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Pascal Le Pautremat : «La frontière n'est plus très nette entre l'emploi des forces spéciales, des services secrets et des mercenaires»
Décembre 2003 - Propos recueillis par Dimitri Beck

Secrètes et sulfureuses à la fois, les forces spéciales sont bien souvent de tous les théâtres d'opérations militaires à travers le monde. Ces petites unités, passées maîtres dans le renseignement et/ou le pilotage d'actions offensives coups de poings, s'avèrent plus que jamais essentielles aux gouvernements pour mener à bien leurs objectifs stratégiques, légitimes ou non comme actuellement en Irak et en Afghanistan. Qu'elle que soit leur patrie d'origine, elles peuvent également être parachutées dans certains pays en paix pour exécuter des missions clandestines ponctuelles. Et lorsque les desseins politiques voire économiques des gouvernements doivent à tout prix restés opaques, les sociétés privées de mercenaires se substituent volontiers aux forces spéciales et proposent leurs " prestations de guerre " clefs en main. Pas vu, pas pris, les lois de la guerre s'effacent du coup derrière " l'anarchie " des guerres de l'ombre. C'est sur tous ces aspects que revient pour Cyberscopie Pascal Le Pautremat, co-auteurs du livre Forces spéciales, nouveaux conflits, nouveaux guerriers (1).

Cyberscopie - Quelles sont les missions des forces spéciales en Irak ?

Pascal Le Pautremat - «C'est très difficile d'y voir clair aujourd'hui parce qu'en ce moment les Américains sont confrontés à des adversaires qui pratiquent avec brio la guérilla. Ils réussissent à rester cachés dans les zones urbaines au milieu de la population et à frapper quand ils le veulent. En revanche, les premières interventions des forces spéciales étaient de repérer les sites de lancement de missiles comme les Scud, etc., les pôles de commandements de l'armée irakienne et certaines unités. Il y avait une volonté de recouper l'information obtenue par les voies technologiques pures, comme les satellites. L'intervention d'éléments humains infiltrés a ainsi permis de recouper cette information.»

Comment les forces spéciales peuvent-elles aujourd'hui contrer la guérilla irakienne ?

Pascal Le Pautremat - «Je pense que leur volonté actuelle est d'essayer d'infiltrer ces réseaux de guérilleros. C'est la meilleure solution pour briser l'étau qui se ressert sur les soldats américains en Irak. Mais une infiltration est longue parce qu'il faut trouver les hommes qui vont être reconnus à la fois comme fiables de la part des Occidentaux et comme étant complices des terroristes ou des guérilleros. »

Comment y parvenir ?

Pascal Le Pautremat - « Il faut trouver des types qui soient retaillés psychologiquement auxquels il faut inventer un passé. Parce que l'on imagine très facilement que si ces guérilleros sont rattachés à des réseaux de moudjahidin [combattants de la liberté] venus de différents pays moyen-orientaux et proche orientaux qu'ils se connaissent directement ou indirectement. Ils ont tous faits leurs premières armes soit en Tchétchénie, soit en Bosnie dans les années 90 ou même en Afghanistan contre les Soviétiques. Donc de près ou de loin, il y a toujours des noms dont certains se souviennent. Les éléments infiltrés peuvent se faire épingler en disant qu'ils ont participé à telle ou telle bataille, dans telle région et qu'on leur demande avec qui ils étaient à ce moment là, avec quel seigneur de la guerre, etc. »

Par rapport à la démoralisation qui gagne les troupes régulières américaines sur le terrain huit mois après le début de l'intervention militaire en Irak, peut-on supposer que des membres des forces spéciales se posent également la question de la légitimité de cette guerre ?

Pascal Le Pautremat - « Non, en fait les hommes des forces spéciales ont toujours tendance à regarder les troupes régulières avec ironie. Parce qu'ils n'ont pas la même façon de traiter et d'aborder leur métier. Et puis, ils n'ont pas du tout les mêmes finalités que les forces conventionnelles. En plus, c'est vrai que le pourcentage de succès des missions des forces spéciales est bien plus important que celui des missions menées par les forces dites régulières. »

Grâce aux premiers renseignements recueillis par des forces spéciales infiltrées en Irak avant l'intervention militaire, n'y avait-il pas moyen d'obtenir des informations précises sur l'existence ou non d'éventuelles armes de destruction massive en Irak ?

Pascal Le Pautremat - « Si bien sûr. Mais les hommes sont tenus au secret. On peut imaginer que très vite certains membres des forces spéciales aient vite réalisé qu'il n'y avait pas véritablement de menace. Ou alors, s'il y avait une menace pourquoi avoir attendu autant de temps pour sortir l'information tel un scoop ? »

On peut effectivement se poser la question…

Pascal Le Pautremat - « Mais pour des raisons politiques et pour légitimer une intervention militaire, les gouvernements sont parfois amenés à camoufler, à modifier la réalité de la situation pour légitimer leur action. »

En dehors de l'Irak, y a-t-il des forces spéciales en Afghanistan ?

Pascal Le Pautremat - « Au niveau français, on ne pas en parler en raison d'une clause de discrétion qui a été signé entre la France et les Etats-Unis. Il est également interdit de dévoiler les unités déployées sur place et leurs effectifs. Mais du côté américain on retrouve les Rangers, qui appartiennent à l'armée de terre, mais aussi des hommes de la Delta Force qui est très secrète et qui a souvent un rôle de formateur des différentes forces spéciales d'autres pays. Il faut souligné aussi qu'il y a une étroite collaboration avec les services secrets américains, la CIA [Central Intelligence Agency]. D'ailleurs on s'aperçoit que les savoir-faire sont quasiment identiques. Maintenant les modes d'emploi et les comptes-rendus de missions ne suivent pas les mêmes voies hiérarchiques. »

Quelles sont actuellement leurs missions en Afghanistan ?

Pascal Le Pautremat - « Ces dernières semaines c'était essentiellement une volonté de bloquer la pénétration de commandos talibans depuis la frontière afghano-pakistanaise dans l'Est du pays. Ce sont plus des opérations de combats. Mais ils restent vigilants sur la situation à l'intérieur du pays. Parce qu'il y a le retour des petits pouvoirs de seigneurs de la guerre locaux qui font leur économie parallèle avec le trafic de pavot. »

Et là aussi pour infiltrer les réseaux, c'est d'autant plus difficile pour les unités spéciales en raison de la logique de clan qui règne dans le pays ?

Pascal Le Pautremat - « Si cela se fait, les Américains auront très certainement recours à des hommes qui sont connus par les seigneurs de la guerre parce qu'à la fin des années 80, certains d'entre eux étaient à leur côté contre les Soviétiques. Ils avaient ainsi gagné leur lettre de noblesse et acquis leur confiance. Si on infiltre ou que l'on essaye d'obtenir des renseignements auprès de ces seigneurs de la guerre, on est obligé de recourir à ces mêmes hommes qui avaient acquis un certain respect de la part des musulmans afghans. C'est terrible pour ces hommes parce que du coup ils se retrouvent pris entre deux feux : d'un côté, la confiance que leur offre un seigneur de la guerre et la nécessité de servir son pays de l'autre. C'est très complexe et très ambiguë et certainement difficile à vivre. »

On peut supposer que beaucoup de ces hommes de l'ombre sont également liés à la CIA ?

Pascal Le Pautremat - « Bien sûr. C'est un petit monde. Le service action de la CIA représente à peine une centaine d'hommes. Et en France, le service action de la DGSE (Direction générale de la sûreté de l'Etat), c'est à peine cinquante hommes. »

Dans les médias, les forces spéciales sont régulièrement décrites comme des sortes de " super héros ". Mais n'ont-elles pas également leur face cachée ?

Pascal Le Pautremat - « Si on leur demande, elles sont capables d'éliminer qui ont leur demande de tuer. Elles le font sans état d'âme. C'est peut-être le revers de l'aspect un peu mythique des forces spéciales. Alors de là à dire qu'elles sont capables de tuer des femmes et des enfants, non je ne pense pas. Parce que ce ne sont pas des tueurs, ni des machines non plus. Même si dans un sens les hommes sont des machines par leur résistance, leur capacité à analyser une situation. Ils arrivent un peu à se déconnecter de leur sensibilité d'être humain pour ne voir plus que l'opération à mener. Oui, c'est vrai il faut reconnaître qu'ils sont capables d'exécuter des missions de basses œuvres, comme des assassinats de personnalités politiques. »

Les lois de la guerre peuvent-elles s'appliquer dans ces cas là ?

Pascal Le Pautremat - « C'est là où réside toute la difficulté. Je serai tenté de vous dire que cela rejoint le principe de la guerre de l'ombre. Une guerre menée dans l'ombre ne s'expose pas au principe de la loi et des sanctions juridiques, qu'elle soit d'ordre pénal au niveau international ou même au niveau national. La dimension de guerre secrète échappe à l'opinion publique. Et dans ce cas, elle échappera obligatoirement aux pressions juridiques et aux lois de la guerre. Ce qui importe finalement à un gouvernement est de réussir à obtenir les renseignements qu'il recherche ou de réussir l'opération menée. S'il y a de la casse dans le cadre des forces spéciales comme dans celui des services secrets, la réflexion est de dire peu importe, du moment que l'on ai le résultat. »

Mais dans ce cas, au nom du droit de la souveraineté d'un Etat et de celui de non-ingérence dans les affaires intérieures, le pays dans lequel a été mené l'opération clandestine pourrait bien saisir un tribunal international pour se plaindre de " l'agresseur " clandestin ?

Pascal Le Pautremat - « Effectivement, mais il y a un tel verrouillage en amont, il y a de telles précautions qui sont prises pour que justement il n'y ait pas ce cas de figure là. C'est vrai que du coup on se retrouve dans la situation où les forces spéciales pures s'effacent devant le recours à des soldats professionnels de type mercenaires, des professionnelles de la guerre, qui vont être envoyés dans un pays visé. En même temps, en retour, le gouvernement qui les envoie leur dit bien " si vous êtes pris, nous nierons tous liens avec vous ". C'est le principe de la guerre de l'ombre, de la guerre secrète. Du coup, la frontière n'est effectivement plus très nette entre l'emploi de forces spéciales, des services secrets et de mercenaires. »

D'ailleurs on assiste depuis les années 90 à l'émergence de nombreuses " prestataires de services " de guerre et en mercenariat. N'assiste t'on pas à une privatisation de la guerre ?

Pascal Le Pautremat - « Tout a fait. Les gouvernements ont de plus en plus recourt à ce genre de sociétés pour éviter l'écueil de l'opinion publique. Si l'on prend l'exemple américain, l'administration de George W. Bush, avec les néo-conservateurs, a beaucoup de difficultés à gérer en terme de communication la crise irakienne. Les militaires que l'on voit mourir depuis plusieurs mois sur le sol irakien, ce sont de très jeunes soldats américains qui ont une famille, qui sont engagés pour quelques années, parfois pour financer leurs études. On n'est plus là dans la dimension du soldat professionnel pur et dur, enrôlé dans les troupes d'élites ou les forces spéciales. Donc c'est bien plus facile politiquement - il y a eu l'expérience de la guerre du Vietnam il ne faut pas l'oublier - et c'est moins dangereux pour un gouvernement de recourir à des sociétés privées où là, ces mêmes sociétés agissent comme des sous-traitants. Elles ont un vivier de main-d'œuvre, de jeunes diplômés de " travailleurs temporaires ". On peut faire le parallèle avec une agence de travail temporaire. La société a un catalogue dans lequel elle puise tel ou tel élément pour répondre à la demande du client, un Etat qui a besoin d'un type de personnel pour mener un type d'opération précis. Par exemple, des sociétés proposent des pilotes d'hélicoptères et même parfois le matériel qui va avec, pour mener une opération comme dans un pays africain pour récupérer ensuite un marché du diamant, du coltan [contraction des mots colombite et tantale, minerai naturel qui entre dans le processus de fabrication des technologies de microélectroniques mais aussi dans les condensateurs d'ordinateurs] ou encore pour s'ouvrir des parts de marchés en matière d'hydrocarbures. Donc c'est très pratique et très utile. C'est transparent, il n'y a pas de trace et il n'y a aucun souci au niveau tant législatif que public. »

Il y a bien des traces financières ?

Pascal Le Pautremat -
« Oui indirectement par des fonds secret. C'est-à-dire que des gouvernements ont des sociétés dites privées mais vous vous rendez compte que tel homme du gouvernement est dans le conseil d'administration de telle société privée par exemple. Et puis on débloque des fonds qui transitent par des banques et des services particuliers… Oui, il y a effectivement paiement mais pour en retrouver la trace c'est extrêmement difficile. »

L'émergence de ces sociétés privées ne risque t'il pas de diminuer l'intérêt des forces spéciales voire de mettre fin à leur existence ?

Pascal Le Pautremat - « Pas pour l'instant. Peut-être dans un demi siècle mais actuellement on en est au stade où les forces spéciales prennent de l'ampleur parce que les gouvernements s'aperçoivent que ce sont des valeurs sûres, que l'investissement en hommes et au niveau financier est à la hauteur des résultats. Il y a un rapport coût-efficacité qui défie toute concurrence. Ce qui va peut-être remettre un peu en cause la masse des troupes conventionnelles. C'est plutôt dans cet ordre là. Parce qu'il y a le tout technologique d'un côté, mais l'on veut à la fois un acteur humain ultra précis et ultra compétent, donc les forces spéciales. Et puis, ces forces spéciales seront toujours là pour servir une cause légitime, le droit régalien des gouvernements en place aux yeux et aux vues de tout le monde. »

Donc on n'a pas fini d'entendre parler des forces spéciales ?

Pascal Le Pautremat - « Non. Et surtout dans un monde où les conflits dits de faible ou de basse intensité, souvent au sein même d'un Etat, se multiplient. »

(1) Forces spéciales. Nouveaux conflits, nouveaux guerriers, Pascal Le Pautremat, Editions Autrement, collection Frontières, 2003

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A propos de Pascal Le Pautremat

Pascal Le Pautremat, docteur en histoire contemporaine, officier de réserve, est spécialisé en histoire militaire. De 1999 à 2002 il a été chargé de mission au Centre d'études d'histoire de la Défense (CEHD). Il assure des cours d'histoire géographie et de formation en géopolitique et collabore régulièrement à la revue Raids. Il est l'un des coauteurs du livre Forces spéciales, nouveaux conflits, nouveaux guerriers (Edition Autrement, coll. Frontières), sorti en 2003.