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Richard Banégas : «La marchandisation de la sécurité est une tendance inquiétante pour l'avenir»
Décembre 2003 - Propos recueillis par Julien Nessi

Spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs et directeur de la revue Politique Africaine, Richard Banégas revient sur les causes et les effets de la privatisation de la violence politique. Pour ce spécialiste du continent africain, l'évolution de la nature des conflits, la faillite des Etats pour assurer leur propre sécurité, la réticence des grandes puissances à intervenir dans les conflits de basse intensité et la réforme des armées dans les pays industrialisés sont à l'origine de l'émergence du néomercenariat. Sur le long terme, le chercheur estime que cette multiplication des sociétés privées de sécurité, aux prestations très larges, est une tendance inquiétante pour la sécurité internationale.

Cyberscopie - Comment expliquer l'apparition des sociétés privées de sécurité dans les conflits contemporains (Côte d'Ivoire, Irak, Afghanistan…) ?

Richard Banégas - «Les mercenaires d'aujourd'hui ne sont plus les mêmes qu'hier. A mon sens, il faudrait parler aujourd'hui de néomercenariat dans la mesure où ces entreprises privées de sécurité n'ont plus grand chose à voir avec les barbouzes des années 70. Il y a plusieurs causes à l'émergence de ces néomercenaires. Tout d'abord, la fin de la guerre froide a sensiblement modifié la nature des conflits. Les guerres post-guerre froide sont de plus en plus civiles. Or, les armées nationales et les dispositifs de coopération traditionnelle ne sont pas adaptés à ces nouveaux types de conflits. Ensuite, la structure des armées dans la plupart des pays industrialisés comme dans les pays du Sud a été réformée, refondue et professionnalisée. De nombreux militaires se sont retrouvés sur le marché et ont dû louer leurs services. D'autre part, la réticence des grandes puissances à intervenir dans les conflits dits de basse intensité explique l'émergence des sociétés de mercenariat. Les responsables politiques ont encore en tête l'échec retentissant de l'intervention américaine en Somalie au début des années 90. Enfin, la faillite des Etats dans les pays du Sud à assurer leur propre sécurité est également à l'origine de l'affirmation des mercenaires modernes. Il convient aussi de ne pas oublier que ce phénomène de néomercenariat s'inscrit dans un cadre plus général de privatisation qui s'est étendue à tous les secteurs de l'action publique (santé, éducation, infrastructures) mais aussi à certaines fonctions régaliennes des Etats. Dans les pays en voie de développement, le monopole de la violence physique légitime (le maintien de l'ordre) est soumis à cette dynamique pressante de la privatisation. Cette privatisation se manifeste sous différentes formes, des mercenaires traditionnels dans les pays en guerre à la multiplication des sociétés privées de sécurité dans les pays en paix. Au Cameroun, par exemple, le secteur de la sécurité privée est devenu le premier secteur d'emploi privé avec des centaines de compagnies. Il y aussi un autre phénomène, c'est celui de " la privatisation de la sécurité du pauvre ". Dans certains quartiers et dans certains villages en Afrique, des milices et des groupes d'autodéfense peuvent se constituer pour assurer leur propre sécurité car la police est inefficace et n'a plus les moyens de faire respecter la loi. Le néomercenariat n'est donc pas un phénomène isolé mais s'inscrit dans un cadre plus général de privatisation de la sécurité. »

Quelle définition donneriez-vous du néomercenariat ? Et quelles sont ses caractéristiques ?

Richard Banégas - «Les néomercenaires sont en fait des sociétés de sécurité privées et très professionnelles. Ils n'ont plus grand chose à voir avec leurs prédécesseurs. Ces entreprises sont devenues de grandes multinationales qui ont diversifié leurs activités au-delà de l'activité guerrière. Elles interviennent dans le domaine de la sécurité sous la forme de prestations : gardiennage, services de "bodyguard", télésurveillance, intelligence économique ou encore formation de militaires. Ces activités sont sans commune mesure avec celles des mercenaires des années 70. Ces entreprises se sont également diversifiées dans d'autres secteurs : les investissements (placements financiers), les infrastructures (la rénovation des bâtiments détruits pendant la guerre, la reconstruction…), la santé (infrastructures médicales). Par exemple, " Sandline Internationale " se dit de plus en plus intéressée par l'activité humanitaire pour améliorer son image, mais aussi pour établir des relations privilégiées avec les institutions internationales. Cette diversification peut aussi s'exercer dans le domaine de l'exploitation économique des ressources primaires d'un pays (ressources minières, diamantifères, pétrolières). Ajoutons que pour certaines sociétés néomercenaires, les concessions minières peuvent être le principal mode de rétribution pour une intervention. C'est le cas, par exemple, de la holding " Executives Outcome " qui possède 2 ou 3 compagnies d'exploitation minières et gazières dans certains pays africains comme en Sierra Leone. Les contrats d'exploitation sont souvent signés pour 20 ou 30 ans. En Angola, certaines sociétés ont obtenu des concessions aussi vastes que la Belgique. Ces sociétés se donnent désormais les moyens d'acquérir des ressources sur le long terme. Elles sont là pour durer, contrairement aux anciens mercenaires. Cette économie de prédation et de guerre se déploie dans le contexte de la globalisation qui offre à ces compagnies des ressources plus grandes. Les élites au pouvoir dans certains Etats africains peuvent également jouer sur la concurrence entre ces compagnies privées de sécurité. En Angola, le gouvernement a attendu la fin d'un premier contrat avec " Executives Outcomes " pour ensuite signer avec MPRI, la grande compagnie américaine proche du Pentagone. Ces rivalités entre sociétés de néomercenariat sont inquiétantes car elles pourraient, sur le long terme, nourrir les conflits armés et la violence politique. »

Quelles sont les sociétés qui dominent le marché du néomercenariat aujourd'hui ?

Richard Banégas - « Les sociétés qui dominent le marché aujourd'hui sont les sociétés sud-africaine (Executives Outcomes...), anglo-saxonne (MPRI, DSL...) et israélienne (Landal). Les Français sont bien loin derrière. C'est en tout cas un secteur en plein boom. »

Existe-t-il d'autres formes de mercenariat à côté de ces sociétés privées de sécurité ?

Richard Banégas - « L'ancien mercenariat tel qu'on l'a connu n'a pas complètement disparu. Les anciens réseaux Bob Denard sont encore actifs. Ils essaient de se reconvertir comme on a pu le voir récemment aux Comores. Il existe aussi des bandes de " desperados " qui louent leurs services aux plus offrants. Ce que l'on voit aujourd'hui autour des conflits ivoirien, libérien ou sierra-leonais, ce sont des activités de mercenaires. Ces mercenaires ne sont pas structurés sur un mode d'entreprise. C'est une forme de mercenariat plus informel, lié davantage à des réseaux transnationaux criminalisés et à des rébellions transnationales criminalisées qu'à des grandes entreprises. Les chasseurs traditionnels Dozo et les Kamajors sierra-leonais, par exemple, se comportent comme des mercenaires dans le conflit ivoirien.»

Quelles sont les conséquences de l'intervention des mercenaires dans les conflits ?

Richard Banégas - « Les responsables politiques en Occident font un pari dangereux en sous-traitant la gestion de l'insécurité à des compagnies privées. Cette tendance est aujourd'hui fortement à l'œuvre. On est entrain de passer de la privatisation de la guerre à la privatisation du " peace keeping ", voire de la coopération militaire. Les Etats-Unis ont appliqué cette logique pour la reconstruction en Afghanistan et sont en train de la renouveler en Irak. »

Dans quelle mesure cette stratégie de la sous-traitance des fonctions régaliennes est-elle efficace ? Quels sont les risques de cette logique de la privatisation de la sécurité et de la violence politique ? La privatisation de la violence politique ne constitue-t-elle pas un danger sur le long terme pour la stabilité ?

Richard Banégas - « A court terme, cette stratégie peut paraître efficace. Les compagnies privées sont plus souples que les gros appareils militaires classiques, peuvent s'adapter plus facilement au terrain et offrent des services clefs en main. Elles ont plus de latitude politique et ne sont pas tenues par des dispositifs d'alliance. Il semblerait que leur dispositif opérationnel soit beaucoup plus en phase avec les conflictualités post-guerre froide et l'économie des guerres civiles. Cependant, sur le long terme, ces atouts doivent être relativisés. Sur le terrain, cette intervention ajoute à la violence et accroît le potentiel de violence des groupes en conflit. Les groupes armés formés par ces nouveaux mercenaires peuvent s'autonomiser et acquièrent des compétences et du matériel militaires qu'ils n'avaient pas au départ. Prenons l'exemple des Kamajors en Sierra-Leone. Au départ, les Kamajors sont des chasseurs néo-traditionnels armés de lances, de flèches et de simples fusils. Quand les mercenaires d'Executives Outcome sont arrivés, ils se sont appuyés sur les Kamajors. Ils les ont recrutés, formés, armés, organisés en véritables milices dépendantes de l'armée nationale sierra-leonaise. Il y a donc eu une institutionnalisation et une professionnalisation d'un groupe traditionnel provoquées par l'arrivée de mercenaires professionnels. L'intervention des néomercenaires peut ainsi accroître le potentiel de violence. D'autre part, cette intervention peut renforcer la tendance des belligérants à régler des problèmes par la voie des armes. La présence de mercenaires met au second plan les solutions politiques au profit des armes. Elle peut également nourrir des ressentiments nationalistes dans le pays. Enfin, ces néomercenaires n'ont pas vocation à rester dans le pays. Une fois que le contrat est terminé, ils s'en vont. On peut donc légitimement douter de leur responsabilité politique. Par ailleurs, ces sociétés échappent à tout contrôle. Une convention des Nations Unies existe, mais elle est restée lettre morte. Les Etats n'ont donc aucune prise sur ces compagnies privées. Cette marchandisation de la sécurité est une tendance inquiétante pour l'avenir. »

Propos recueillis par Julien Nessi
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