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Serge Michel : «Il n'y a aucune raison que les Etats-Unis diminuent leur soif de pétrole»
Décembre 2003 - Propos recueillis par Julien Nessi

Durant près de cinq mois, entre février et juin 2003, les journalistes Serge Michel et Serge Enderlin et le photographe Paolo Woods ont enquêté sur l'envers de la planète pétrole. Du Texas au Caucase, de la Russie au Golfe de Guinée, de l'Irak au Golfe persique, ils ont sillonné les points chauds de l'industrie pétrolière décrivant un univers impitoyable. Un monde de brut. Sur les routes de l'Or noir (1) est le récit vivant, en images et en textes, de ce périple pétrolier le long des oléoducs. Dans la tradition du grand reportage, les auteurs dressent un tableau peu reluisant du nouvel ordre pétrolier mondial voulu par les Etats-Unis. A la fois «Traité de géopolitique involontaire et conte cruel au pied des derricks», cette enquête constitue au final une plongée captivante dans les bas fonds de la planète pétrole. Serge Michel, ancien lauréat du prix Albert Londres 2001 et aujourd'hui correspondant indépendant dans les Balkans pour Le Figaro et Le Temps, revient en exclusivité pour Cyberscopie sur les routes sinueuses de l'Or noir...

Cyberscopie - Vous avez sillonné durant cinq mois les points chaud de l'industrie pétrolière, des steppes d'Asie centrale au Caucase ou encore de l'Afrique de l'Ouest (Guinée équatorial et Angola) au Golfe arabo-persique. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à entreprendre un tel périple - en compagnie de Serge Enderlin et de Paolo Woods - sur les routes de l'Or noir ?

Serge Michel - «Les raisons sont multiples ! En premier lieu, il nous a paru que le pétrole se retrouvait au cœur de considérations stratégiques internationales, après une éclipse où l'on nous avait promis une nouvelle économie sans matières premières. Nous voulions donc trouver une manière de raconter le monde via le pétrole - et c'est là une seconde raison pour notre voyage - parce que le sujet souffre de ce grand malentendu : il est bien traité dans les pages économiques pour le cours du baril ou dans les pages financières lors des grandes fusions de compagnies. L'actualité pétrolière est ainsi considérée dans ces pages comme un sujet sérieux, voire presque ennuyeux. Cependant, l'or noir est une saga inimaginable, peuplée de personnages fabuleux comme les pionniers John D. Rockefeller [l'entrepreneur américain et bâtisseur de l'empire de la Standard Oil], Calouste Gulbenkian [Arménien, c'est lui qui a découvert le pétrole irakien mais il n'y mettra jamais les pieds], les frères Nobel [Ils vont notamment faire de Bakou la capitale mondiale du brut à la fin du XIXème siècle] et bien d'autres. Nous voulions donc nous lancer sur la route afin d'écrire un récit vivant pour incarner les lieux, les gens et les enjeux, un " travel writing strategique ", comme nous l'avons intitulé, où le boss de BP (la compagnie britannique British Petroleum), pour la Caspienne, surnommé vice-roi d'Azerbaïdjan, aurait sa place au même titre que la danseuse du ventre qui divertit les troupes de BP tous les soirs à Bakou. Enfin, il ne nous échappait pas que la guerre en préparation en Irak (nous avons démarré le voyage en février 2003) avait des relents d'hydrocarbures… même si nous n'avons jamais été convaincus que c'était une guerre pour le pétrole seulement. »

Vous décrivez un univers impitoyable dans vos différents reportages. Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans cette planète pétrole ?

Serge Michel - «Le plus frappant, je crois, c'est que la planète pétrole tient dans un mouchoir. De Houston à Bakou en passant par Luanda ou la Sibérie, on retrouve les mêmes gens, les mêmes compagnies, la même langue de bois sur papier glacé, la même corruption, les mêmes jeeps Hummer, etc. Le pétrole est une sorte de raccourci de la mondialisation. L'ingénieur que l'on croise sur une plate-forme en Caspienne vient de terminer une mission dans le Golfe de Guinée. L'expatrié croisé à Malabo (Guinée équatoriale) va se défouler en vacances à Dubaï. Et les populations touchées par la production sont aussi globalisées, puisque leurs souffrances sont les mêmes, qu'il s'agisse des indigènes de Sibérie ou des nationalistes cabindais en Angola. »

A votre avis, le contrôle du pétrole est-il au cœur d'un grand jeu mené par les Etats-Unis depuis le 11 septembre ?

Serge Michel - «Oui, il y a un grand jeu. La politique étrangère américaine semblait s'organiser contre cet axe du mal défini par Bush en janvier 2002 regroupant l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord. Mais il y avait un autre axe, plus large, plus peuplé, celui du brut. C'est-à-dire l'ensemble des pays susceptibles de contribuer à ce qu'il y ait assez de pétrole sur terre même si l'Arabie devait flancher. L'Irak se trouvait dans les deux axes à la fois, ce qui explique sans doute ce qu'il lui est arrivé. Ce grand jeu n'a pas commencé le 11 septembre 2001. Jimmy Carter le premier a parlé de se battre pour le pétrole au moment de la révolution iranienne. Et c'est Bill Clinton qui a présidé à la ruée sur le pseudo miracle pétrolier de Bakou. Mais le grand jeu s'est accéléré ce jour-la (11/9) pour deux raisons : la Maison-Blanche a enfin compris qu'elle ne pouvait plus faire confiance à l'Arabie saoudite, laquelle a fourni le gros des troupes kamikazes du World Trade Center et du Pentagone. Il fallait donc d'urgence mettre en oeuvre cette diversification dont parlait déjà les administrations précédentes. L'autre raison, c'est que l'équipe en place à ce moment autour de Bush avait des liens très forts avec le Texas et le pétrole. »

Quels sont les nouveaux fronts de la guerre de l'Or noir ? Quels sont les principaux enjeux de la maîtrise du pétrole et de son acheminement ?

Serge Michel - « Les nouveaux fronts s'alignent le long de cet axe du brut qui trace grosso modo une diagonale de la Sibérie au Golfe de Guinée, en passant par l'Asie centrale, la Caspienne et le Golfe persique. Les enjeux ne sont pas forcément, pour les Etats-Unis, de
" mettre la main " sur le pétrole. Ce qui leur importe, c'est qu'il coule en suffisance afin de maintenir des prix bas et ne pas affecter l'économie américaine. Ainsi, c'est la compagnie italienne ENI qui dirige le consortium de Kashagan, au Kazakhstan, le plus gros champ découvert depuis 30 ans, alors que les Américains sont chez eux au Kazakhstan. De même, en Angola, les compagnies américaines sont souvent associées à la française Total pour forer certains gisements. Entre compagnies, ce n'est pas vraiment la guerre, nous avons plutôt eu l'impression d'avoir affaire à une corporation très solidaire. Pour ce qui est des routes d'acheminement, les Etats-Unis se montrent plus prudents. Ils ont fait un tel lobby pour le pipeline Bakou-Ceyhan, afin d'éviter l'Iran et la Russie ! »

Dans votre reportage, vous montrez bien à quel point l'exploitation du pétrole peut être une source de malédiction et de conflit pour les populations vivant aux alentours des raffineries ou le long des pipelines. Vous décrivez également un univers impitoyable fait de coups tordus, de corruption et de grandes manœuvres entre puissants de ce monde où la loi du plus fort semble être la règle. Pensez-vous que cette situation va empirer dans les années à venir ? Quelles seront les conséquences sur le long terme de cette bataille pour le contrôle de l'or noir sur la planète ?

Serge Michel - «Les conséquences à long terme vont dépendre d'un nouveau rapport de force entre l'opinion publique et les compagnies. Si ces dernières peuvent continuer d'agir a leur guise, il est vrai que la protection de l'environnement ou la lutte contre la corruption ne font pas partie de leurs priorités. En revanche, quand des projets comme le pipeline Bakou-Cehan, que nous avons suivi de bout en bout, ou le pipeline Tchad-Cameroun, qui ne faisait pas partie de notre table des matières, sont financés par la Banque mondiale - et donc l'argent des contribuables, alors les compagnies deviennent très vulnérables et doivent se parer de toutes les vertus. Elles ont désormais en face d'elle un réseau d'ONG extrêmement bien organisé, qui ont fait du pétrole une de leurs priorités. Christian Aid, Catholic Relief et même en France le Secours catholique ont développé une expertise redoutable en matière d'effets secondaires de l'industrie pétrolière. Leurs rapports, désormais, se lisent comme des polars. »

Qui sont les seigneurs de la planète pétrole ?

Serge Michel - «Le premier cercle de ceux que nous avons appelés les rois du brut est constitué par les présidents des grosses compagnies, les présidents des " républiques pétrolières " d'Afrique ou d'Orient, et l'entourage du président Bush. Ils ne fonctionnent pas toujours la main dans la main, comme le montre en ce moment la lutte féroce que se livrent a Moscou le président poutine et le roi du pétrole russe Mikhaïl Khodorkovski. Dans un second cercle, on trouve, à égalité de pouvoir, les conseillers de l'ombre comme le cabinet d'avocats Baker & Boots, les ministres corrompus et les trafiquants de haut vol qui font des marges extraordinaires sur le pétrole. »

Un nouvel ordre pétrolier mondial est en train d'émerger dans lequel les Etats-Unis renforcent leur position (Caspienne, Golfe persique, Russie...). Pensez-vous que Washington va continuer sa guerre pour le pétrole ?

Serge Michel - «Il n'y a aucune raison que les Etats-Unis diminuent leur soif de pétrole. Au contraire. Ces vingt dernières années, la consommation moyenne des voitures européennes a baissé de moitié grâce a de meilleures technologies et matériaux. Aux Etats-Unis, elle a augmenté en raison de leur passion pour les voitures de plus en plus grosses, les SUV, et d'un gaspillage inouï dans le domaine industriel. En Allemagne, il faut 50 litres de pétrole pour produire 1 000 dollars de PNB. Aux Etats-Unis, il faut 100 litres pour le même résultat. Le seul moyen de renverser la vapeur serait que les Etats-Unis taxent le pétrole aussi fortement qu'en Europe. Les meilleurs économistes américains le réclament mais ce serait aujourd'hui un suicide politique pour n'importe quelle administration américaine. »

(1) Un monde de brut. Sur les routes de l'Or noir, Serge Enderlin, Serge Michel, Paolo Woods, Editions du Seuil, 2003

Propos recueillis par Julien Nessi
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