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Zaki Laïdi : «La capacité de la mouvance altermondialiste à proposer des solutions alternatives reste extrêmement limitée»
Mars 2004 - Propos recueillis par Julien Nessi

Spécialiste des relations internationales et observateur attentif de la mondialisation, Zaki Laïdi vient de publier «La grande perturbation» aux éditions Flammarion. Dans son nouvel essai, il invite à penser la mondialisation comme une nouvelle expression du changement social dans son ensemble. Selon le politologue français, la mondialisation est aujourd'hui vécue comme une source d'anxiété qui tient au fait que celle-ci produit des perdants et des gagnants et que l'on ne sait pas comment prendre en charge ces perdants. L'auteur consacre également des pages d'analyse fort instructives sur les résistances à la mondialisation et sur les contradictions et les limites de la mouvance altermondialiste.

Cyberscopie - Qu'est-ce que " la grande perturbation " ?

Zaki Laïdi - «La mondialisation est vécue par les individus, les citoyens, les acteurs politiques et sociaux comme une perturbation de l'ordre social en raison des transformations, des remises en cause et de l'incertitude qu'elle suscite. C'est ce que j'appelle tout simplement la grande perturbation.»

Première caractéristique de cette grande perturbation : la souveraineté des Etats se transforme. Selon vous, nous entrons dans l'ère de " la souveraineté opérationnelle ". De quoi s'agit-il exactement ?

Zaki Laïdi - « La souveraineté a perdu son caractère absolu. La souveraineté opérationnelle consiste à dire que la souveraineté des Etats n'existe que par rapport aux objectifs que ceux-ci cherchent à s'assigner. Il y a moins une souveraineté absolue, mais une souveraineté qui s'applique à des domaines particuliers, c'est-à-dire la capacité à agir pour le compte d'une collectivité politique. Ce qui signifie aussi que les Etats, pour renforcer leur pouvoir et leur autorité, sont paradoxalement de plus en plus amenés à partager leur souveraineté avec d'autres entités. C'est un peu le schéma de l'Europe : pour renforcer le pouvoir des Etats, chaque Etat doit le partager avec d'autres, mutualiser ses forces avec d'autres pour récupérer collectivement cette souveraineté. »

Deuxième caractéristique : la montée en puissance de la société civile internationale. Quel est, selon vous, le rôle aujourd'hui de la société civile internationale ?

Zaki Laïdi - « Elle a trois fonctions essentielles. La première, c'est une fonction d'alerte des pouvoirs publics sur l'existence d'un certain nombre de problèmes et d'enjeux. La deuxième, c'est une fonction de dévoilement des préférences collectives. Par exemple, lorsqu'une ONG met en évidence les problèmes d'environnement, elle sensibilise les Etats et les oblige à prendre en compte le respect de l'environnement. La troisième fonction, c'est la capacité d'influence. Selon moi, cette influence reste relativement limitée et très variable en fonction des domaines d'intervention : forte dans l'environnement, nul dans le domaine de la sécurité. »

Selon vous, l'altermondialisme est un radicalisme sans perspectives, prisonnier de la logique idéologique et incapable de faire des contre-propositions. Pour quelles raisons ?

Zaki Laïdi - « Il faut éviter de définir l'altermondialisme en des termes trop généraux parce qu'il renvoie à une pluralité d'acteurs, à une diversité de stratégies et d'intérêts, y compris au sein d'un même mouvement. Par exemple, au sein d'Attac, il y a plusieurs lignes politiques. A l'évidence, la capacité de la mouvance altermondialiste à proposer des solutions alternatives reste extrêmement limitée. Pour revenir à Attac, cette organisation s'en tient au totem de la taxe Tobin, tout en sachant que celle-ci a peu de chances d'être mise en place, mais c'est précisément parce qu'elle a peu de chances d'être mise en place que Attac surenchérit sur cette taxe. Cette taxe Tobin offre au mouvement une perspective d'action illimitée. Attac parle aussi de " protectionnisme coopératif " sans avoir jamais explicité le contenu de ce terme. La critique n'est pas erronée, loin de là, mais sa capacité à proposer des alternatives et un débouché politique restent extrêmement faibles. Le discours finit par être très incantatoire, extrêmement répétitif et au fond, extraordinairement idéologique à destination d'un public orphelin d'idéologies cohérentes et de prêts à penser politiques. Attac mord dans des franges de la population qui ont un niveau culturel relativement élevé et qui sont au fond les héritiers d'une pensée très classique, soit souverainiste-étatiste, soit socialisé par le programme communiste des années 70. Les principaux dirigeants d'Attac sont d'ailleurs issus très clairement du mouvement communiste. Si on parle de l'altermondialisme français, il faut le décomposer car lui-même n'est pas homogène. Une institution comme Attac n'est pas du tout homogène. Il y a des souverainistes anti-européens et nationalistes, inspirés par le chévenemento-communisme. Il y a aussi des libertaires et des révolutionnaires trotskystes qui ont une autre perspective. »

Quelles sont les limites de la mouvance altermondialiste ? Y-a-t-il un risque d'essoufflement sur le long terme de ces mouvements ?

Zaki Laïdi - « Il y a effectivement un risque d'essoufflement sur le long terme dans la mesure où ces mouvements sont dans l'incapacité de fournir une interprétation rassurante ou satisfaisante pour ses groupes et ses militants. L'altermondialisme français renvoie non pas à une condition sociale mais à une condition existentielle. Au fond, c'est assez paradoxale de voir que ce sont les groupes sociaux les moins exposés à la mondialisation qui sont les plus virulents dans l'altermondialisme. Les groupes les plus exposés à la compétition mondiale dans la société française sont les plus sous-représentés au sein d'un mouvement comme Attac, par exemple. »

Pourquoi la mondialisation est-elle une source d'inquiétude, un facteur anxiogène, comme vous le soulignez dans votre essai ?

Zaki Laïdi - «La mondialisation crée des gagnants et des perdants. Se pose la question de la prise en charge des perdants dans ce jeu social. C'est une première source d'anxiété, surtout pour les plus vulnérables. Seconde source d'angoisse : les coûts de la mondialisation sont très clairement et immédiatement identifiables tandis que ses gains apparaissent beaucoup plus diffus dans l'espace et dans le temps. Troisième raison : les règles de fonctionnement du système de l'échange mondial ne correspondent pas du tout à l'idée intuitive que les individus et les citoyens s'en font. Les opinions restent dominées par le paradigme mercantiliste : elles considèrent que dans l'idéal, il faudrait exporter plus et importer moins. Or, économiquement, ce principe est contraire aux règles de fonctionnement du commerce mondial. La quatrième raison vient aussi du fait qu'il y a un arbitrage entre le court terme et le long terme. Les effets négatifs à court terme sont compensés par les effets positifs à long terme. Mais, bien évidemment, on voit plus les effets à court terme. Par exemple, les délocalisations paraissent comme extrêmement négatives et comme une source d'appauvrissement alors qu'en réalité c'est une source d'enrichissement. L'erreur des altermondialistes est de considérer les délocalisations comme un mal. En réalité, c'est un processus inexorable. Il est parfaitement normal que des activités à faible valeur ajoutée se déplacent vers les pays en voie de développement. L'ajustement et la transition peuvent être plus ou moins longues et difficiles et c'est là que réside le cœur du problème. C'est une logique inéluctable. Refuser ce raisonnement, c'est refuser aux populations du Tiers-monde le droit de se développer. La clef de cet ajustement et de cette transition, c'est le relèvement des qualifications. C'est le seul moyen pour les pays riches de renforcer leurs atouts. C'est d'être sur des créneaux à forte valeur ajoutée. Cet objectif ne règle pas le problème de travailleurs non qualifiés que l'on ne peut pas requalifier facilement. Les désordres et les perturbations découlent de ce fait. »

Quelle place peuvent avoir les perdants de la mondialisation dans notre société ?

Zaki Laïdi - « Il y a une course de vitesse qui s'exerce entre l'entrée de ces nouveaux venus dans le jeu social mondial et l'adaptation des travailleurs peu qualifiés à cette nouvelle donne. Il n'y a pas de situation social figée. Nous sommes dans une période de déséquilibre plus forte parce qu'il y a des remises en cause et de nouveaux rapports de force. »

Quelle est l'évolution du rapport de l'Etat avec le marché ?

Zaki Laïdi - «L'Etat et le marché sont dans une relation conflictuelle et complémentaire. Il n'y a pas de mondialisation sans marché. La mondialisation se fait à la fois avec et contre l'Etat. Contre l'Etat car le marché cherche à se défaire de la régulation et des contraintes d'ordre publique. Avec l'Etat car le marché a besoin de lui pour faire valoir ses points de vue lors des négociations commerciales. Le marché a aussi besoin de l'Etat car il n'y a pas de développement possible mondialisé sans des infrastructures dont les Etats sont des garants essentiels. L'Etat continue a exercer des fonctions régaliennes (la sécurité) sans lesquelles les échanges ne sont pas possibles à l'échelle mondiale. L'idée selon laquelle la mondialisation se ferait uniquement contre les Etats ne correspond pas à la réalité des choses. Il faut donc penser le processus d'une manière dialectique. »

Propos recueillis par Julien Nessi
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