'être un peu thermidoriens, qui a des relations avec l'ancien régime. A mon avis, Mikhail Saakachvili a su sacrifier un certain nombre de ses amis au moment de la fusion pour préserver l'unité des partis révolutionnaires. Il a su évité la scission des partis révolutionnaires et l'éclatement d'une guerre de chefs qui auraient nui à l'image de la nouvelle équipe au pouvoir au lendemain de l'élection présidentielle. Pour l'instant, il cherche à maintenir l'unité politique. Cependant, il n'est pas sûr qu'elle dure tout au long de la législature. La population a énormément d'espoirs dans la nouvelle équipe au pouvoir. Les espoirs sont aussi à la hauteur des déceptions liées à la période antérieure où la population avait perdu toute confiance dans le personnel politique et où le taux d'émigration était très important. En dix ans, la Géorgie a perdu près d'un million d'habitants nets. La population attend des changements et croit beaucoup aux réformes à venir. Les thèmes majeurs de la campagne actuelle portent sur la lutte contre la corruption ainsi que sur le développement économique et social. Aujourd'hui, la moyenne des retraites du service public est de 8 dollars par mois !! La solidarité entre les générations amortit le choc et les Géorgiens expatriés à l'étranger soutiennent beaucoup leur famille restée au pays. La création d'emplois est donc au centre de la campagne, mais seulement après l'assainissement du pouvoir politique. Enfin, troisième thème de campagne : la question du règlement des conflits en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Concernant le rôle du Parlement, pas mal d'observateurs locaux ne sont pas très contents de la réforme constitutionnelle qui a eu lieu début février 2004. Le système adopté est aujourd'hui proche du système français, avec un exécutif bicéphale où le président dirige la politique générale, sécuritaire et étrangère tandis que le premier ministre est plutôt responsable de la politique économique et des affaires sociales. La réforme constitutionnelle a donné naissance à la fonction de premier ministre. Avant cette réforme, le président était tout puissant. Aujourd'hui, dans la constitution, le premier ministre est responsable et propose au président la composition du gouvernement même si un certain nombre de ministères (Défense, Sécurité, Intérieur) restent une prérogative du Président. Le rôle du Parlement a donc baissé dans cette nouvelle configuration constitutionnelle. C'est une source d'inquiétudes pour les observateurs locaux. Sur le papier, ce Parlement a des prérogatives, mais en pratique il aura du mal à jouer le rôle de contre-pouvoir. Il y a déjà 75 députés qui ont déjà été élus en novembre dernier au scrutin majoritaire à deux tours. Les résultats n'ont pas été invalidés car l'opposition critiquait davantage la fraude sur les scrutins de liste. Les élections de mars prochain auront lieu au scrutin proportionnel et devront désigner 150 nouveaux députés sur un total de 225 au Parlement. »

Les régions séparatistes (Abkhazie, Ossétie du Sud) et, dans une moindre mesure, la région autonome d'Adjarie, constituent une menace pour l'unité du pays. Y-a-t-il un risque de démantèlement de la Géorgie sous la pression des forces centrifuges ? Quelles seront les nouvelles relations entre Tbilissi et ces différents foyers et groupes rebelles ?

Thorniké Gordadzé - « L'Adjarie, une région autonome dont la population locale est totalement hostile à l'indépendance, présente surtout un problème de leadership politique vis-à-vis de la capitale Tbilissi. Cette région est restée à l'écart du processus de démocratisation engagé au lendemain de la chute du communisme en raison d'un système politique local proche du féodalisme. Cette enclave, à l'extrémité sud-ouest de la République de Géorgie, est gouvernée par un véritable système clanique sans démocratie où les élections sont constamment truquées. Ses dirigeants locaux gardent le contrôle total sur le processus électoral. Avant la révolution de novembre 2003, Aslan Abachidze, le seigneur local, a pris la défense de Chevardnadze par peur de perdre son leadership régional en cas de nouveau régime. Car, malgré ses faiblesses, le vieil apparatchik arrangeait bien Abachidze qui obtenait toujours ce qu'il voulait du gouvernement central. Le nouveau gouvernement qui bénéficie auprès de la population d'un taux de légitimité plus élevé que l'ancien peut faire accepter à la population des mesures plus musclées contre le leadership d'Abachidze. En dépit du soutien actif de la Russie qui dispose encore d'une base militaire sur le territoire d'Adjarie, de ses réseaux locaux et de ses propres forces de sécurité. Abachidze craint fortement le nouveau régime Saakachvili. Les deux autres régions séparatistes (Abkhazie, Ossétie du Sud) sont plus problématiques car il y de véritables mouvements sécessionnistes fondés sur le nationalisme ethnique abkhaze et ossète. Contrairement à l'Adjarie, ces deux régions ont déjà connu des conflits qui ont amené à une sécession de facto. La majorité de leurs territoires n'est pas contrôlée par le gouvernement central. Ces régions sont très fortement marquées par la domination russe, y compris militaire. L'actuel gouvernement géorgien pense d'ailleurs résoudre ces problèmes de sécession à travers le prisme russe. Selon moi, il faudrait que le nouveau régime réfléchisse davantage sur les raisons de l'apparition de ces mouvements sécessionnistes plutôt que de miser uniquement sur les relations avec la Russie. En ce qui concerne les risques post-révolutionnaires de démantèlement de la Géorgie, je ne pense pas qu'il y aura davantage de dislocation territoriale. Cet argument a été agité par les Russes pour faire pression sur le nouveau gouvernement géorgien. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'il existe aussi un mouvement nationaliste géorgien unificateur très fort qui réunit ces provinces dans une idéologie commune malgré les différences ethniques, religieuses et linguistiques. »

La Russie dispose toujours de leviers d'action pour déstabiliser la Géorgie en soutenant les séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie. Elle a également deux bases militaires en territoire géorgien. Quelle est la position actuelle de l'équipe Poutine et comment la Russie perçoit la Géorgie post-révolutionnaire ?

Thorniké Gordadzé - « Pour l'instant, la Russie est dans une position attentiste vis-à-vis de la Géorgie. Le Kremlin était très hostile à l'émergence politique de Saakachvili et a soutenu jusqu'à la fin Chevardnadze tellement il redoutait l'arrivée au pouvoir à Tbilissi d'une nouvelle équipe pro-occidentale et pro-américaine. Même si Moscou considérait Chevardnadze comme un ennemi depuis la dislocation de l'Union soviétique, l'ancien homme fort de Tbilissi arrangeait pas mal la Russie. Saakachvili est considéré comme moins maniable. Le soutien populaire dont bénéficie le jeune démocrate limite les marges de manœuvre de la Russie. Les Russes ne vont donc pas provoqués le nouveau régime car il est soudé derrière sa population. La position de Poutine est pour l'instant prudente. L'initiative vient plutôt de la part de Saakachvili qui s'est rendu en Russie récemment et a proposé d'établir de nouvelles relations en partant de zéro. Pour l'instant, rien d'officiel n'a été décidé entre les deux pays, excepté un projet de traité d'amitié entre les deux pays pour alléger la politique des visas. Saakachvili a également évoqué le renouveau de la coopération militaire avec la Russie surtout pour rassurer les Russes inquiets de la présence militaire américaine en Géorgie. »

Pour beaucoup d'observateurs de la Géorgie, la révolution populaire de novembre dernier n'aurait pas pu se faire sans le soutien des Américains. Quel a été le rôle exact des Etats-Unis dans le renversement du régime Chevardnadzé. Quelle est l'influence actuelle des Etats-Unis sur le nouveau pouvoir ?

Thorniké Gordadzé - « Le gouvernement américain a peu participé à la révolution dite des Roses. La Maison-Blanche et le cabinet du secrétaire d'Etat américain étaient plutôt favorables à ce que Chevardnadze aille jusqu'au terme de son mandat présidentiel avant de remettre son pouvoir à la nouvelle génération géorgienne. Ils n'envisageaient pas son renversement en novembre 2003. Les Américains ont plutôt essayé de trouver une solution négociée entre Chevardnadze et les révolutionnaires. Ils avaient néanmoins donné quelques signaux à l'ancien régime quelques mois auparavant en diminuant l'aide financière bilatérale à la Géorgie et en demandant à Chevardnadze de se distancer du processus électoral législatif. Pendant les journées révolutionnaires, le gouvernement américain a plutôt prôné la modération car il avait peur d'un embrasement généralisé de la guerre civile. Par contre, Georges Soros a joué un rôle indéniable dans cette révolution pacifique. Le milliardaire américain a soutenu financièrement les mouvements étudiants géorgiens et le parti de Saakachvili. On peut même dire que Soros a financé la carrière politique de Saakachvili depuis quelques années. L'apport de Georges Soros à cette révolution dite des Roses a donc été décisif sur le plan financier. L'influence de Soros continue aujourd'hui à être grande sur le nouveau gouvernement géorgien. Deux ministres de l'actuel gouvernement sont des anciens collaborateurs du financier américain au sein de sa fondation. Par exemple, le président de la Fondation Georges Soros en Géorgie est devenu ministre de l'Education et l'un des collaborateurs de la Fondation Soros à Budapest est devenu ministre de l'Economie et de l'Industrie. Un certain nombre de jeunes conseillers de Saakachvili ont également été formés aux Etats-Unis dans le cadre des échanges universitaires mis en place et gérés par la Fondation privée de Soros. Le gouvernement américain, quant à lui, a doublé son aide économique bilatérale à la Géorgie depuis la révolution. Cette aide annuelle atteint donc aujourd'hui 185 millions de dollars. De plus, la Maison-Blanche est engagée dans un programme de formation des forces spéciales de l'armée géorgienne dans le cadre de la lutte contre le terrorisme islamiste dans la région. Les Etats-Unis ont également débloqué de l'argent pour régler la facture énergétique de la Géorgie au lendemain de la révolution de novembre 2003. »

Située sur les routes de l'Or noir, la Géorgie est un maillon essentiel pour l'acheminement des hydrocarbures de la Caspienne vers les marchés extérieurs. Tiraillée entre les intérêts stratégiques, énergétiques et géopolitiques des Etats-Unis et de l'encombrant voisin russe, la Géorgie est au centre d'un nouveau grand jeu pétrolier et gazier. Le nouveau président s'est engagé, lors de sa prestation de serment le 25 janvier 2004, à se tenir à égale distance de Moscou et Washington. Quelle est sa réelle marge de manœuvre et sa véritable capacité d'action ?

Thorniké Gordadzé - « Saakachvili entend équilibrer sa diplomatie par un jeu d'alliances et de contre-pouvoir entre les grandes puissances américaines et russes. C'est une constante de la diplomatie géorgienne dans l'histoire. Sa marge de manœuvre est étroite mais il va chercher à jouer la carte de la Géorgie du mieux que possible. »

Quelle est la stratégie américaine dans la région ? Quel rôle les Etats-Unis vont-ils jouer à l'avenir sur la Géorgie ?

Thorniké Gordadzé - «Les Américains sont actifs depuis longtemps dans cette région en raison des ressources énergétiques de la Caspienne. Ils sont également entrain de déplacer leurs bases militaires de l'Europe de l'Ouest vers l'Europe de l'Est et l'Asie centrale dans le cadre de leur stratégie de lutte contre le terrorisme. Washington envisage notamment d'installer de nouvelles bases en Géorgie ou en Azerbaïdjan. La Géorgie est le véritable verrou stratégique du Caucase car c'est le seul pays qui a un accès à une mer ouverte et qui a une frontière très longue avec le Caucase russe. La Géorgie est un pays clef pour la stabilité régionale dans le Caucase.»

Propos recueillis par Julien Nessi
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