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Daniel Compagnon : «La réforme agraire au Zimbabwe est un instrument politique utilisée par Mugabe pour conserver le pouvoir»
Avril 2003 - Propos recueillis par Agnès Bouchaud

Un an après la réélection de Robert Mugabe à la tête du Zimbabwe, lors d'un scrutin contesté, la situation économique, politique et sociale du pays est dans une impasse. Pour Daniel Compagnon, spécialiste de l'Afrique australe et professeur de Sciences politiques, Robert Mugabe et son parti, la ZANU-PF, le Front Patriotique de l'Union Nationale Africaine du Zimbabwe, se servent d'une " prétendue réforme agraire " pour légitimer et banaliser l'usage d'une violence d'Etat afin de réduire à néant l'opposition et d'accroître les richesses de la classe dirigeante. Le président zimbabwéen divise aujourd'hui la communauté internationale. Alors que l'Union européenne et les Etats-Unis critiquent sa politique et renouvellent les sanctions contre le régime, les pays africains ne condamnent pas Robert Mugabe et constituent au sein du Commonwealth un lobby favorable à la réintégration de ce pays dans l'organisation. Après avoir vécu au Zimbabwe et rédigé plusieurs études, Daniel Compagnon prépare un ouvrage sur l'évolution du régime Mugabe depuis 1980, date de l'indépendance. Il analyse pour Cyberscopie les conséquences de la réforme agraire au Zimbabwe et les réactions occidentales et africaines face à la politique de l'ancien libérateur de la Rhodésie du sud.

Cyberscopie - Le Zimbabwe a été longtemps considéré comme le "grenier" de l'Afrique Australe. Comment expliquer aujourd'hui qu'une grande partie de la population connaisse la famine ?

Daniel Compagnon - «La disette s'aggrave de jour en jour. Il existe des poches de famine très localisées dans des régions rurales du sud-ouest du Zimbabwe. Mais selon un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, qui revenait de mission dans ce pays, la famine n'est pas généralisée. Ce sont les effets conjugués de la sous-nutrition et du sida qui induisent une surmortalité de la population.

Le pays connaît pour la deuxième année consécutive un déficit de pluie. La sécheresse entraîne des conséquences évidentes en terme de production agricole, mais n'est pas, contrairement aux dires de Robert Mugabe, la seule cause du problème alimentaire. Le régime n'explique pas que des pays voisins comme le Botswana, l'Afrique du Sud, le Mozambique, le Malawi, la Zambie ou le Lesotho subissent le même manque d'eau mais pas une situation aussi dramatique qu'au Zimbabwe. La combinaison de la sécheresse et de l'occupation illégale des fermes commerciales explique le déficit alimentaire. Le résultat net de la prétendue réforme agraire accélérée, lancée en 2000, a été de ruiner complètement le secteur agricole. L'agriculture constituait le pilier de l'économie zimbabwéenne.»

La réforme agraire prônée par Robert Mugabe n'a pas de sens pour vous ?

Daniel Compagnon - «Il fallait une réforme, car le Zimbabwe ne pouvait continuer à connaître un tel décalage entre son agriculture vivrière et son agriculture productrice, et une répartition aussi inégale des terres arables que celle héritée de la colonisation. Mais il est évident qu'une réforme agraire doit obéir à des critères techniques et financiers. Or la réforme pratiquée au Zimbabwe se fonde uniquement sur des critères politiques et idéologiques. En confisquant les terres aux Blancs, qui étaient des fermiers commerciaux qui connaissaient leur métier et produisaient beaucoup et en les remplaçant par des gens qui n'avaient aucune expérience agricole ou une expérience réduite, car ils ne connaissaient que l'agriculture de subsistance pratiquée sur les terres communales, Robert Mugabe a détruit l'agriculture zimbabwéenne. Il est impossible de devenir du jour au lendemain un fermier moderne très productif. »

Quelles sont les conséquences économiques de l'occupation des fermes commerciales ?

Daniel Compagnon - «L'occupation des fermes blanches n'a pas seulement entraîné une famine. Elle a déclenché, par réaction en chaîne, une crise qui s'étend dans tous les domaines de l'économie et de la société. Les fermiers blancs étaient les premiers employeurs du pays et certains fournissaient des services annexes comme des petits dispensaires de campagne ou des écoles. 300 000 ouvriers agricoles avec leur famille, c'est-à-dire 1 million de personnes, vivaient sur les fermes commerciales. L'agriculture représentait la première source de devises du pays, avec 40% des recettes d'exportation. 3000 entreprises environ travaillaient en amont et en aval pour ce secteur. Les fermiers commerciaux empruntaient chaque année pour produire. Donc une grande partie des encours du secteur bancaire sont liés à l'activité agricole. Si les banques inscrivent dans leur passif les dettes des anciens fermiers commerciaux, elles sont menacées de faillite.»

Pensez-vous que les conséquences de ce vous appelez " la prétendue réforme agraire " sont peu ou mal analysées aujourd'hui ?

Daniel Compagnon - «Le plus aberrant est le refus de reconnaître les réalités du terrain. En France beaucoup de gens des milieux de la recherche ou de l'université estiment que la politique de Mugabe est juste parce qu'il prétend donner la terre aux " pauvres paysans noirs " (syndrome de Robin des Bois). Ils travaillent sur les anciennes colonies françaises et ne connaissent rien au terrain zimbabwéen. De nombreuses personnes continuent par habitude, par manque d'information directe et par paresse intellectuelle, à parler des "méthodes contestées" d'une légitime réforme agraire. Ils ne comprennent pas que la réforme est uniquement un instrument politique utilisée par Mugabe pour conserver le pouvoir. Les gens lisent la situation de ce pays à travers des lunettes idéologiques tiers-mondistes, ignorent des drames affreux comme celui des anciens ouvriers agricoles et de leur famille. Ils ont été expulsés avec une violence pire que celle employée contre les fermiers blancs. Les anciens employés agricoles ont tout perdu et deviennent des réfugiés de l'intérieur. Par ailleurs, la xénophobie augmente et la violence s'intensifie contre ceux qui n'étaient pas originaires du Zimbabwe. Le gouvernement n'admet pas que ces exilés de l'intérieur se réunissent et créent des camps en bordure des villes. Ils n'ont plus rien car les nouveaux occupants issus de la bourgeoisie noire n'ont pas hésité à brûler leurs maisons. Le gouvernement souhaitait même empêcher le PAM (Plan alimentaire mondial) de les nourrir. Evidemment quand ils seront tous morts, on dira qu'il y a eu un crime contre l'humanité. Ce sera un peu tard. »

Est-ce qu'il y a eu une accélération de la réforme agraire après la réélection le 12 mars 2002 du président Robert Mugabe ?

Daniel Compagnon - «Le gouvernement a de nouveau amendé la loi de nationalisation des terres en créant, par l'article 8, une procédure expéditive. Elle consiste à réduire le temps entre la publication légale de l'expropriation d'une ferme et le départ de l'ancien propriétaire. Le fermier a 90 jours pour quitter sa terre en abandonnant tous ses biens hormis ses effets personnels. »

Trois ans après le début du lancement de la réforme agraire restent-ils des fermiers commerciaux au Zimbabwe?

Daniel Compagnon - «Sur les 4500 fermiers blancs qui se partageaient 6000 fermes, il en reste environ 600. Au début le gouvernement avait édicté des critères permettant d'expulser les fermiers et devait indemniser les infrastructures et les améliorations apportées aux terres. Les fermes commerciales qui devaient être nationalisées étaient les fermes contiguës aux terres communales ou celles qui appartenaient à des fermiers propriétaires de plusieurs exploitations. Mais le gouvernement n'a respecté aucun de ces critères, car la démarche n'était pas sincère. Il aurait été possible de faire une procédure accélérée de réforme agraire de façon organisée, planifiée et surtout sans violence. Il faut donc revenir à une interprétation politique du processus. »

A qui profite la réforme agraire ?

Daniel Compagnon - «Dès que l'élection présidentielle est passée, on a lâché les fauves de la classe dirigeante. Ils se sont tous précipités, Madame Mugabe en tête, pour choisir leurs fermes. Un général, un gouverneur, un ministre, ou un député du parti au pouvoir expliquait aux propriétaires des fermes qu'ils convoitaient, qu'ils devaient vider les lieux dans les 12, 24 ou 48 heures et parfois sans rien emporter du tout. Si les fermiers contestaient, ils étaient menacés de représailles et parfois tabassés. Quelque fois la situation était vraiment grotesque. Une ferme avait été nationalisée afin de servir d'orphelinat. Mais la bâtisse était très belle et Mme Mugabe a préféré se l'approprier. Dans d'autres cas, les " vétérans " et sans-terres qui occupaient des fermes depuis 2000 ont été expulsés manu-militari. Les membres de la bourgeoisie d'Etat ZANU-PF estimaient que ces fermes étaient trop bien pour eux.»

L'acquisition des terres par l'entourage du président zimbabwéen est-elle connue depuis longtemps ?

Daniel Compagnon - «Il y a eu des récits de fermiers dès août 2002. Mais un rapport interne du gouvernement, publié par 'Africa confidential' et issu des services du vice-président Joseph Msika, lequel voulait gêner certains de ses collègues en dévoilant quelques 'abus', a confirmé la réalité de cette situation. Il a cloué au pilori un certain nombre de ministres, hauts fonctionnaires et parents du Président. Au sommet sur le développement durable de Johannesburg, en septembre 2002, Mugabe évoquait la " juste cause " que représentait la réforme agraire, au moment même, où sa famille et les " big men " du régime s'appropriaient des fermes.»

Les Occidentaux et les Africains ont des points de vue opposés sur la situation au Zimbabwe et sur son dirigeant Robert Mugabe. Comment peut-on expliquer les différentes positions ?

Daniel Compagnon - «Robert Mugabe était la coqueluche des Occidentaux jusqu'en 1996-97. A l'époque le président américain Clinton cherchait une nouvelle génération de leaders africains. Elle devait incarner sa vision d'une relance de l'Afrique sur un modèle qui serait post-colonial, et plus proche de la conception américaine de bonne gouvernance. Mugabe, qui avait mis en œuvre sans sourciller et sans faiblir un plan d'ajustement structurel entre 1991 et 1995, paraissait comme un bon élève de la classe africaine. De plus, le Zimbabwe était prometteur en raison justement de son agriculture commerciale et du dynamisme de son économie. Les années de bonnes récoltes, la croissance du Zimbabwe pouvait être de 7% à 8%. Les possibilités d'investissement et de commerce intéressaient beaucoup les Américains. Les autres Occidentaux partageaient la même position. Les Anglais avaient de bonnes relations avec le gouvernement Mugabe parce qu'il était intéressant d'avoir une "success story" dans les anciennes colonies. Les Américains allaient même jusqu'à dire dans les années 90 que le Zimbabwe était en voie de démocratisation. Illusion. On avait effectivement un multipartisme de façade, un appareil de justice qui fonctionnait bien en apparence et une presse relativement libre par rapport à d'autres pays africains. Mais, en même temps, derrière cette façade, le parti du président avait mis en place un système de contrôle très fort, la police politique surveillait, infiltrait l'opposition, les syndicats, les ONG . Elle essayait d'éviter que ne se cristallise un pôle d'opposition.»

Comment est apparu le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) ?

Daniel Compagnon - «En 1997-98 est apparue une coalition civique composée d'ONG, d'Eglises et de partis de l'opposition, la National Constitutional Assembly (NCA). Menée par le leader syndical Morgan Tsvangirai, cette coalition militait pour une réforme constitutionnelle. Parallèlement à cela, la situation économique se dégradait en raison de décisions économiques calamiteuses, comme celle de donner des pensions d'un coût exorbitant aux vétérans de la guerre de Libération. En 1998, les émeutes de la faim ont été violemment réprimées par l'armée qui a tiré sur la population. Les Zimbabwéens ont compris que Mugabe était prêt à tout pour conserver le pouvoir. Une articulation s'est faite entre la contestation sociale sur fond de crise économique et une demande beaucoup plus politique en matière de réforme constitutionnelle. Morgan Tsvangirai a réussi à faire la synthèse de ces deux aspirations. Il a montré qu'il n'y avait pas d'amélioration économique et sociale possible, sans un changement politique radical. Il a lancé le parti MDC en septembre 1999 et le succès a été foudroyant. »

Comment a réagi le président zimbabwéen ?

Daniel Compagnon - «Robert Mugabe a proposé sa réforme constitutionnelle. Ce projet biaisé soumis au référendum en février 2000 a été rejeté - première défaite électorale pour le parti au pouvoir depuis l'indépendance en 1980. La population souhaitait de plus en plus une alternance politique. L'opposition n'étant plus de pure forme, Mugabe s'est crispé, radicalisé, et a montré sa vraie nature. L'occupation des terres des Blancs, cette forme violente de manipulation de la réforme agraire, fut la réponse directe au référendum. Sous couvert de réforme, Mugabe a créé une situation de violence décentralisée, d'anarchie sur le terrain, et l'a ensuite utilisée contre l'opposition lors des campagnes électorales. Cette violence explique que le MDC qui avait réalisé un très bon score aux élections législatives de juin 2000 ait perdu toutes les élections partielles depuis. »

Est-ce les anciens vétérans de la guerre d'indépendance qui orchestrent la violence ?

Daniel Compagnon - «Au début l'occupation des fermes et la violence contre l'opposition étaient assurées par des milices de pseudo-vétérans. Pseudo car certains membres étaient trop jeunes pour avoir fait la guerre d'indépendance. En fait des personnes qui n'avaient aucun moyen de subsistance se sont engagées dans ces milices pour gagner de l'argent. Ensuite, la main d'œuvre manquant, une nouvelle milice gouvernementale, composée de jeunes, est apparue en 2001. Ils sont surnommés les " green bombers " parce qu'ils sont habillés vert olive et que cela rappelle un insecticide genre " Bégon " qui est commercialisé au Zimbabwe. Eux-mêmes préfèrent parfois s'appeler les talibans. »

Comment a été créée cette nouvelle milice ?

Daniel Compagnon - «Le ministre de la Jeunesse a institué un service national. Officiellement les jeunes doivent faire ce service sur une base volontaire après les études secondaires. Certains sont venus volontairement car ils pensaient que cela les aiderait pour après poursuivre leurs études ou trouver un emploi. D'autres ont été contraints de le faire, car on leur a fait comprendre que s'ils ne s'engageaient pas, cela signifiait qu'ils appartenaient à l'opposition et on leur tapait dessus. Ils ont été entraînés à des techniques de terreur dans des camps créés par le gouvernement. Encadrés par des gens de l'autre milice, par des membres des forces spéciales de l'armée ou par des cadres de la police secrète, ils sont formés aux techniques de torture. Cette milice a permis de nationaliser la campagne de terreur avant l'élection présidentielle de mars 2002. Les milices ont terrorisé la population. Ils ont capturé et torturé les membres du MDC, et ont violé des femmes et des jeunes filles liées à des familles soutenant ce parti - ou supposées l'être.»

La violence au Zimbabwe est-elle la cause du changement des Occidentaux envers Robert Mugabe ?

Daniel Compagnon - «Les Occidentaux avaient promis de l'argent pour faire une réforme agraire qui respecte le droit et soit efficace, lors d'une conférence qui s'est tenue à Harare en septembre 1998. Tout a basculé un an plus tard car le président Zimbabwéen a voulu ajouter au projet une clause indiquant que les terres des fermiers blancs seraient nationalisées sans indemnisation. Il a délibérément provoqué les Anglais - peu désireux de rapatrier les 40000 Blancs qui ont la double nationalité. Robert Mugabe n'a pas apprécié que les observateurs européens des élections législatives de 2000 concluent qu'elles n'étaient ni justes, ni libres, ni honnêtes, ni fiables, compte tenu des irrégularités dans les listes électorales et de la violence ambiante. L'article 96 de la Convention de Cotonou [qui régit les relations entre l'UE et les pays ACP (Etats d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique)] indique qu'en cas d'atteinte aux Droits de l'homme dans un pays, il faut instaurer un dialogue politique entre l'UE et le gouvernement en cause. S'il ne débouche pas et que les Quinze ne sont pas satisfaits, ils peuvent prendre des sanctions. Ce processus a amené aux sanctions européennes du 18 février 2002. Globalement l'Europe et les Américains sont dans une position de condamnation. L'administration américaine de G. W. Bush a eu des mots très durs sur la politique de Mugabe. Le sous-secrétaire chargé de l'Afrique a dit clairement que le régime d'Harare était illégitime. Les Etats-Unis viennent d'annoncer le gel des avoirs financiers de certaines personnalités zimbabwéennes. »

Les sanctions expliquent-elles la polémique lancée par la presse britannique contre l'invitation de Robert Mugabe au Sommet France-Afrique qui s'est déroulé les 20 et 21 février 2003 ?

Daniel Compagnon - «Le sommet France-Afrique est un épiphénomène. Chirac n'avait pas le choix car de nombreux dirigeants africains avaient indiqué qu'ils ne viendraient pas si Mugabe n'était pas invité. Comme Chirac avait déjà préparé son message sur l'Irak, il voulait s'assurer du soutien de l'Afrique. Le fond du débat consiste en une opposition au sein de l'Union européenne. Les pays d'Europe du sud considèrent que les sanctions ne sont pas efficaces et veulent conserver un dialogue diplomatique avec le régime d'Harare alors que les pays du Nord (les Allemands et Suédois au moins autant que les Anglais) estiment que le dialogue n'a mené à rien et qu'il ne faut pas relâcher la pression. Le même débat s'est reproduit en 2003 avant le renouvellement des sanctions européennes contre le Zimbabwe. »

Les sanctions internationales sont-elles adaptées à la crise zimbabwéenne ?

Daniel Compagnon - «Les sanctions avaient un sens dans une stratégie de pression. A partir du moment où vous renouvelez les sanctions mais ne faites rien d'autre, au bout d'un moment, elles n'ont plus d'effet. Pour être efficaces les sanctions devraient être le premier pas d'une politique plus offensive. Elle n'a jamais suivi. Même les Britanniques en sont restés au niveau de la rhétorique. Mugabe a réussi à coincer les pays occidentaux avec le problème alimentaire, car les pays qui condamnent le régime de Mugabe sont de facto contraints de nourrir sa population. " Nous pouvons très bien nous passer des 6 millions de Zimbabwéens qui ont voté pour le MDC " a indiqué très cyniquement sur la BBC, Dydimus Mutasa, un lieutenant de Mugabe. »

Le Commonwealth va t-il comme l'Union européenne continuer à sanctionner le Zimbabwe ?

Daniel Compagnon - «Le Commonwealth, c'est plus compliqué parce qu'il est composé d'anciens dominions blancs de l'Empire colonial anglais (Australie, Nouvelle-Zélande, Canada) et d'anciennes colonies des Caraïbes, du sous-continent indien et d'Afrique. Mugabe a essayé de jouer la carte anti-impérialiste, en présentant sa réforme agraire comme la défense du droit du colonisé. Il a insisté sur le registre anticolonialiste. La connotation raciste des propos de Mugabe contre les Blancs n'est pas perçue comme choquante dans les pays africains. Et Mugabe a bénéficié dès avril 2000 de la solidarité de la communauté économique d'Afrique australe (SADC), et d'une attitude de neutralité bienveillante de la part de Thabo Mbeki, le président de l'Afrique du Sud. Le président zimbabwéen a essayé de jouer la même partition au sein du Commonwealth, en expliquant que c'était un mauvais coup des Britanniques, et d'un certain point de vue, il a réussi à diviser le Commonwealth sur des bases raciales. »

Il y a un lobby africain favorable à Mugabe au sein du Commonwealth ?

Daniel Compagnon - «Lorsque les violences préélectorales ont eu lieu au Zimbabwe, les Britanniques voulaient obtenir une condamnation de ce pays par le Commonwealth. Le sommet des chefs d'Etat et du gouvernement de cette organisation s'est tenu en Australie en mars 2002, une semaine avant l'élection présidentielle. Mais l'Afrique du Sud et le Nigeria ont défendu l'idée qu'il fallait nommer une troïka chargée de surveiller ces élections, et ne pas condamner le Zimbabwe d'avance. Contrairement aux missions envoyées par l'Union africaine (ex-OUA) et par des gouvernements d'Afrique australe qui ont toutes conclues, avec des nuances, à la validité de l'élection, les observateurs du Commonwealth ont rendu un rapport sans concession établissant que l'élection n'était pas libre et honnête. Les présidents d'Afrique du Sud et du Nigeria, membres de la troïka, ne pouvaient pas faire autrement que de sanctionner le Zimbabwe. »

Un an après comment réagissent l'Afrique du Sud et le Nigeria ?

Daniel Compagnon - «Ces deux pays n'ont jamais été favorables au fond à la décision du 19 mars 2002 de suspendre le Zimbabwe du Commonwealth pendant un an. Ils s'efforcent d'obtenir la fin de cette sanction. Ils ont appliqué " la méthode Coué " à grande échelle, avec des visites au Zimbabwe et des déclarations des plus enthousiastes, expliquant qu'il n'y avait plus de raison de sanctionner ce pays car la réforme agraire était terminée, et que les lois répressives contre les opposants et la presse allaient être abandonnées. Pour le moment aucune réforme n'est visible sur le terrain. Les présidents africains sont dans le cadre de la prédiction que l'on espère auto-réalisatrice un jour. Il suffit de lire les rapports d'Amnesty International ou de la FIDH (Fédération internationale des droits de l'homme) pour comprendre que la violence s'est intensifiée contre les opposants. Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo, président de la République fédérale du Nigeria, qui a des problèmes internes avec ses Etats du Nord, surenchérissent sur le NEPAD, le nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique. Ils essayent ainsi de se placer en porte-parole des intérêts du continent et ne veulent pas que le cas Mugabe réduise leurs plans à néant. »

Pourquoi la politique de Robert Mugabe n'est-elle pas condamnée par l'Afrique du Sud ?

Daniel Compagnon - «Thabo Mbeki, président de l'Afrique du Sud, n'a pas opté pour une position offensive car il ne voulait pas apparaître, au sein de la SADC, comme la grande puissance qui allait écraser son voisin. Il a laissé Robert Mugabe articuler sa propagande anti-impérialiste et son discours de solidarité africaine, mais n'a pas mesuré l'impact qu'aurait ce discours sur la scène africaine. Ainsi, il s'est retrouvé au sommet d'une UA pro-Mugabe, qui, au sommet de Durban en juillet 2002, a refusé l'élection de Marc Ravalomanana à Madagascar mais n'a rien trouvé à redire à celle du tyran zimbabwéen. Thabo Mbeki a présidé une séance au sommet de la Terre de septembre 2002 à Johannesburg, où Mugabe expliquait tranquillement que sa réforme agraire était du développement durable. La salle composée en majorité d'élites africaines a ovationné le président Zimbabwéen. Thabo Mbeki est incapable de gérer la situation car il ne veut pas se trouver en porte-à-faux avec l'opinion africaine. L'Afrique du Sud serait pourtant la mieux placée pour exercer une politique de pression sur le Zimbabwe. Aujourd'hui s'il y a du courant électrique et des importations alimentaires dans ce pays, c'est grâce à Pretoria. »

Pensez-vous que les populations d'autres pays qui ont vécu l'apartheid puissent être attirées par les méthodes zimbabwéennes de récupération de la terre ?

Daniel Compagnon - «Ce que Thabo Mbeki veut éviter, c'est évidemment que les méthodes de Mugabe fassent école en Afrique du Sud, et qu'il soit poussé par une aile de la gauche populiste à mettre en œuvre une expropriation des terres suivant les mêmes pratiques. L'Afrique du Sud a adopté une politique de dédommagement financier beaucoup plus que de rétrocessions des terres pour les personnes qui ont été victimes de confiscation pendant l'apartheid. Un certain secteur de l'opinion n'est pas d'accord avec cette politique. D'un autre côté, il y a une opinion liée au business et aux secteurs modernes qui a peur que la situation au Zimbabwe n'entraîne l'Afrique du Sud dans le chaos régional. Pour des raisons de calculs politiques, il est hors de question que Thabo Mbeki se prononce contre le chef d'Etat zimbabwéen. »

La crise zimbabwéenne a t-elle des répercutions sur le NEPAD ?

Daniel Compagnon - «Les Occidentaux disent clairement qu'il ne faut pas compter sur un financement du NEPAD tant que la crise zimbabwéenne n'est pas réglée. Le NEPAD va se casser la figure sur le cas du Zimbabwe. Pas du côté français, car la France aime caresser l'Afrique dans le sens du poil, en disant qu'elle sera leur avocat à Evian, au prochain sommet du G8. Mais cela ne marchera pas côté anglo-saxon. Pour eux la crise du Zimbabwe est un test car le nouveau partenariat repose sur l'idée que les Africains sont capables de faire eux-mêmes le ménage chez eux, notamment en matière de corruption, droits de l'homme, et démocratie. Actuellement ni l'UA, ni la SADC ne sont capables de régler le problème zimbabwéen. Et cela ne s'arrange pas puisqu'on va assister à une confrontation entre les partisans et les détracteurs du président zimbabwéen, en décembre, au Nigeria, pendant le sommet du Commonwealth. »

Le Zimbabwe peut-il avoir aujourd'hui des ambitions internationa-les ?

Daniel Compagnon - «Le Zimbabwe ne peut plus avoir d'ambitions régionales. Le principal souci des Zimbabwéens, après le retrait militaire de la RDC (République démocratique du Congo) suite à l'accord de cessez-le-feu de Lusaka le 10 juillet 1999, était que leurs intérêts de business survivent au retrait des soldats. Ils ont gardé certains militaires à titre privé en tant que garde de sécurité autour des mines. Mais quand l'ONU a publié son rapport sur le pillage des ressources du Congo, Joseph Kabila [le fils de Laurent-Désiré Kabila, assassiné en janvier 2001] a décidé de prendre des sanctions contre les dirigeants congolais qui travaillaient avec les zimbabwéens. Aujourd'hui le Zimbabwe estime que le RDC lui doit de l'argent. Laurent-Désiré Kabila avait effectivement promis de financer l'opération militaire zimbabwéenne dans son pays, mais il est évident que cela ne se fera jamais, les Congolais estimant que les Zimbabwéens se sont déjà payés. Aujourd'hui la rivalité régionale se fera entre l'Afrique du Sud et l'Angola qui monte en puissance avec la fin de la guerre civile, ses revenus pétroliers et un véritable potentiel militaire. Les Zimbabwéens n'ont plus les ressources pour s'imposer en leader régional. Mais le pouvoir de nuisance de Mugabe a laissé des traces durables sur les comportements actuels. Au Malawi, le chef d'Etat Bakili Muluzi tente de contourner la constitution pour obtenir un troisième mandat, en Zambie le président Levy Patrick Mwanawasa a été mal élu, et le numéro un de Namibie Samuel Nujoma ne veut pas non plus lâcher le pouvoir. Mugabe obtient l'appui de ses confrères de la région, en leur expliquant qu'ils seront les prochains à subir les sanctions internationales s'ils ne le soutiennent pas. Le Zimbabwe actuellement est le fauteur de troubles, l'abcès de fixation régional. Son effondrement dans le chaos et la guerre civile aurait des répercutions importantes sur toute l'Afrique australe. »

La crise peut-elle s'étendre chez ses voisins ?

Daniel Compagnon - «Elle s'étend déjà du point de vue économique. Le problème des réfugiés est déjà là. L'Afrique du Sud ne publie par les chiffres tellement c'est effarant. Les investissements étrangers sont en chute libre en Afrique du Sud depuis la crise du Zimbabwe. Les investisseurs Américains ne font pas de différence entre ces deux pays voisins, ils raisonnent par région géostratégique. »

Robert Mugabe n'a pas été sérieusement inquiété jusqu'à
présent ?

Daniel Compagnon - «Pour l'instant, il estime qu'il s'en est bien sorti. Son problème est qu'à moyen terme l'économie va s'effondrer. Seulement 300 fermes commerciales sur les 6000 qu'a voulu nationaliser Robert Mugabe ont fait l'objet d'un transfert de propriété en bonne et dû forme. La plupart des nouveaux occupants disposent uniquement d'une lettre du ministre de l'Agriculture, c'est-à-dire d'un papier qui n'a aucune valeur juridique. Les banques ne sont pas prêtes à prêter de l'argent sur cette base là. Quand les gens vont se rendre compte qu'il faut des investissements, de l'argent pour produire et que les banques ne voudront pas leur prêter, cela va poser un réel problème. Le dollar zimbabwéen est devenu une monnaie de singe. Selon les prévisions du FMI, l'inflation qui est à 200% aujourd'hui devrait grimper à 500% par an d'ici la fin 2003. S'il n'y a pas de retour de l'aide financière publique, à moyen terme le régime Mugabe sera totalement asphyxié. Il ne pourra plus payer ses fonctionnaires et il risque de perdre le contrôle des militaires. »

Un coup d'Etat militaire est-il envisageable ?

Daniel Compagnon - «S'il y a un coup d'Etat des militaires un jour, il ne viendra pas de la haute hiérarchie de l'armée ; mais à un stade ultérieur de décomposition du pays et dans une perspective de survie, des officiers subalternes pourraient faire le coup parce que seules les classes dirigeantes bénéficient de la politique de Mugabe. »

Robert Mugabe a 79 ans, sa succession est-elle programmée ?

Daniel Compagnon - «Au début de l'année il y a eu des rumeurs indiquant que le président du Parlement, Emmerson Mnangagwa, et le chef de l'armée auraient pris contact avec le leader du MDC pour préparer le départ de Mugabe. Mais je suis un peu sceptique sur la réalisation d'un tel projet sans l'accord du principal intéressé. Le but est peut-être de faire voter un amendement constitutionnel (pour lequel il faut la coopération de l'opposition) qui préciserait qu'en cas de démission de Mugabe, en cours de mandat, sa succession serait assurée par Mnangagwa. Ce serait alors une manœuvre pour ne pas ne pas perdre la main à travers une fausse transition. Si Mugabe est contraint de quitter le pouvoir, il aimerait être remplacé par le président du Parlement. Leur complicité remonte aux purges de la ZANU pendant la guerre de libération où Mnangagwa était chef de la sécurité du mouvement. Ils ont tellement de secrets en commun que Mugabe pense que Mnangagwa ne lui tirera pas dans le dos. Le problème de Mugabe c'est que désigner officiellement Muangawa entraînerait une lutte entre les différentes factions du ZANU-PF. Et là, cela peut, à terme, déboucher sur une guerre civile. Un scénario à la libérienne ou à la sierra-leonaise pourrait venir au Zimbabwe d'un affrontement entre les factions du parti au pouvoir. »

Propos recueillis par Agnès Bouchaud

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A propos de Daniel Compagnon

Daniel Compagnon est professeur à l'Institut d'études politiques de Bordeaux et chercheur au Centre d'études de l'Afrique noire (CEAN).

Bibliographie

  • La prétendue réforme agraire. A qui profite le crime ?, Etudes, mars 2003

  • Le rôle de la société civile dans l'émergence d'une opposition démocratique : le cas du Zimbabwe, Revue internationale de Politique comparée, vol.9, n°2, 2002

  • Afrique australe. Un cauchemar appelé Zimbabwe, in Ramses 2003, Paris, IFRI, 2002

  • Le Zimbabwe : l'alternance et le chaos, Politique africaine, numéro 81, mars 2001, (direction)

  • Behind the Smokescreen : The Politics of Zimbabwe's 1995 General Elections, en collaboration avec John Makumbe du Département de Science politique de l'Université du Zimbabwe, Harare, University of Zimbabwe Publications, 2000